Sandra de Vivies : « Il me semble que Duras a fait trembler deux mondes : la position des femmes devant le désir et la littérarité de la langue »
- Sandra de Vivies
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Comment ne pas penser à interroger Sandra de Vivies sur la résonance 30 ans après sa disparition de Marguerite Duras dans l'aire contemporaine ? C'est en pensant à son premier splendide premier roman, La Femme du Lac, paru l'an dernier qu'il est devenu évident que Duras jouait un rôle certain dans cette oeuvre naissante.
Comment avez-vous découvert Marguerite Duras ? Un livre ? Un film ? Une pièce de théâtre ? Ses entretiens ? Quelle a été votre réaction après la "rencontre" avec cette écrivaine ?
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Je l’ai approchée par L’Amant, j’avais quinze ans et demi comme celle qui passe le Mékong. Il est difficile de ne pas refaire l’histoire de la découverte d’un livre lu cinq, sept fois, je me fierai à une sensation assez nette dans mon souvenir pour n’avoir pas trop été altérée. À l’époque je lisais beaucoup, j’entrais dans des mondes, je m’y évadais, j’aimais ça, mais avec ce livre s’est opéré un renversement : je ne suis pas entrée dans un monde, un monde est entré en moi au point de déplacer les seuils, l’intérieur l’extérieur, d’éroder les contours. La lecture ne consistait plus à s’éloigner mais, au contraire, à être ramené au plus près de soi par la voix d’une autre. J’ai retrouvé, plus tard, dans les livres d’Hélène Cixous, ce sentiment de ne plus être seule avec la petite voix de lisière qui pense et se raconte des trucs. Chez Marguerite Duras, cela tenait à cette langue qui a besoin de très peu de cadre, comme si elle allait toute seule comme si elle dansait. Dans L’Amant il est question de désir mais c’était et cela reste pour moi un livre où se déplient certains enjeux coloniaux sociaux patriarcaux et où, surtout, la transgression – elle écrit experiment après avoir abandonné le mot fait – est mise en jeu totale dans la vie comme dans l’écriture. Idée vertigineuse et néanmoins féconde qui me fait penser à la manière dont Léa Bismuth a réarpenté la notion de passage à l’acte : « Le passage à l’acte inverse, renverse, révolutionne, fait césure, invente et réinvente (…) Il est, en soi, un embrayeur d’activité créatrice, un point d’incandescence pour une écriture à venir [1]».
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Pourriez-vous me citer : le livre, le personnage, la phrase de Duras qui vous ont le plus marqué ? Pourquoi ce ou ces choix ?
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Celle qui m’a marquée et dont je me demande si elle n’est pas, lointainement, pour quelque chose dans La Femme du lac, c’est Lol V. Stein. Je ne me suis jamais vraiment séparée de Lol V. Stein. Est-ce parce que je n’ai pu en épuiser le mystère que sa double hantise (par la mort d’une histoire et par l’histoire de la mort) s’est continuée en moi sous sa forme spectrale ? Le livre, qui devait être un roman photo, fait surgir des images de différents temps différents espaces, et il y a cette lenteur, ce silence propres à Marguerite Duras. Lol est hantée par la scène du bal où elle assiste au rapt de son amour par une autre femme, scène que l’écrivaine qualifie de primitive et qui revient, en effet, plusieurs fois dans le livre. Elle est hantée un peu  comme une vieille maison où un drame se serait produit, Marguerite Duras écrit « un massacre » dont les murs garderaient la mémoire comme les paysages gardent celle des crimes de masse (Luba Jurgenson). Dans le texte les toponymes sont libellés de la même manière que les patronymes, avec une initiale et un point (T. Beach) comme si rien ne les distinguait vraiment, comme si les lieux avaient, on dirait aujourd’hui, une agentivité. Lol V. Stein, « parente » d’Aurélia Steiner, est hantée par la perte de son amour mais aussi par la perte impossible à nommer, le « mot-trou », la Shoah. Marguerite Duras dira de son personnage qu’elle ne parvient à s’arranger ni avec la mémoire ni avec l’oubli, le narrateur qu’elle n’a pas de souvenirs même imaginaires, et c’est là souligner la recomposition qui affaire dans cette « mémoire d’ombre et de pierre » (Hiroshima mon amour), toute la fragilité du réel. Le Ravissement de Lol V Stein garde une part d’indécidable, ne serait-ce que dans ce mot de ravissement qui évoque la joie, la beauté mais aussi l’enlèvement, la privation du corps de l’aimé, et j’aime cette suspension des choses, la trace qu’elle laisse durablement. L’intensité d’un amour, de sa perte renvoyant à d’autres pertes incommensurables, pouvant prendre tout l’espace, transformer le maintenant et l’horizon, l’horizon des mots aussi.Â
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Qu’est-ce qui vous fascine le plus chez elle ? Sa langue hyperbolique, anaphorique, ses silences ? Ses sujets atemporels qui reflètent, comme la parole du mythe, la mémoire à la fois collective et individuelle du XXe siècle ?
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La personne qu’elle était ne m’intéressait pas plus que cela avant de prendre conscience de la véhémence de certains propos. Il y avait chez elle une grande liberté associée à une justesse un peu « pirate » puisque sa prose sonnait juste au nez et à la barbe de la grammaire. Raconter autrement c’était déjà habiter le monde autrement, en tant que femme qui plus est, cet écart de la norme pouvait à lui seul lui valoir cela. Mais lorsqu’un auteur ou une autrice suscite un tel déferlement d’agressivité voire de haine, à l’évidence disproportionné par rapport à l’objet, cela me semble signifier que son œuvre touche quelque chose de plus grand qu’elle. C’est un peu comme lorsque vous mentionnez être végétarienne, il peut y avoir de l’indifférence, de l’incompréhension ou une forme ou une autre de désaccord, mais lorsqu’une personne s’en prend à vous, il y a fort à parier que vous avez fait trembler son monde dans lequel il est aussi naturel qu’immuable que les humains élèvent pour les abattre des veaux des cochons et se repaissent de leurs cadavres renommés « viande ». L’agression vient de la perception d’un danger, du sol se faisant meuble sous les pieds, et, pour en revenir à Marguerite Duras, qui d’ailleurs répugnait à ce que l’on abatte les arbres, il me semble qu’elle a fait trembler deux mondes : la position des femmes devant le désir et la littérarité de la langue. L’une allant avec l’autre : en devenant sujet de désir et non plus seulement objet, l’écrivaine crée sa propre langue et cela, oui, me fascine.
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La "modernité" de son écriture, celle qu’elle a nommée dans les années 1980 « écriture courante », impatiente de s’exprimer, au plus près de l’intention orale et de l’inspiration créatrice, a-t-elle inspirée votre œuvre ?
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Elle parlait d’écriture courante mais j’y vois aussi un regard filant. Tout est raconté depuis le regard, depuis l’intermittence du regard, sa matière de verre ses lignes discontinues, brisées. Depuis la pensée visuelle, les scènes qu’elle retrouve par éclats ou bribes et, souvent, c’est par images interposées que se font jour les « évidences » : le fait d’avoir aimé l’amant en voyant un autre jeune homme se jeter du paquebot qui l’emmène de Saigon à Paris, les juifs qu’elle voit à l’endroit de la Seine où ont été assassinés les Algériens en 1961, les premiers hommes, et par eux le désir originel dans l’aube parisienne (Les Mains négatives), etc. Cela lui vient peut-être de ce que la mère les frères et elle ne se regardaient, écrit-elle dans L’Amant, que par l’intermédiaire de rares portraits de famille. Marguerite Duras, médium du réel, titre l’essai que lui consacre Madeleine Alleins (1984) et il y a de cela, oui, dans son recours à l’image, qu’elle prolonge dans le cinéma, il y a de l’élucidation par l’absence ou le flottement. L’Amant tout entier procède de « la photographie absolue », qui devait être son titre, c’est l’image manquante, l’image ratée de la mère d’Hervé Guibert. Il y a une manière d’hallucination tout au long de Lol V. Stein. Et, en général, avec cette lenteur, cette attente, quelque chose de l’image latente de Walter Benjamin qui fait remonter tel ou tel élément à la surface du réel, donnant à voir le passé dans le présent et toute la trame des choses et des êtres. Il serait difficile de prétendre qu’elle ne m’a pas inspirée même s’il me semble que nous partageons, surtout, les mêmes inspirateurs. Souvent des hommes, ceci dit, alors qu’elle, est une femme.
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Duras encore, ou on la confie à l’histoire littéraire ?
Encore mais à sa manière, sans fidélité si ce n’est à son constant besoin de tout rejouer, dans une interdépendance entre le désir et l’écriture comme s’il s’agissait de la même chose, qu’il fallait en finir avec cette séparation entre libido sciendi et libido sentiendi. Marguerite Duras disait plus exactement qu’elle ne séparait pas l’amour, lui-même inséparable du désir, de l’intelligence, c’est moi qui interprète « intelligence » par « désir de connaître ». L’intelligence serait de garder vif ce désir de connaître, de l’exercer par la littérature. Ce serait un désir pas une curiosité, c’est beau la curiosité mais c’est insuffisant, ce serait vital ce serait durassien. Ce serait, dans l’aube parisienne, entendre le cri des premiers hommes saisir leur main et voir, ce matin encore ce matin malgré tout, le jour se lever.
(Questionnaire et propos recueillis par Simona Crippa)
 Sandra de Vivies, La Femme du lac, Éditions Cambourakis, janvier 2025, 144 p., 18€

Note :
[1] Léa Bismuth, L’art de passer à l’acte, Paris, PUF « Perspectives critiques », 2024.