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Véronique Bergen : « La force de l’écriture de Wittig, je la perçois dans l’au-delà de la militance, dans son déchaînement d’affects »


Monique Wittig (au centre, chapeau), avec, entre autres, Nicole Lise Bernheim (à gauche), lors de l’hommage aux femmes de la Commune, à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), en 1971. CATHERINE DEUDON/BIBLIOTHÈQUE MARGUERITE DURAND/ROGER-VIOLLET


Impossible d’ouvrir ce dossier consacré à Monique Wittig sans s’adresser à l’une des autrices qui en porte à la fois l’héritage le plus prégnant et la force militante la plus affirmée : Véronique Bergen. A la croisée d’une œuvre romanesque et poétique si singulière qu’incarne Clandestine son dernier opus, Bergen s’interroge sur la force militante, conceptuelle et scripturale de Wittig.

 

 

Comment avez-vous découvert Monique Wittig ? Par la force de ses récits ou par la radicalité de sa pensée ?

 

Je l’ai découverte par la puissance de ses récits, L’Opoponax, Le Corps lesbien, par sa manière de ravager la langue donnée pour débloquer ses impensés, faire sauter ses muselières. Marguerite Duras a souligné la nouveauté intempestive de L’Opoponax, la création d’une narration qui, se penchant sur le royaume de l’enfance, interroge les présupposés idéologiques, politiques du langage. Le texte est à proprement parler un corps qui se libère des entraves, des injonctions, des représentations dominantes. Toutefois, son recours au « on », à ce mot épicène qui indétermine singulier/pluriel, masculin/féminin, son affection pour le neutre afin de court-circuiter l’assignation des pronoms, les marques du genre, ses tentatives de générer des écritures pré-inclusives censées échapper à l’injonction de la différence des sexes m’ont d’emblée paru limités car prisonniers d’une grille matérialiste basée sur la catégorie de discrimination. Toutefois, pour mettre en voix « la marée de petites filles » comme l’écrit Duras, pour écrire l’enfance depuis elle et non sur elle, l’agent qu’est le « on » flottant ouvre des expérimentations vierges, peu frayées par la littérature. Dans une filiation avec Monique Wittig, Sphinx, un stupéfiant roman d’Anne Garréta, est bâti sur l’absence des marques de genre, sur l’impossibilité de conférer une identité sexuelle aux personnages, à l’instance narrative et à son amour A***.

En tant que théoricienne militante d’un féminisme lesbien radical, en tant que co-fondatrice du MLF, Monique Wittig a ouvert des espaces de luttes, de rêves, de désirs. Ce qui m’a fasciné chez elle, c’est sa volonté de déployer un chant de liberté pour les amantes, de générer des formes littéraires insurrectionnelles qui révolutionnent l’épopée, la mythologie pour dire les amours saphiques, les corps lesbiens. Également, la mise en place d’un panthéon féminin, d’une histoire qui passe par la réécriture au féminin des mythes, des légendes, de la Bible, d’Achillea, de Patrocla, Ulyssea (« Heureuse si comme Ulyssea j/e pouvais revenir d’un long voyage », Le Corps lesbien) à Christa. Les 111 poèmes en prose du Corps lesbien nous plongent dans une passion saphique placée sous le signe de l’entre-dévoration, de la violence, d’un paroxysme cruel qui couronne la jouissance, d’un cycle de morts-renaissances rythmés par des devenirs animaux, aquatiques, minéraux, végétaux. La chair des amantes, la peau de la langue sont traversées par une énergie à la fois fissile et rassemblante, qui, à partir de l’éclatement du corps lesbien, le reconstitue, le fait passer par tous les états. Des corps nés des baisers, des morsures de l’amante, des caresses, des griffures de l’écriture, de devenirs louves, amazones, cosmiques, d’une poésie trempée dans la violence. Dans un trait d’union entre naissance d’un corps et naissance d’un corpus ouverts à une syntaxe et un érotisme inédits. La beauté sauvage de la langue du Corps lesbien m’a subjuguée, ensorcelée, son flirt avec l’avant de la langue. Tout, au niveau des corps, de la sexualité est érotisé, sécrétions, sueur… Le clivage de l’identité, la mouvance de la subjectivité se marquent par la barre oblique qui, se présentant comme une scansion visuelle, sépare des mots, j/e, m/a. L’ensauvagement de la typographie, les blocs de mots formant des îles sont à l’image de l’imaginaire wittiguien d’une territorialité insulaire lesbienne, étrangère au continent de la norme.

Tout est posé en ouverture du Corps lesbien lorsqu’elle écrit « ce qui a cours ici (…) n’a pas de nom pour l’heure » :  « Dans cette géhenne dorée adorée noire fais tes adieux m/a très belle m/a très forte m/a très indomp-table m/a très savante m/a très féroce m/a très douce m/a plus aimée, à ce qu’elles nomment l’affection la tendresse ou le gracieux abandon. Ce qui a cours ici, pas une ne l’ignore, n’a pas de nom pour l’heure ».  Monique Wiitig donnera des noms à ces régions échappant à la police des corps.

 

 

Mettre Les Guérillères au programme du bac afin que les "féminaires" révèlent « beaucoup de choses » que la « pensée straight » nous cache ? Afin de construire de nouvelles épopées et de nouveaux imaginaires ?

 

Oui, je pense que mettre au programme du bac Les Guérillères amenèra des bougés dans la « pensée straight » et permettra d’en interroger les présupposés. Cependant, l’inscription de Monique Wittig au bac peut induire sa récupération lénifiante, son devenir mot d’ordre aseptisé. Son essai La Pensée straight axé sur la dénonciation de la norme hétérosexuelle, laquelle sous-tend le patriarcat, en appelle à une sortie du « straight », de la domination hétérosexuelle. Sa pensée étant innervée par la ligne de partage entre amis et ennemis (comme en témoigne le titre du recueil des textes et entretiens Dans l’arène ennemie), la constitution d’un lesbianisme radical auquel elle en appelle encourt le risque de se voir prise à revers par un devenir straight.

Les limites de sa déconstruction des genres (genre social, genre grammatical), de son projet politique s’ancrent dans ses présupposés : penser que les lesbiennes, les guérillères, les marronnes, les amazones échappent au système de pensée hégémonique, patriarcal, hétéronormé, qu’elles dynamitent, transgressent l’ordre social par leur refus d’être assignés au rôle traditionnel de la Femme ; revenir à une logique de la guerre là où ses écrits annoncent la mise en œuvre d’une machine de guerre, d’une guérilla (cf. Les Guérillères). En termes deleuzio-guattariens, en prenant appui sur la dualité de la guerre et de la machine de guerre (opposée à la guerre, la machine de guerre ne reprend pas à son compte les réquisits de cette dernière), je dirais que la machine de guerre qu’elle lance contre l’hétérosexisme se referme parfois dans ce qu’elle combat, à savoir la logique de la guerre. L’avènement des guérillères s’enlise dans la figure de la guerrière dont elles se démarquaient, une figure-calque de l’imaginaire masculiniste du guerrier, prise à revers par la dialectique non libératoire de la violence subie et de la violence rendue. 

 

 

« Les lesbiennes ne sont pas des femmes » : une déflagration dans les milieux féministes dans les années 1970 : sommes-nous prêts aujourd’hui à écouter cette idée si émancipatrice ?

Pour trouver cette idée émancipatrice, il faut souscrire à ce qu’elle sous-entend. La part révolutionnaire, intempestive des écrits de Wittig, qui a secoué les rangs du féminisme français des années 1970, qui a également suscité des polémiques, des tensions, des divisions au sein du MLF, se loge dans le refus de naturaliser l’hétérosexualité, d’essentialiser les genres, la différence des sexes, laquelle s’avère une construction sociale. Par sa révision des socles anthropologiques que l’on pense universels, Monique Wittig libère un souffle émancipateur, permet aux marges invisibilisées, aux amantes privées de voix, d’héritage, de mémoire d’affirmer leurs existences.

Là où la phrase « Les lesbiennes ne sont pas des femmes », — une phrase devenue culte, presque un slogan vide de sens — , soulève des problèmes, des impasses à mon sens, c’est par son renvoi des termes « femmes », « hommes » à des catégories conceptuelles culturelles, surdéterminées par la langue et par l’idéologie hétérosexuelle. Conception hautement limitative qui réduit les termes en question à des expressions binaires d’un système patriarcal hétéronormé, comme s’ils étaient tout entiers capturés par une infrastructure conceptuelle. Or, la femme, les femmes, ci-genres, transgenres, les hommes, les iels d’une part, les concepts « femmes », « hommes » d’autre part ont une existence incarnée et sémantique irréductibles à leur « contamination » idéologique. Bref, à partir de ces réflexions, je ne vois guère l’exception lesbienne (définie en tant que non-femme, pas-femme) comme une idée libératoire. En outre, si on avalise certains des réquisits wittiguiens, il me semble problématique d’affirmer que les lesbiennes, les sujets ne s’inclinant pas devant le régime hétérosexiste forment encore aujourd’hui, de facto ou de juris, une exception à la construction politique, culturelle des femmes. Dans ce fantasme wittiguien d’une extériorité revendiquée, les corps lesbiens n’appartiendraient pas, échapperaient à cette construction sociale.

 

« [Le] langage que tu parles est fait de mots qui te tuent » : cette affirmation que l’on trouve toujours dans Les Guérillères nous invite-t-elle à faire de l’écriture une force militante ?

Il y a tant et tant de manières de confier à l’écriture le rôle de poisson-pilote du militantisme, d’en faire une énergie engagée. Il y a aussi de nos jours une certaine facilité, un certain orgueil à attribuer aux écrits une charge subversive, dissidente même lorsqu’ils en sont dépourvu. Dans L’Opoponax, Le Corps lesbien, Virgile, non, mais aussi dans Brouillon pour un dictionnaire des amantes coécrit avec sa compagne, l’actrice, écrivaine, réalisatrice, metteuse en scène Sande Zeig, l’invention par Monique Wittig d’une langue qui s’écarte de la psychologie, du réalisme pour rejoindre le vitalisme, les tropismes de Nathalie Sarraute qu’elle admirait tant, donne lieu à une sarabande de sensations entre le dire et l’indicible, à une mise à nu du non-dit, de l’interdit. Détournant le dispositif scriptural, le régime discursif invisibilisant le féminin, Monique Wittig a tracé des chemins buissonniers dans les jardins de la langue, du penser, du sentir, soumis la langue à une guérilla, qui, comme je l’ai dit, dans ses textes théoriques, se reterritorialise par moment sur la guerre.

Là où je me sépare parfois d’elle, c’est dans la forme, la « Stimmung » de la militance. Une militance violente, guerrière, revendiquée par Monique Wittig qui fait de ses écrits « un cheval de Troie » comme elle l’écrit, un ensemble de contre-textes pour faire bouger le continent de la « littérature majeure » vue comme une « arène ennemie ». Qui dit guerre dit ressentiment, réactivité, volonté de mort, sécheresse, risque d’un flirt avec les passions tristes (au sens de Spinoza), tribunal, enfermement dans les mécanismes de pouvoir. Monique Wittig a déclaré la guerre à une « féminitude », à une certaine image du féminin qu’elle exécrait. Pour ma part, je me situe davantage du côté d’un féminisme pacifique, fantasque, comme celui d’Hélène Cixous, lequel se laisse traverser par l’énergie de la puissance et ne reconduit pas subrepticement le schème du pouvoir. L’invention est alors celle d’un éros, d’une écriture-éros libre, solaire, affirmative, sensuelle, porteuse d’un régime de corps ivres de jouissances. C’est une divergence de valence esthétique dans l’agencement d’un plan de pensée-écriture. Les corps lesbiens (lato sensu) performent alors d’autres danses.     

         La force de l’écriture, de l’œuvre de Monique Wittig, je la perçois dans l’au-delà de la militance, dans son déchaînement d’affects, d’inavouable, de pulsions sauvages en deçà de la domestication de l’humain. Comme dans ce sidérant passage du Corps lesbien : « j/e suis le fouet tressé qui flagelle la peau, j/e suis le courant électrique qui foudroie et tétanise les muscles, j/e suis le bâillon qui bâillonne la bouche, j/e suis le bandeau qui cache les yeux, j/e suis les liens qui retiennent les mains, j/e suis la bourreleuse forcenée galvanisée par les tortures et tes cris m//emportent d’autant plus m/a plus aimée que tu les contiens. À ce point-là j/e t’appelle à m/on aide Sappho m/on incomparable, donne m/oi les doigts par milliers qui adoucissent les plaies, donne m/oi les lèvres la langue la salive qui attire dans le lent le doux l’empoisonné pays d’où l’on ne peut pas revenir. » Ou encore, toujours dans Le Corps lesbien, dans cet autre extrait d’un érotisme cru, ravageur et incendiaire, où les étreintes se font cannibales, dans un devenir Penthésilée, un devenir louve : « Ta tête sur m/a nuque pèse, tes canines entaillent m/a chair au plus sensible, tu m/e maintiens entre tes pattes, tu m/e contrains de m//appuyer sur m/es coudes, tu m/e fais te tourner le dos, tes mamelles s’appuient contre m/a peau nue, j/e sens tes poils toucher m/es fesses à hauteur de ton clitoris, tu m/e grimpes, tu m//arraches la peau des griffes de tes quatre pattes, une grande sueur m/e vient chaude et tout aussitôt froide, une écume blanche se propage le long de tes babines noires ».


(Questionnaire et propos recueillis par Simona Crippa)




Véronique Bergen, Clandestine, Lamiroy, mars 2024, 291 pages, 25 euros.

 

 

 

 

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