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  • Photo du rédacteurMathieu Jung

Affaire Sylvain Tesson : Une réponse médiatique à un problème politique



Dimanche, 28 janvier 2024, plateau de Laurent Delahousse. Sylvain Tesson répond à la polémique faisant rage contre lui, relative à une tribune parue dans Libération, suite à sa désignation en tant que parrain du Printemps des poètes. On a parlé alors d’une véritable « cabale » (sic) dirigée contre ce « prince des poètes » (sic, encore). Tempête dans un verre d’eau, ou bien verre d’eau dans une tempête, ont estimé les indifférents, haussant les épaules.

Au fond, le Printemps des poètes, et il est à regretter que les indifférents le soient à cela également, est un événement bien suspect, lequel consiste à célébrer, de manière institutionnelle, quelque chose d’aussi sauvage et libre que la poésie, par essence réfractaire à ce type de réjouissances officielles.

Il faut croire que la poésie est une chose trop sérieuse pour qu’on la laisse aux mains des poètes. Il n’est donc que juste de nommer M. Tesson à ce poste honorifique. Bravo Mme Nauleau pour ce choix courageux, et bravo pour votre démission également. Soyez rassurée. C’est désormais Mme Dati en personne, ministre provisoire de la Culture, qui se charge de pourfendre les odieux « sectaires » qui contestent votre décision. Nous l’attendons de pied ferme, tout en nous efforçant de ne pas rire d’une pareille imposture.

Quel est le crime de M. Tesson ? Qui sont les juges ? demande-t-il coup sur coup, dans une formule étrange. M. Tesson est libre d’énoncer son opinion. Y compris dans Valeurs actuelles. Il peut même évoquer, dans un récit de voyage, si cela lui chante, bien que cela puisse heurter, « l’odeur de pisse chaude de chèvre qui flotte toujours au-dessus de la maison du Prophète » (L’Axe du loup, 2004). Ce qui est surtout répréhensible chez M. Tesson, c’est son style, coulé dans cette mélasse convenue qui sert à épater les bourgeois, à qui il en faut bien peu.

Bien sûr que la pisse de chèvre les émoustille.

Quel est mon crime et qui sont les juges ? L’implicite du « qui » à l’endroit de ceux qu’il nomme ses « juges », plein de condescendance et de morgue (qui êtes-vous, pour me juger,  moi le Grand Écrivain ?) n’est pas sans s’imposer de manière sournoise, à l’occasion d’une émission bien en vue. Expression reprise, au reste, par BFMTV et sur les réseaux sociaux.

Je ne pense pas que, contrairement à ce qu’il laisse entendre, M. Tesson soit « naïf ». Il a sa place dans le dispositif. Conforme en cela à la doxa réactionnaire, M. Delahousse évoque un « tribunal de la pensée » érigé contre M. Tesson, et bien entendu que les spectateurs habitués de son émission sont de cet avis. Car on sait bien de quel côté penchent ces plateaux télévisés. L’enjeu, ici, étant de proposer une réponse médiatique à un problème politique, à une heure de grande écoute, bien que l’audience soit un peu dure de la feuille, et que, pour tout dire, son entendement soit par avance conquis à M. Delahousse.



Ainsi, nul besoin de poète pour prendre la défense du parrain du Printemps des poètes si bassement vilipendé par des gens qui ne sont rien. Il suffit de convoquer une figure aussi éminemment progressiste que Jean d’Ormesson (sur le cercueil duquel Emmanuel Macron déposa un crayon). C’est l’Ancien contre le Nouveau, et l’Ancien est là pour durer : « j’aime ce qui demeure, » déclare l’écrivain aventurier.

La manœuvre a consisté, en somme, à mieux fermer le cercueil de la poésie. Que non pas le cadavre de d’Ormesson, Immortel de pacotille, mais que l’increvable poésie, là-dedans, continue de remuer est une autre affaire, dont M. Tesson n’a cure. Il faudra trouver en cela une consolation, sinon y fonder un espoir.  


On ne saurait trop vous recommander la lecture du blog de Mathieu Jung

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