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L’Agonie des étoiles dans le ciel de Merzouga (Carnet de voyage dans le Sud marocain I)

  • Photo du rédacteur: Jean-Michel Devésa
    Jean-Michel Devésa
  • il y a 36 minutes
  • 9 min de lecture

(c) Jean-Michel Devesa
(c) Jean-Michel Devesa


Fin janvier, j’ai brièvement séjourné dans le Sud marocain avec un de mes (jeunes) parents, Guillaume Gauthier, un ethno-méthodologue et analyste conversationnel – élève de Lorenza Mondada –, en poste à l’université de Bâle. Au Maroc, chacun d’entre nous était déjà allé, à titre privé ou dans un cadre professionnel ; or, depuis une année, nous éprouvions l’un et l’autre le besoin de marcher dans le désert, Guillaume n’en avait jamais eu l’occasion et le regrettait vivement, tandis que je l’avais eue alors que je commençais à enseigner – c’était en Algérie – et que je n’avais pas encore son âge, au tout début de la décennie 1980, sur le plateau du Tassili, pendant une semaine avec un guide et un muletier touareg, et de manière plus fugace lorsque – durant mes multiples vadrouilles autour des ergs occidental et oriental, ou dans le Hoggar dans les parages de l’Assekrem, ou en Tunisie aux environs du Chott el-Djerid – j’abandonnais ma petite berline pour crapahuter de longues heures qui m’ont toutes fournies l’occasion de sentir combien là d’où je venais nous étions tangents au monde, enfermés dans nos pâles certitudes et drapés dans une vaine arrogance, celle héritée des cinq derniers siècles où les États et les nations dont nous étions les ressortissants avaient « découvert », et donc conquis et colonisés la quasi-totalité de la planète, et l’avait asservie à leur commerce et à leur rêve de puissance, l’assujettissant à une accumulation primitive du capital sans laquelle le XIXe siècle n’eût pas été pour cet Occident maraudeur celui de la révolution industrielle. Certes, de toute évidence, nos mobiles ne se confondaient pas, je croyais entrevoir ceux de Guillaume mais je me gardais de lui demander de les expliciter, les miens participant de mes défenses et parades pour contrer le désespoir d’être arrivé au crépuscule de ma vie : au nombre de ces dérisoires manœuvres, il y a une liste de destinations où je souhaite me rendre, parce que s’y attachent d’émouvants souvenirs ou qu’elles enfièvrent si intensément mon imagination qu’avant de prendre congé je voudrais en m’y transportant en avoir le cœur net quant à leur magnétisme, la cérémonie aux adieux mâtinée de manœuvres d’exorcisme à laquelle je me livre tenant par conséquent du pèlerinage et d’un appétit toujours aussi vif de vertiges et d’émerveillements.

 

Une fois notre décision prise, l’organisation de ce voyage n’a pas traîné, notamment grâce à l’entremise de mon amie, collègue et critique Carole Edwards, et de l’écrivain et universitaire retraité Hassan Wahbi. Confiés dès Agadir à deux personnes de confiance, Brahim et Ahmed, nous pousserions jusqu’à Merzouga, la pointe méridionale de l’erg Chebbi, le plus vaste ensemble dunaire du royaume chérifien, que nous atteindrions par la vallée du Dadès ; là-bas, au Tafilalet, nous aspirerions à contempler la voie lactée et à nous endormir avec elle comme ciel de lit. Dans les villes et les villages que nous traverserions, nous entendions demeurer au plus près du quotidien, nous n’avions cure de mettre nos pas dans l’ombre cinématographique du Lawrence d’Arabie campé par David Lean (le film a été en partie tourné dans la région, au village d’Aït-Ben-Haddou) ni n’avions l’intention de céder à la fabrique de mirages de la société de l’information et de l’industrie du tourisme. Cependant, nous savions bien que nous n’échapperions pas à tous leurs leurres et simulacres, d’ailleurs nous avions nous-mêmes à veiller à ne pas verser dans l’ornière de l’exotisme et du pittoresque. Et puis il nous faudrait, ici ou là, nous accommoder de la présence et de l’exubérance de pérégrins qui, en groupe, en ligue, en procession, se répandraient en bavardages et en poncifs, dans le cadre d’un programme « All inclusive » leur ménageant d’ébouriffantes « activités » et de mirifiques « expériences » – une « immersion » dans l’ersatz et le carton-pâte. Ces « globe-trotters » en proie à une extimité généralisée, nous les laisserions braire leurs platitudes et s’agiter en quête d’un plus-à-jouir de visibilité sur leurs moulins à prière connectés à la toile et à ses miroirs de l’absurde, tandis que, jusqu’à notre retour au bord de l’océan, par l’oasis du Drâa, ses kasbahs et ses palmeraies (durement malmenées par sept années de sécheresse et la prolifération d’un champignon, le bayoud, qui bloque la circulation de la sève et provoque le dépérissement des arbres infectés), nous nous appliquerions à interroger notre inscription dans cet univers sensible et social selon l’état de nos artères et au prisme de nos chimères, ainsi qu’à celui des fictions, des mythes et des utopies émancipatrices auxquels il nous serait difficile de renoncer, afin de ne pas sombrer dans un complet marasme…

Je ne crois pas que notre envie d’arpenter quelques kilomètres de sable dans les parages de Merzouga et d’y bivouaquer ait été surdéterminée par des relents d’une vision coloniale des étendues sahariennes, quoiqu’il serait présomptueux de prétendre être entièrement libérés de ses représentations et de ses stéréotypes. Je n’ai pas questionné Guillaume quant à ses motifs profonds d’entreprendre pareille randonnée ; pour ma part, j’ai conscience qu’il s’agissait de ressusciter – autant que faire se peut – l’atmosphère dans laquelle j’ai évolué, à mes vingt ans, quand j’ai cheminé du côté de Djanet pour y admirer gravures et peintures rupestres, avec Désert(1980), le roman de Jean-Marie Gustave Le Clézio dans mon sac à dos. Ce janvier, l’enjeu mental et personnel de cette incursion dans les solitudes primordiales que je pensais retrouver était, à très bientôt septante ans, de vérifier si au rythme de mes pas j’étais encore capable de sentir et de respirer un parfum de jeunesse dans l’immensité d’un « théâtre » absolument retors aux artifices et aux facilités du spectacle.

 

Pour parvenir à Merzouga nous avons roulé près de sept cents kilomètres, progressant assez lentement, plus d’une dizaine d’heures en deux jours, la prudence au volant d’Ahmed étant la bienvenue sur un réseau routier à certains endroits sinueux, quoique toujours fort correct, sans guère de nids de poule, le revêtement de la chaussée et son empierrage résistant à l’amplitude thermique à laquelle elle est exposée, notamment en été. C’est ainsi que, nous écartant de la zone côtière et de ses complexes balnéaires, nous avons longé la muraille enneigée du Haut-Atlas, puis nous nous sommes enfoncés dans un paysage souvent semi-aride, quelquefois lunaire, en affinité avec le « décor » de plusieurs westerns et films hollywoodiens (ce n’est pas un hasard si Ouarzazate est le siège depuis 1983 des studios Atlas), avant de pénétrer dans l’espace aride du reg (une hamada) précédant l’erg orangé (d’une superficie de vingt-deux kilomètres sur cinq), cette « mer de sable » résultant de l’accumulation contre les parois rocheuses qui la ceinturent de fines particules apportées par le vent. N’étant pas de ces candides qui ne réduisent le désert qu’à une des formes revêtues par lui, nous nous sommes délectés de cette persévérante avancée vers le « point sublime » que nous désirions rejoindre, postulant sinon un « (h)or(s) du temps », du moins l’existence d’un lieu où « le réel et l’imaginaire, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement » (André Breton, Second Manifeste du surréalisme).

 

Au milieu du second jour de trajet, à l’horizon, à l’avant du véhicule dans lequel nous nous tenions, et sur notre gauche, nous avons repéré un relief de dunes de plus en plus net, et très vite, au fur et à mesure que nous approchions de la bourgade érigée à sa lisière, nous avons saisi que malheureusement la réalité à laquelle nous serions confrontés nous décevrait : de part et d’autre de la route que nous suivions, ce n’était qu’une succession d’agences et d’officines de location d’engins motorisés – des tout-terrain, des motos, des quads, des buggies, alignés comme pour une revue de détail à la veille d’un défilé militaire ou d’une célébration quelconque.

La douche froide n’a pas tardé, elle nous a été infligée à la réception de l’hôtel où nous sommes descendus : nous ne serions pas logés dans des chambres, mais sous la tente –  attention : une tente « supérieure », avec une salle de bain « privée », des toilettes et le chauffage –, dans un campement« de luxe », pas dans le bâtiment de l’établissement où nous avions échoué, et dont les prestations étaient (hélas) identiques (énumérées en anglais : « Camel Trekking / Desert Camp / Quad Bikking / Excursions 4x4 / Sand Baths ») à celles de ses concurrents (nous l’avons constaté par la suite), préférions-nous y être conduits « en chameau » ou « en voiture » ? Notre plan initial tournait à la farce. Pour ne pas être submergés par le grotesque, Guillaume et moi avons opté pour adapter notre perspective d’introspection et la transformer en enquête et observation « socio-ethnologiques »… Baissions-nous les bras ? Abdiquions-nous notre autonomie de sujets devant le veau d’or ? Manquions-nous de fermeté ? Plutôt que de tempêter vainement, n’est-il pas plus sage de « faire contre mauvaise fortune bon cœur » ? Surtout quand on se heurte à ce que le souci du profit fait à la nature et aux hommes : dans un ouvrage (consulté après coup et publié chez Gallimard), les lectrices et les lecteurs sont encouragés (sans rire) à  se prendre « pour le légendaire Lawrence d’Arabie », à courir « le désert en buggy », à partir « en road trip entre Ouarzazate et Zagora », à enfourcher « un solex électrique » afin de « s’imprégner de la vie locale »…

En quittant nos interlocuteurs en 4x4, j’ai redouté le pire : le kitsch d’un abri aux oripeaux vaguement nomades et traditionnels, sauf une fois à Ouargla (et ce fut une erreur), pour me restaurer, j’ai toujours évité ce type de dispositif en trompe-l’œil. Guillaume et moi étions perplexes : qu’en était-il des chambres en dur ? Étaient-elles vides ? La clientèle, peu nombreuse – la « saison » ne commence qu’en mars, paraît-il –, était-elle systématiquement « basculée », comme nous, vers le campement où nous étions acheminés ? Notre relative passivité étonnera. Avons-nous été trop « coulants » ? Aurait-il mieux valu demander à Ahmed, notre chauffeur, et à son compagnon, Brahim, lequel avait conçu notre circuit, de nous confier à une autre enseigne ? Il était tard, le jour baissait, qu’est-ce qui nous garantissait de dénicher une hôtellerie plus conforme à nos idées et à notre sensibilité ? Le lendemain, nous aurons la confirmation que, d’un « palace » l’autre, à Merzouga, c’était le même vaudeville.

 

Du parking au site promis, cinq minutes ont suffi, après avoir remonté le cours asséché d’un oued, pour aboutir à ce qui nous est apparu comme relevant du cantonnement – mi-colonie de vacances, mi-casernement – d’autant que le personnel se montre directif, il y a un protocole, il doit être respecté, à la fin de l’après-midi les clients sont avec insistance « envoyés » à l’extérieur du « fer à cheval » constitué par quarante (k)haimas (tentes) plantées perpendiculairement et de part et d’autre d’un réfectoire-cantine, le tout sous surveillance vidéo.

Ainsi sommes-nous expédiés, Guillaume et moi, non pas au diable Vauvert, mais au sommet d’une dune, on a le choix entre le dos d’un dromadaire, le guidon d’un quad ou nos propres moyens… Nous n’avons qu’à déposer nos bagages dans un coin, nous aurons la clef du cadenas fermant la porte de notre refuge après le coucher du soleil… Cette inclination à régimenter l’emploi du temps de celles et ceux qui ont payé (ou vont payer) pour leur hébergement innerve toutes les relations entre les employés (qui de toute évidence obéissent à des consignes de leur « management ») et leurs « hôtes ». Significativement, les horaires des repas et leur agencement ont été fixés en fonction du lever et du coucher du soleil, lesquels sont envisagés comme deux « activités », au même titre d’une « ballade » motorisée… À ceci près qu’on vous les concède, ces « activités », gracieusement à la différence des autres qui, en dehors des « transferts », exigent un supplément financier. L’insistance dont on fait montre pour que chacune et chacun agissent selon la martingale qui a été élaborée par les exploitants frise le ridicule : « Se lever à l’aube » n’est-il pas « presque obligatoire pour goûter le lever du soleil et découvrir d’autres sensations, qui rejoignent la nostalgie presque déjà du retour » ? C’est moi, Devésa, réfractaire aux réjouissances norm(alis)ées, qui souligne le « presque obligatoire » figurant dans un propos publicitaire mis en ligne…

 

Parmi la trentaine de femmes et d’hommes présents, nous sommes les seuls à être consternés. Les autres, docilement, et en manifestement leur contentement, se sont répartis, qui en direction d’une colonne de quads les moteurs allumés, qui vers une dizaine de dromadaires blasés, ou atrocement las de supporter de piètres chameliers. Quelques individualités s’éloignent, comme nous, à pied, vers les « postes de vigie » indiqués, à cinq cent mètres au plus de « l’espace commun » et du foyer « autour duquel nous nous réuni[r]ons pour faire connaissance en racontant des histoires, en jouant de la musique ou en dansant »... Ces « solitaires du nouveau monde » ont-ils le sentiment de s’être soustraits au moule consumériste ? En tirent-ils l’impression, ces bourlingueurs de pacotille (qui enrageraient Blaise Cendrars) d’avoir assez de ressource intérieure pour ne pas souffrir de la fabrique standardisée des émotions ?

 

Et nous aussi, nous avons grimpé au sommet désigné de cette portion de désert métamorphosé en « bac à sable » pour Européens et Nord-Américains en mal de pétarades et de puériles extravagances. J’avoue aujourd’hui avoir moins scruté le couchant que la ronde mécanique des motos et des quads creusant et amochant les pentes qu’ils dévalaient. Combien de ces imbéciles heureux toléreraient-ils qu’on traite d’une aussi méchante façon la dune du Pyla, sur le Bassin d’Arcachon près de Bordeaux, ou un autre espace naturel du « nord », a fortiori à caractère et à vocation de « réserve » et de « parc » ? Dans l’obscurité qui s’annonçait, j’avais sous les yeux les très sottes glissades, à la limite du tonneau, d’un conducteur d’une grosse cylindrée à quatre roues motrices. À ce comportement inepte, j’ai associé la dystopie, Le Park, que Bruce Bégout avait publié en 2010. Je formule le vœu que, rapidement, le Maroc ne permette plus ce saccage.

 

Ces baroudeurs formatés, ils sont ignorants de ce que Monsieur Vikki, sur des notes de piano, égrène aux enfants qui l’écoutent : dans la nuit, au désert et partout ailleurs, même en nos contrées impériales, ce qu’il est bel et bon de voir, ce ne sont pas les étoiles qui scintillent, comme les lucioles chassées de Rome célébrées peu avant son assassinat par Pier Paolo Pasolini, elles tendent en effet à disparaître, l’intensité des néons et des enseignes du bazar marchand les éclipsant, ce qui importe de discerner c’est le noir – témoin d’une Histoire qui se défait dans le clinquant et le tape-à-l’œil du marché.



(c) Jean-Michel Devesa
(c) Jean-Michel Devesa



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