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ContinUuisme (Sur Laura Vasquez, Sarah Bernstein & Gaëlle Obiégly)

  • Photo du rédacteur: Guillaume Augias
    Guillaume Augias
  • il y a 2 heures
  • 3 min de lecture
Laura Vasquez (c) Editions du sous-sol
Laura Vasquez (c) Editions du sous-sol

« Ici, rien à apprendre, le désert, un ruban de mots comme une piste sans fin, sans but, qui ne mène nulle part, et qui s'achèvera sans doute comme elle a commencé (...) » Nous pourrions remonter loin, jusqu'à la figure du précurseur Charles Péguy et jusqu'aux stances infinies de son Porche du Mystère de la deuxième vertu. Mais c'est un siècle plus tard qu'est à nos yeux posé l'acte fondateur du continuuisme : en 2003, à la parution chez Verticales du prodigieux roman de Régis Jauffret, Univers, univers.


Et voici que soudain, en à peine trois ans, trois autrices reprennent ce flambeau pour en faire une véritable boule de feu : Gaëlle Obiégly avec Totalement inconnu (Bourgois, 2022), Sarah Bernstein avec Obéissantes et Assassines (Sous-sol, mars 2025, traduit de l'anglais canadien par Catherine Leroux) et Laura Vazquez avec Les Forces (Sous-sol, août 2025). L'affaire se précise, les choses se rapprochent.


La parenté de ce que nous nommons continuuisme n'est pas nulle avec le mouvement dit du flux de conscience. Ce qui les rapproche tient à l'homogénéité apparente du propos, qui semble découler naturellement d'une source univoque. Ce qui les éloigne en revanche peut tenir à ce que le continu, chez les plus jeunes, tourne autour d'éléments comme autant de thèmes musicaux, objets pleins et autonomes, là où la classe aînée dirige le plus souvent son courant de phrases dans la direction que suggèrent les sujets pensants.


Raisonnons par l'exemple. Quand James Joyce dresse dans Ulysse l'édifice des pensées de Bloom et Dedalus pour les faire pointer vers un ciel étoilé d'Odyssée, le Britannique Hari Kunzru procède pour sa part de manière inverse dans Red Pill (Bourgois, 2020, traduit de l'anglais par Élisabeth Peellaert).


En effet il place un objet, en l'espèce une série policière trash, comme source d'un amas incontrôlable de phonèmes établis par son personnage principal, un écrivain américain en rupture de ban. La direction n'est pas la même mais le principe est voisin, comme si nous avions modifié le sens d'un vecteur.


Il peut s'agir aussi d'un déplacement, d'une translation. Sous prétexte d'un récit centré autour d'un personnage homonyme d'Herman Melville à une lettre près – la dernière –, László Krasznahorkai procède de la sorte dans Petits travaux pour un palais (Cambourakis, 2024, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly).


Herman Melville devient ainsi une version hallucinée de Bartleby, s'isolant toujours davantage dans la tour de ses obsessions, jusqu'à vouer toute son énergie au projet d'une bibliothèque géante et interdite à tout public. Le continuum est ici de motif, l'image est étirée, déformée, rendue méconnaissable tout en suivant sans cesse le même axe.


Un axe qui peut prendre la forme verticale d'une colonne, à l'instar de celle sur laquelle s'établissent les stylites. Joël Baqué, dans L'Arbre d'obéissance, (P.O.L, 2019) s'intéresse au premier de ces ermites et réduit le monde à l'étroit plateau qui lui sert de logis métaphorique.


L'opposition est nette avec la collection de stacks qu'accumule Sylvain Tesson dans Les Piliers de la mer (Albin Michel, 2025), la parsemant au passage d'émollients aphorismes.


À la manière de constructions monumentales en béton brut, la prose continuuiste peut rebuter de prime abord. Ce rejet va porter en premier sur la forme, mais pas selon un critère esthétique.


Seront plutôt déplorés l'écrasement de l'intrigue et l'étouffement des personnages. Le monument de mots n'est pas apprécié pour ce qu'il édifie, mais pour ce qu'il semble détruire.


Or le continuuisme est un brutalisme. Comme un externat qui renaît sous les angles du ciment, il est cette belle catastrophe sortie d'un rêve non encore terminé. S'il est ardu d'établir un manifeste de ce mouvement, c'est parce que ses œuvres sont, pour chacune d'elles, un nouveau manifeste. Elles sont, simplement, et elles renouvellent, dans un même élan.


« le chagrin se déposait en moi, il formait des tas, des pyramides ou des cristaux. Si bien que je restais parfois devant le miroir à regarder mes yeux jusqu'à ce qu'ils fassent des larmes. Les souvenirs diffusent des taches de ténèbres au fond de la personne.»

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