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  • Photo du rédacteurChristiane Chaulet Achour

Amina Damerdji : A distance d’une décennie noire (Bientôt les vivants)


Amina Damerdji (c) Gallimard


Le titre d’un roman est une entrée incitative ou, au contraire répulsive, dans une fiction. Lorsque l’autrice elle-même nous en donne la clef, elle lance la lecture, sous l’égide de l’aîné prestigieux Kateb Yacine, vers une histoire dont le récit sera nécessairement dérangeant. La décennie noire est à l’horizon, si lointaine et si proche.

 




Le 24 juillet 1964, Kateb Yacine donne dans l’hebdomadaire Révolution Africaine, un poème, Poussière de juillet, dans lequel Amina Damerdji trouve son titre. Long poème qu’on ne peut citer entièrement mais qu’on peut lire pour situer le titre du roman :

 

« Le sang

Reprend racine

Oui

Nous avons tout oublié

Mais notre terre

En enfance tombée

Sa vieille ardeur se rallume

 

Et même fusillés

Les hommes s’arrachent à la terre

Et même fusillés

Ils tirent la terre à eux

Comme une couverture

Et bientôt les vivants n’auront plus où dormir

 

Et sous la couverture

Aux grands trous étoilés

Il y a tant de morts

Tenant les arbres par la racine

Le cœur entre les dents

 

Il y a tant de morts

Crachant la terre par la poitrine

Pour si peu de poussière

Qui nous monte à la gorge

Avec ce vent de feu […] »

 

Amina Damerdji choisit, comme cadre temporel du récit, une partie de  la décennie noire algérienne, d’octobre 1988 à septembre 1997, cette dernière date à l’ouverture et à la clôture du roman. Elle est particulièrement mise en valeur par son traitement : un massacre de la population d’un village – Sidi Youcef –  par les islamistes, entrée en matière inaugurale très violente ; et en clôture par l’évocation de chaque personnage, mettant un point final à leur trajectoire après la violence inacceptable : Mima la grand-mère, Maya la cousine, Selma la protagoniste, Zyneb et Brahim les parents, Hicham l’oncle islamiste ; pour finir sur le galop de Sheïtane le cheval aimé, galop dont on ne sait s’il sera mortel ou réparateur pour lui et pour Selma, laissant la fin ouverte. La romancière a choisi de s’attarder sur cette année 1997 qui fut la plus meurtrière de ce qu’on a nommé la décennie noire – 1992-2002 – puisqu’on estime que 40.000 civils furent alors assassinés. Au terme de cette année, le GIA avait annoncé une trêve avec le gouvernement algérien.

 

Jules Michelet, dans son Histoire de France, écrivait déjà : « Les âmes de nos pères vibrent encore en nous pour des douleurs oubliées, à peu près comme le blessé souffre à la main qu’il n’a plus ». Née en 1987 en Californie et élevée durant sa petite enfance en Algérie jusqu’en 1994, Amina Damerdji revient sur un passé proche qu’elle n’a connu qu’à une certaine distance de petite fille. Mais ces années sont lourdes de « vibrations » pour tout Algérien et le choix qu’elle fait d’une concentration de violence en dit long sur la mémoire qu’elle choisit de mettre en mots dans Bientôt les vivants.

 

Ce sont des années qui ont déjà été présentes dans des romans de la génération précédente qui, elle, d’une façon ou d’une autre, avait vécu les événements. Un nouveau roman ne peut rester solitaire dans nos lectures. Il rappellera d’autres œuvres pour celles et ceux qui les ont lues ou les fera découvrir.

 

Maïssa Bey (née en 1950) : en 1996, elle publie Au commencement était la mer. Nadia son héroïne subit la tentative d’endoctrinement de son frère aîné puis choisit une échappée dans le bonheur éphémère de la relation amoureuse et affronte enfin la mort donnée par de jeunes intégristes : « Cette guerre qui ne dit pas son nom, plus terrible encore que l’autre, la vraie, celle où l’ennemi se découvre, s’affronte à visage découvert. Ces visages sombres, pleins de haine dans les rues, au seuil des maisons. L’angoisse qui laboure les cœurs au seuil de chaque nuit et les matins où l’on retient son souffle. Les voiles noirs que l’on veut jeter sur sa vie. La mort. Les morts chaque jour annoncés, les cimetières chaque jour visités ».

 

Aïssa Khelladi (né en 1953) : en 1997, il publie Rose d’abîme : Warda, championne d’athlétisme, court à perdre le souffle, refusant de renoncer à son entraînement. Mais les islamistes veillent au grain et l’enlèvent lors d’une de ses courses, la violent et l’emmènent au maquis : autour d’elle, des parents marqués par la guerre de libération nationale, Kamel le frère incestueux et intégriste et Amine l’ami journaliste qui l’exhorte à plus de retenue.

 

Ghania Hammadou (née en 1953) : elle publie en 1997 Le premier jour d’éternité : d’entrée de récit, le lecteur est confronté à l’exécution d’Aziz, un comédien et à partir de là, le récit veut témoigner de l’horreur.

 

Boualem Sansal (né en 1949) : il publie en 1999 Le Serment des barbares : il choisit comme lieu témoin de la gabegie algérienne, Rouïba, pour mettre en scène son protagoniste anti-héros, Larbi, policier désabusé : « Les gens (…) sont loin de savoir où passe la ligne de démarcation entre terrorisme et contre-terrorisme. Ils virent se multiplier les barrages, les vrais et des  faux, et les abus les plus incompréhensibles ».

 

Salima Ghezali (née en 1958) : elle publie en 1999 Les Amants de Sharazade. Le personnage central est la mère autour de laquelle gravitent les deux fils : Athir l’imam intégriste et Nour, le kabyle démocrate et écologiste : chronique de la vie algéroise avec ses nuits angoissantes, ses solidarités inattendues et ses violences.

 


 

Amina Damerdji est d’une autre génération et fait vivre cette période à partir de faits comparables à ceux de ses aînés : c’est le prix inestimable de son roman de nous donner à lire le dialogue de générations autour d’une même période historique. Car si les historiens ont le désir d’embrasser les éléments essentiels d’événements, les écrivains savent qu’ils n’embrassent qu’une partie du réel, celle qui les a marqués et à partir de laquelle ils proposent une mise en scène personnelle, sensible et subjective. C’est pour cela qu’il ne faudrait pas lire un roman seul mais le mettre en connexion avec ceux qui approchent la même « matière ». Bientôt les vivants n’est pas un roman historique mais un roman familial qui se situe dans une période précise et cruciale de l’Algérie.

 

On connaît l’importance du début d’un roman. Bientôt les vivants n’échappe pas à l’atmosphère d’obscurité (obscurantisme ?) et de violence qui est sa tonalité majeure : « Les ruelles de Sidi Youcef n’étaient pas éclairées. Il fallait se contenter du halo des fenêtres pour guider ses pas. Les familles dînaient porte entrouverte ce soir-là. […] A quoi bon gaspiller l’argent public pour trois kilomètres de hameau étiré sur une crête en bordure d’une forêt qui finirait par tout engloutir ? L’Etat à cette époque avait beaucoup mieux à faire. Beaucoup plus à faire. A se demander, d’ailleurs, ce qu’il faisait vraiment ».

 

Ouverture qui, d’entrée de jeu, met en accusation l’incurie de ceux qui gouvernent, incurie ou plutôt une absence de réactivité voulue quand des villages proches de casernes se font assassiner par les islamistes. La romancière redit ici ce qui a tant frappé les esprits à l’époque. Du même coup, elle met en duel mortifère l’Etat représenté surtout par l’armée et les islamistes.

 

Après cette entrée en matière brutale, la narration remonte neuf années en arrière au mois d’octobre 1988. Et c’est sous la bannière de cette date emblématique pour l’Algérie que nous entrons dans le roman proprement dit, le lien se faisant avec la protagoniste, Selma, nommée dans l’ouverture, mais dont on ne mesure pas encore l’importance. Cette fois, elle est située dans sa famille. Les portraits des différents membres sont donnés par touches progressives et permettent à la lecture de les imaginer et de projeter leur mode de vie. Les Bensaïd sont une famille aisée qui vit dans une maison qui pourrait être belle si elle avait eu des finitions soignées. Le père, Brahim, est médecin, il s’emporte facilement et s’avérera souvent dépassé par les événements. Le couple parental ne s’entend plus vraiment : la mère Zyneb ne travaille pas mais elle s’est lancée en politique dans la Ligue des droits de l’homme. Selma n’a qu’une passion, l’équitation et passe le plus clair de son temps au centre équestre dans la forêt de Baïnem. L’objet de l’amour inconditionnel de la grand-mère, Mima, est son second fils Hicham, présenté comme un raté, en opposition au frère aîné ; il a enfin décroché son diplôme d’avocat et vit au rez-de-chaussée de la villa, ce qui lui permettra de devenir l’avocat d’Ali Belhadj et Abassi Madani et d’être ensuite emprisonné. Cette section « 1988 » d’une cinquantaine de pages, outre la présentation de a famille, met en scène, par l’intermédiaire de Hicham, un meeting-prière du FIS avec Ali Belhadj, une réception chez les Bensaïd avec leurs amis aisés et les liens avec la famille du cousin de Brahim, Charef, complètement dans le système, à la villa luxueuse et nageant avec contentement dans la corruption dans laquelle il attirera Brahim. Le roman fait ce choix et laisse de côté un autre aspect de l’Alger de l’époque avec le multipartisme, la sortie de la clandestinité des partis des « démocrates », l’espoir retrouvé d’une partie de la population. Il n’en sera jamais question, l’option étant d’opposer le pouvoir aux islamistes, ce qui explique sans doute le rôle très en retrait de la mère et le traitement peu valorisé de la passion qui s’empare de Maya pour le photo-reportage, demandant alors un certain courage ; elle est plus présentée comme une sorte de lubie d’une jeune bourgeoise.

 

Ce qui occupe le devant de la scène est la jeune génération avec ses aspirations opposées : Selma et sa cousine Maya et les autres lycéens du lycée français vivent une vie d’insouciance et de plaisir. En opposition, Adel qui s’occupe des chevaux et des cours d’équitation au Centre, vient d’un village dont le niveau de vie n’a rien à voir avec celui des jeunes qu’il encadre. Il finit par rejoindre le GIA. Il est le point de jonction des personnages à trois reprises : dans la relation amoureuse qui se tisse entre Selma et lui ; dans l’épisode de Brahim, arrêté à un faux barrage et emmené par les islamistes soigner un blessé qui n’est autre que lui et lors du massacre de Sidi Youcef, le sabre dégoulinant de sang face à Selma qu’il ne tue pas.

 

Selma, elle, se consacre entièrement à l’équitation. Cette thématique majeure introduit quelques péripéties et l’envolée finale : la mise en exergue d’un poème de Rafael Alberti, donné dans les deux langues ; en français dans la traduction de la romancière prépare à la scène finale :

 



 

 « Galope, galope jusqu'à les enterrer dans la mer / Personne, personne, personne, puisqu'en face il n'y a personne, / puisque la mort n'est personne si elle chevauche ta monture / galope cheval aux pieds blancs, cavalier du peuple / puisque cette terre est la tienne / Galope, galope, jusqu'à les enterrer dans la mer ».

 

Au-delà des apports de ce roman sur les plans historique et sociologique – il y a des choix mais jamais une fausse note, de la préparation des poivrons à la description d’une manifestation –, c’est le trio à la fois fusionnel et conflictuel de Selma, Sheïtane (son cheval  sauvage) et Adel, qui construit la métaphore de l’Algérie d’alors avec ses contradictions. Le trio déploie à la fois la violence et la recherche d’une humanité dans le chaos de l’Histoire en train de se faire. Il est le centre incandescent du roman. Un passage peut en témoigner, après que les deux jeunes gens se soient violemment opposés sur le traitement des chevaux :

 

« Sur le chemin du retour, la langue d’Adel se délia. Pour la première fois, il parla à Selma de ces jeunes avec qui il avait grandi. Salim sortait tout juste de prison. Il y avait passé six mois pour trouble à l’ordre public, après sa participation à des manifestations. Il y avait été torturé tous les jours. Selma le presse. Maya suivait Mohamed Boudiaf en reportage ce jour-là. Etait-elle près de lui quand il avait été tué ? Ils poussèrent leurs chevaux au grand galop. Selma devait appeler le journal. »

 

Un lecteur sur le site babelio se dit peu comblé par plusieurs aspects du roman : en particulier irrité par les mots d’arabe essaimés, « destinés à faire plus vrai, plus couleur locale sans doute, mais tout à fait artificiel ». Pourtant, c’est vraiment une reprise, sans excès, de la manière de parler  de nombreux Algériens ; déçu aussi par la famille mise en scène qui ne correspond pas à ce qu’il attendait : « cette famille est une famille aisée, francophone, vivant dans une banlieue tranquille et donc bien peu représentative du peuple algérien ». Il faudrait donc pour avoir « un certificat de nationalité algérienne », être  une famille pauvre, arabophone, vivant dans un village misérable… Ces deux remarques montrent bien une méconnaissance de la complexité tant linguistique que sociologique de l’Algérie d’aujourd’hui.

 

Dans une présentation de son roman, Amina Damerdji a souligné que ce qui lui tenait à cœur en premier lieu était d’écrire un roman sur les liens familiaux et la nécessité de se défaire de ces liens. Elle voulait aussi dans « les vivants », n’oublier ni la nature, ni les animaux. Aussi a-t-elle fait le choix de ce centre équestre au sein d’une forêt, lieu de promenade des Algérois, occupée ensuite par les islamistes. Elle a voulu enfin donner une place de premier plan aux femmes. La course affolée de la petite Aïcha à Sidi Youcef, le galop libérateur de Selma en fin de roman rejoignent la recherche de libération de Nadia dans Au commencement était la mer et la course de Warda dans  Rose d’abîme, pour dire une soif de liberté.

 

Ce qui est certain, c’est que Bientôt les vivants donne envie de lire le premier roman de l’autrice, Laissez-moi vous rejoindre (2021).

 


 

Amina Damerdji a été lauréate du prix Transfuge 2024 pour Bientôt les vivants, prix du meilleur roman en français. La revue Transfuge donne plusieurs prix en lien avec sa revendication de cosmopolitisme ; elle se veut «universaliste, humaniste, pro-européenne ».



Amina Damerdji, Bientôt les vivants, Gallimard, janvier 2024, 288 pages, 21,50 euros

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