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Blandine Rinkel : « Ce qui me fascine le plus chez Duras : ces silences, son acuité, la nuit qu’elle transporte »


Blandine Rinkel (c) Olivier Dion pour Fayard


Evoquer pour Collateral la résonance contemporaine de Marguerite Duras ne pouvait manquer d’aller à la rencontre de Blandine Rinkel le temps d’un entretien. La jeune romancière, autrice notamment du remarquable et terrible Vers la violence, un des récits clefs de ces dernières années, évoque pour nous ce qui, aujourd’hui, appelle encore Duras dans son écriture.

 


Comment avez-vous découvert Marguerite Duras ? Un livre ? Un film ? Une pièce de théâtre ? Ses entretiens ? Quel a été votre réaction après la « rencontre » avec cette écrivaine ?

 

Je crois l’avoir rencontrée avec Ecrire, que j’avais dû emprunter à la bibliothèque de Rezé, par hasard, quand j’étais adolescente. Je ne me souviens pas avoir parlé d’elle avec quiconque à l’époque, mais avoir recopié des phrases sur la nuit et le silence. Ni ma mère ni mon père ne l’avaient lu, à l’école il n’en était pas spécialement question. Mais je me souviens de l’avoir lue un après-midi sur un fauteuil vert, comme on trouve une porte secrète. (Les lectures qui me marquent impriment souvent, avec elles, des lieux). En mon for intérieur, je commençais à envisager de faire de la littérature mon centre, mais secrètement, comme on fomente un complot. Et Marguerite Duras partageait mon secret.

Ensuite, j’ai dû étudier Le ravissement de Lol V. Stein en lettres en arrivant à Paris, dont je n’ai pas gardé pas grand-chose. A ce moment-là, j’ai pris mes distances intime avec Duras, parce que son image prenait toute la place : elle était tant la coqueluche des parisiens, qui semblaient n’avoir pas besoin de la lire pour la citer, qu’elle me semblait devenir un marqueur social, une icône à la mode. Ça m’agaçait et j’ai bêtement détourné le regard. Et puis au fil des années, j’ai sans doute gagné en indépendance – et j’y suis revenue.



Pourriez-vous me citer : le livre, le personnage, la phrase de Duras qui vous ont le plus marqué.e ? Et pourquoi ?

           

« Ecrire, c'est n'être personne […] Lorsque nous écrivons, lorsque nous appelons, déjà nous sommes pareils. Essayez. Essayez lorsque vous êtes seul dans votre chambre, libre, sans aucun contrôle de l'extérieur, d'appeler ou de répondre au-dessus du gouffre. De vous mélanger au vertige, à l'immense marée des appels. Ce premier mot, ce premier cri, on ne sait pas le crier. Autant appeler Dieu. C'est impossible. Et cela se fait. » — cet extrait, que j’ai connu par cœur, je crois que c’est autour de son film Le navire night. Et je n’ai pas envie de le commenter.

            Mais je pourrais aussi citer, dans Ecrire, ce qu’elle dit de l’écrivain qui, par peur de déplaire, devient (trop) volontiers son propre flic et ne s’autorise pas au prolongement, à la nuit, au silence. Enfin, toute son interview tirée du Ravissement de la parole, celle où elle dit sans ambages qu’elle admire les « dépravés sexuels » car ils savent exactement ce qu’ils ont envie de faire, tandis que la plupart du temps, les gens ne savent pas ce qu’ils veulent…

 


Qu’est-ce qui vous fascine le plus chez elle ? Sa langue hyperbolique, anaphorique, ses silences ? Ses sujets atemporels qui reflètent, comme la parole du mythe, la mémoire à la fois collective et individuelle du XXe siècle ?

           


Ses silences, son acuité, la nuit qu’elle transporte. Ses romans ne me hantent pas, pour tout dire, je ne suis pas (encore ? La vie est longue) sensible à sa langue anaphorique, en revanche son regard acéré sur le monde du XXème siècle me plaît. La douleur, bien sûr, Ecrire, mais aussi ses entretiens, écrits, oraux, et, moins connus peut-être, ses reportages et interviews de journalisme. Il y a Outside, un très beau livre vert et rouge paru en 1981, un recueil d’articles qu’un ami journaliste m’a fait découvrir, et qui dit tout du regard de couteau de Duras. Dedans, elle interroge notamment Germaine Roussel, 52 ans, ouvrière illettrée ou bien s’entretient avec des ouvriers algériens sur les formes de leurs vies. Et puis elle couvre aussi de nombreux procès, s’intéresse à l’univers carcéral. Je partage cette préoccupation pour la prison – et je ne saurai dire comme c’est revigorant de la lire restituer des faits divers des années 50/60 dans cette langue concrète, rêche et mystérieuse qui n’appartient qu’à elle.



La « modernité » de son écriture, celle qu’elle a nommée dans les années 1980 « écriture courante », impatiente de s’exprimer, au plus près de l’intention orale et de l’inspiration créatrice a-t-elle inspirée votre œuvre ?

            Je ne suis pas certaine. Pas consciemment, en tous cas, et je ne sais pas si l’intention orale m’importe tant. Mais j’aspire, à sa manière, à plus de condensation. Plus de mordant.

 

 

Duras encore ou on la confie à l’histoire littéraire ?


Encore et autrement.


(Questionnaire de Simona Crippa/Propos recueillis par Johan Faerber)




Blandine Rinkel, Vers la violence, Fayard, août 2022, 358 pages, 20 euros

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