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  • Photo du rédacteurJohan Faerber

Chloé Pathé : « Le poche permet de créer de la nouveauté »




Interroger les collections de poche, leur rôle éditorial mais aussi social, c’est peut-être aussi sonder ce qu’il en est du côté des sciences humaines, et du côté aussi des éditeurs indépendants de sciences humaines. Collateral est ainsi allé à la rencontre de Chloé Pathé qui dirige la jeune maison Anamosa qu’on ne présente plus et qui, porté par son dynamisme, vient de lancer sa première collection poche « Chaki ». Un défi éditorial et esthétique qu’on ne pouvait manquer d’aller questionner.


Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre nouvelle et toute jeune collection poche « Chaki ». Comment en est né le souhait ? Pouvez-vous ainsi nous expliquer le sens du mot « Chaki », dont vous dites qu’il signifie chez les Sauks, « petit » ? Que cherchiez-vous à signaler d’emblée par le choix d’un tel nom qui n’est pas sans faire écho, comme vous le rappelez, vous-même à Anamosa, nom de votre maison d’édition ?

 

L’idée d’avoir notre propre collection de poche me trottait dans la tête depuis au moins deux ans, à la fois en ayant observé ce que d’autres maisons indépendantes avaient adopté comme stratégies (pour certaines, à l’instar d’Anacharsis, Premier Parallèle ou Le Tripode, ne céder aucun titre à un éditeur tiers en poche pour nourrir leur propre collection de poche ; pour d’autres comme les éditions Asphalte, créer une collection poche propre après avoir cédé certains titres à d’autres éditeurs – ce qui est le cas d’Anamosa également) et en suivant la vie des ouvrages de notre fonds. En effet, avoir un fonds vivant est un enjeu crucial pour une maison d’édition. Et je dois dire aussi que le défi de réfléchir à un nouveau format, à de nouveaux objets, dans une maison où cela compte beaucoup, tout en entrant dans un genre assez codifié, m’excitait beaucoup. C’est une manière de s’inscrire aussi dans l’histoire de l’édition et du livre ; en effet, les petits formats, livres de colportage, sont déjà en vogue au xviie siècle, relancés au milieu du xixe siècle en Belgique et en France par certains imprimeurs-éditeurs en proie à la censure et pour faire passer des idées politiques à bas prix et « sous le manteau »[1], avant d’être définitivement et massivement popularisés en France comme « livre de poche » à partir de 1953 et des premiers titres lancés par Henri Filipacchi, avec le succès que l’on sait.

Pour ce qui est du nom, « Chaki » est en effet un préfixe qui signifie en sauk « petit ». Une fois la décision prise de lancer cette collection, c’est d’emblée vers cette langue amérindienne que je suis allée chercher, en effet pour créer un lien avec le nom de la maison. Et… coup de chance, je suis tombée sur « chaki », qui, comme « anamosa », à la fois a du sens (nos poches sont des chaki-livres !), permet de raconter une histoire et sonne bien à l’oreille. Nous ne sommes d’ailleurs pas les premiers à jouer avec l’adjectif « petit » pour désigner le format poche, il y a bien sûr la belle collection « Piccolo » des éditions Liana Levi.

 

  

Ce qui ne manque pas de frapper dans votre nouvelle collection de poche, avant même d’ouvrir chacun de vos livres, c’est leur très forte ligne graphique qui, à chaque fois, est aussi une proposition de ligne éditoriale. Comment avez-vous conçu ces différents ouvrages que vous proposez ? Leur réalisation soignée implique un coût certain : comment matériellement avez-vous pu concilier l’exigence graphique et le coût abordable qui fonde la politique de toute collection de poche ?


L’enjeu de conception autour de cette collection était en effet fort, à la fois pour affirmer ici aussi l’importance accordée tant à l’objet-livre qu’au graphisme, et pour se différencier d’autres collections poche. Le design des couvertures et l’adaptation de la mise en page intérieure ont été confiés au duo de graphistes du studio Helmo. Pour ce qui est des couvertures, chaque ouvrage a sa propre couleur et reprend la typographie maison, dans une continuité au sein du catalogue (c’est toujours l’enjeu : créer une identité de collection particulière tout en gardant des références à celle de la maison) ; c’est un travail d’équilibre entre éléments fixes et variables, entre identification de la collection et singularité de chacun des titres, entre simplicité-efficacité visuelle et rapport de lecture dynamique. Pour ce qui est de l’intérieur et de l’adaptation de la charte graphique des grands formats à ce nouveau format (11X17 cm), il s’est agi bien sûr d’optimiser les paginations, mais nous veillons toujours aussi au confort de lecture, avec un empagement qui conserve des marges raisonnables.

Pour ce qui est de la fabrication, vous avez raison, une recherche particulière a été apportée aux ouvrages – là aussi, il s’agit d’affirmer quelque chose qui relève de l’identité de la maison. La couverture présente des effets de matières, avec un recto surfacé et très brillant et, au verso, une matière plus brute. Le papier intérieur légèrement ivoiré a été choisi pour favoriser aussi le confort de lecture et son faible grammage donne une grande souplesse aux volumes. Afin d’optimiser les coûts unitaires à l’impression et d’avoir un prix de vente public abordable (de 12 à 14 € pour les titres parus), j’ai fait imprimer les 4 premiers titres en même temps, à la suite.

 




Vous offrez quatre titres pour commencer votre collection : comment ont-ils été choisis ? S’agissait-il pour vous de présenter un éventail de vos titres en grand format, déjà très éditorialisés, ou bien avez-vous décidé d’offrir une ligne restreinte ? Que signifie pour vous le passage en poche de ces quatre titres : pourquoi avez-vous souhaité commencer par ceux-ci ?


Pour ces quatre premiers titres, la décision s’est d’abord appuyée sur un constat simple : la diminution des stocks de livres importants de notre fonds, qui sont devenus des références, sont présents dans des bibliographies et qui ont été écrits par des auteurs et autrices de la maison avec lesquel·le·s j’ai d’autres projets. On peut certes réimprimer en numérique ces ouvrages dans leur format originel à de petites quantités (300 exemplaires par exemple), mais il reste difficile de susciter en librairie des remises en avant avec de seules réimpressions. Le poche permet de créer de la nouveauté, dans les rubriques dédiées dans la presse ou en librairie ; c’est une véritable nouvelle vie pour les textes. Pour ce qui est des quatre premiers titres, La Paix des ménages de Victoria Vanneau (2016, Mention spéciale Prix Malesherbes) et L’Appel de la guerre de Manon Pignot (2019, Prix Augustin Thierry des Rendez-vous de l’histoire et Prix Pierre Lafue) étaient quasiment en rupture ; Les Larmes de Rome de Sarah Rey (2017, Prix de l’Académie des Jeux floraux) et La Saison des apparences de Christophe Granger (2017) allaient bientôt l’être et un nouveau grand format de Christophe Granger (encore un grand livre !) Quinze minutes sur le ring était prévu et est sorti fin janvier 2024.

 

 

La collection de poche pose toujours la question de la démocratisation de l’accès à des contenus qui, en grand format, peuvent apparaître plus onéreux. La collection « Chaki » répond-elle dans votre esprit à ce souci de démocratisation ? S’agit-il également de répondre à la question de l’inflation qui explique aussi le succès certain des collections de poche désormais ?


Sur la question de la démocratisation, évidemment car la circulation des savoirs (et donc de leur pouvoir émancipateur), leur accessibilité sont un enjeu majeur, pour la maison d’édition, comme pour la société dans son ensemble me semble-t-il. Le travail graphique et sur l’objet vise aussi à attirer autant que possible des lectrices et lecteurs peut-être moins coutumiers d’ouvrages de sciences humaines et sociales.

Il s’agit également, pour ces ouvrages devenus références, que des étudiant·es par exemple puissent se les offrir. Et, vous avez raison, les étudiant·es ne sont pas les seul·es concerné·es, tant les budgets personnels de chacun·e d’entre nous se resserrent du fait du coût de la vie. Depuis fin 2021, face à l’envolée d’abord des prix du papier (selon des données du Syndicat national de l’édition de 2022, le papier représente 4 à 5 % du prix public d’un livre, or, en 2022, celui-ci a connu en moyenne une hausse de 85 %[2]), puis des répercussions des hausses de coût de l’énergie, les imprimeurs comme les maisons d’édition n’ont pas eu d’autre choix que d’augmenter leurs prix… Il est à noter qu’en 2023 (je m’appuie sur les récentes données de l’Observatoire de la librairie du Syndicat de la librairie française), que, face à la baisse des ventes en volumes (- 2,9 % en moyenne par rapport à 2022 et même - 4 % pour les grands formats), « bien qu’elles demeurent inférieures à l’inflation, ce sont les revalorisations des prix appliquées par les éditeurs (3,5 % en moyenne en 2023 dont 5,4 % pour les livres de poche) qui permettent aux librairies de rester à l’équilibre ». La question du prix de vente des livres est très complexe, car, en dehors des hausses récentes citées, le prix des livres avait très peu augmenté depuis (depuis plus de 20 ans, la croissance des prix des livres est inférieure à l’inflation) ; en outre, si l’on entend régulièrement qu’un livre au-dessus de 25 € est cher, il faut se poser la question de la valeur réelle au-delà du prix, de la somme de travail et de compétences réunis autour d’un seul ouvrage et je crois qu’en général le prix est bien en-deçà de la valeur d’un livre... L’équilibre est, enfin, délicat à trouver pour l’ensemble de la chaîne, car les libraires ont vu aussi leurs coûts de fonctionnement augmenter (salaires, coût de l’électricité…), alors que, du côté des lectrices et lecteurs, dont je fais partie, les cordons de la bourse ne cessent de se resserrer du fait des coûts du quotidien…

 


Ma dernière question voudrait porter sur les prochaines parutions qui seront celles de « Chaki » : quels titres envisagez-vous ? Enfin, comme d’autres maisons comme Le Seuil, qui a des collections d’inédits en semi-poche comme « Libelle » à bas prix, comment articulez-vous « Chaki » à une forte collection comme « Le Mot est faible » qui offre des inédits à un prix qui est celui du poche ?


Trois nouveaux titres paraîtront dans la collection « Chaki » d’ici le mois de mai, qui sont là aussi des livres importants du catalogue et auxquels je suis très attachée : De colère et d’ennui. Paris, chronique de 1832 de Thomas Bouchet, dont le grand format était paru en 2018 et qui paraîtra en même temps que son nouveau grand format, L’Aiguille et la Plume. Jules Gay, Désirée Véret, 1807-1897 ; Comment pense un savant ? Un physicien des Lumières et ses cartes à jouer de Jean-François Bert, dont le grand format était paru en 2018 également ; et enfin Débordements. Sombres histoires de football d’Olivier Villepreux, Samy Mouhoubi et Frédéric Bernard, dont le grand format était un des premiers livres de la maison.

« Chaki » et « Le mot est faible » n’ont pas tout à fait le même objet, même si elles sont toutes deux portées par l’idée d’une contre-proposition économique et politique (accessibilité des savoirs, émancipation). « Le mot est faible » est une collection constituée uniquement d’inédits dont le calibrage ne dépasse pas les 100 000 signes (prix de vente : 9 €) et qui, si elle s’inscrit dans une veine de « livres d’intervention » se veut surtout une boîte à outils citoyenne. Ce ne sont pas des livres d’opinion car chacun des titres est écrit par une autrice ou un auteur qui est spécialiste de son sujet/mot et d’ailleurs, on le voit sur la vie de la collection, ces livres s’installent aussi comme des références. Ce sont des livres-passeurs vers d’autres, qui permettent une première approche des littératures critiques.

 

 



 

[1] Spoiler : dans le nouveau grand format de l’historien Thomas Bouchet consacré au couple de socialistes Désirée Véret et Jules Gay, on apprend beaucoup de choses sur la bibliophilie et l’imprimerie-édition au xixe siècle. Cela paraîtra au printemps… chez Anamosa, sous le titre L’Aiguille ou la Plume.

[2] L’arrivée des premiers poches baptisés comme tels en 1953 n’est sans doute pas sans lien avec la hausse conséquente des prix du papier également dans l’après-Seconde Guerre mondiale.



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