Elvira Hernández : une poésie de la mesure à l'intersection des engagements (Tout ce qui vole n’est pas oiseau)
- Jan Baetens
- il y a 49 minutes
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Porte-parole de la résistance anti-Pinochet et autrice d’un recueil essentiel de poésie politique, cinglante critique de l’alibi nationaliste de la dictature, La bandera de Chile (« Le Drapeau du Chili », livre écrit en 1981, immédiatement après l’arrestation de l’écrivaine, et publié seulement dix ans plus tard), Elvira Hernández, née en 1951, n’est que la deuxième femme à avoir reçu le grand prix national de poésie de son pays. Jusqu’ici, son œuvre est restée à peine connue en France. Le choix de poèmes qui paraît aujourd’hui, dans une admirable traduction de Stéphanie Decante, éditrice et nouvelle traductrice de l’œuvre de Pablo Neruda dans la collection Quarto, devrait lui donner la place qui lui revient. Cette publication permettra également d’inscrire le travail de l’autrice à l’intersection de plusieurs formes d’engagement, qui se renforcent mutuellement : politique, éco-critique, poétique.
À première vue, le sujet et la forme du livre d’Elvira Hernández, présenté ici en édition bilingue, sont classiques. Le thème relève de l’élégie : la disparition des oiseaux dans le monde moderne, puis, de manière plus implicite mais non moins présente, les conséquences de cette perte pour notre vivre ensemble. Le style emprunte également à des registres et à des formes connus : l’épigramme, le haïku, le court poème lyrique (qui est la plupart du temps aussi un poème narratif), avec une série d’emprunts à des traditions anciennes et modernes, de Góngora ou de Nicanor Parra, pour ce qui est de la métaphore ou du ton parlé des poèmes, respectivement. Transparence, clarté, lisibilité donc, parfaitement respectées par une traduction qui se met totalement au service du texte sans pour autant renoncer à sa propre inventivité, remarquable notamment dans la manière dont Stéphanie Decante arrive à donner un vrai naturel à des néologismes comme « oisistique », autant de mots qui, dans les poèmes d’Elvira Hernández, semblent couler de source et qui à aucun moment de la version française ne font tache ou accroc sur le cours et le tissu des poèmes. La traduction a l’élégance de rendre invisible son propre travail, afin d’éviter toute rupture entre le vol et le chant des oiseaux et les vers de l’écrivaine.
Rapidement, toutefois, la grande originalité d’Elvira Hernández s’impose. Elle se note par exemple dans le courage de revenir sur des genres qu’on pouvait croire fatigués, voire épuisés, comme l’épigramme ou le haïku, ici libéré de sa contrainte syllabique :
Devinette
Deux oiseaux de proie :
le couple humain
plaisir
Immense plaisir
que de contempler
une cage vide
Cette originalité se voit mieux encore dans la progressive densification du « message » (mais le mot n’a ici rien d’antilittéraire ou de pédant). Elvira Hernández n’a en effet pas peur de délivrer une leçon, humaine et historique, littéraire et politique, qui nomme les forces derrière la mort des oiseaux : le désir aveuglant du profit, le refus d’autrui devenant aussi refus du monde, la soif de pouvoir. Mais cette dénonciation ne choisit jamais les solutions de facilité. L’autrice s’abstient de nommer les puissances concrètes qui tuent les oiseaux, elle prend soin au contraire de replacer cette perte dans une plus grande durée et à une échelle quasi universelle. De la même façon, elle s’interdit aussi toute prise de parole purement subjective : la première personne qui s’exprime dans ce recueil n’est pas seulement celle d’un sujet lyrique individuel, orgueilleux de son unicité, c’est toujours un « je » que vise à sa faire approprier par n’importe quel lecteur ou lectrice.
Cette extrême réserve, où l’on reconnaît une parole de moraliste qui préfère l’observation à l’invective, donne à ces poèmes une efficacité sans pareille, bien plus forte que l’indignation immédiate mais souvent passagère que provoque l’imprécation. Après avoir lu Tout ce qui vole n’est pas oiseau, on ne dira plus : j’ai déjà donné.
Voici un dernier exemple, où s’entrecroisent le texte d’Elvira Hernández et, entre guillemets, le début des Solitudes de Luis de Góngora :
Circonstance
À force de regarder en l’air
de bayer aux corneilles
tout à coup
je suis tombée sur les oiseaux.
Je ne pouvais pas les laisser passer
« Les pas d’un pèlerin errant ce sont,
perdus les uns, les autres inspirés. »
Soulignée par le retour d’une gravure de Guadelupe Santa Cruz qui s’éteint petit à petit jusqu’à devenir presque invisible, l’organisation du livre en sept sections, une sélection de textes écrits entre 2012 et 2017, avec un nouveau titre suggéré par la traductrice, obéit à une dialectique du très court au (légèrement) plus long. Ce balancement fait miroir au vol mais aussi à la chute des oiseaux, à leur omniprésence perdue comme à leur raréfaction assourdissante. Ce mouvement s’inscrit « naturellement » dans la longueur variable, des poèmes aussi bien que des vers et des phrases, jamais immobiles, toujours respectueux de l’allure même du passage des oiseaux entre pose et envol.
Tout ce qui vole n’est pas oiseau est un recueil important. Remercions-en aussi l’éditeur, qui n’est pas spécialisé en poésie, mais dont l’engagement en faveur d’une approche citoyenne des sciences humaines soutient une politique de longue haleine en faveur d’une forme d’écriture aussi nécessaire que celle des oiseaux.

Elvira Hernández, Tout ce qui vole n’est pas oiseau (poèmes choisis et traduits par Stéphanie Delcante), Érès éditions, novembre 2025, 90 pages, 15 euros




