Œdipe-Roi de Eddy d’Aranjo : « Passez le mythe à la machine, faites-le bouillir… »
- Delphine Edy
- il y a 37 minutes
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Dans le spectacle qu’il crée à l’Odéon Théâtre de l’Europe, Eddy d’Aranjo ne propose pas une énième mise en scène d’Œdipe-Roi. Il crée un Après à Sophocle et pose avec détermination et fermeté l’impossibilité d’un inceste inaperçu, insoupçonné, inconscient. Dès lors, l’artiste remet en cause la dramaturgie de l’aveuglement. Il nous faudra donc avancer les yeux grands ouverts !
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Sur le large plateau des Ateliers Berthier, une machine à laver à l’avant-scène côté jardin donne le la, mais nous ne le comprendrons que plus tard : non seulement, il va bien falloir s’occuper du linge sale, mais surtout, ça va essorer fort. Pourtant, la machine ne tournera que métaphoriquement : elle servira ultérieurement de support pour le rétro-projecteur, lui-même « rétro-révélateur » des éléments de l’enquête de la deuxième partie.
C’est sur un plateau immaculé presque vide et sous les lumières blanches et crues des néons que commence cette longue enquête en trois parties qui porte le nom du héros le plus célèbre de la mythologie grecque. Eddy d’Aranjo est le premier à prendre la parole, signalant l’irruption immédiate du théâtre : celui que l’on connaît comme metteur en scène se fait acteur pour parler du théâtre sur le plateau où il crée son spectacle. Si « en Grèce antique, les acteurs se substituent aux animaux sacrifiés », à Paris, l’acteur se substitue au metteur en scène. Les rôles changent. La caméra mobile se tourne alors vers le public dont l’image est projetée sur le fond de scène : l’assemblée théâtrale aussi semble devenir agentive. Il s’agit d’un « spectacle sur le crime », « une tragédie », dont le titre est clairement énoncé : « Œdipe-Roi, Odéon Théâtre de l’Europe ». Nous sommes donc bien au bon endroit, témoins du mythe qui s’apprête à se dérouler sous nos yeux. Pourtant, rien ne va se passer comme prévu.
Le titre choisi par Eddy d’Aranjo pour son spectacle semblait pourtant laisser entendre que la tragédie de Sophocle était une clé possible de lecture de ce pan tragique de son histoire. Or, la tragédie, on le sait, c’est le destin auquel on n’échappe pas, quand bien même on essaierait. Le recours à la tragédie déshistoricise le réel et empêche même qu’on puisse réfléchir au cadre social, économique, politique, culturel… qui a rendu l’horreur possible. Alors, Eddy d’Aranjo se lève, monte sur le plateau et dit « non » : cette fois, il va falloir interroger notre responsabilité collective dans ce qui s’est passé.
Première partie : « Vous parler »
Effectivement, c’est à nous que l’on s’adresse, Eddy d’Aranjo d’abord puis d’autres, celles et ceux qui l’accompagnent dans cette aventure, à la fois performeur.ses et membres de l’équipe artistique. Pour le metteur en scène, venir au théâtre, c’est vouloir « voir ce qu’on voyait sans voir », affronter la violence et le langage. Et il pose le cadre : « j’étais le fils du criminel et le petit frère de la victime » et « la pauvreté de ma mère était la cause tangible de l’inceste ». Si on reconnait en filigrane les enjeux de Sophocle, immédiatement, ce sont pourtant les différences qui sautent aux yeux : l’inceste a des causes sociales, internes ; il n’existe pas à l’extérieur, il n’est pas le fait d’une toute puissance qui s’appellerait les dieux ou le destin.
Alors, Eddy d’Aranjo raconte, d’une voix monocorde, quasi sans émotions – une voix qui, grâce à une nécessaire distance, semble avoir trouvé sa place ; une voix claire, qui ne tremble pas – « au risque de vous ennuyer ou de vous passionner » : il a mené l’enquête auprès de sa mère dès qu’il a su qu’il créerait ce spectacle dans lequel il veut remonter le fil de sa tragique histoire familiale. Il a beaucoup lu aussi, Triste Tigrede Neige Sinno est notamment un maillon clé de l’affaire. Puisque le procès s’est soldé par un non-lieu, et que donc « ça n’a pas eu lieu », de multiples questions se posent et il les pose à celles et ceux qui ont pu être des témoins directs ou indirects. Il choisit de les enregistrer – nous entendrons d’ailleurs certains de ces enregistrements qui parsèment les 3h45 de spectacle.

Petit à petit, la complexité de la situation qu’il découvre en enquêtant se fait entendre sur le plateau. Car, comme souvent, on ne parle pas de ce dont on parle. Pour faire entendre ces multiples voix, l’artiste hybride – comme à son habitude – pratiques documentaires (où les archives et témoignages ont une place clé) et fiction performative. Non seulement il y a son histoire familiale, mais il y a toutes les autres histoires en arrière-plan, toutes ces victimes d’incestes, dont les chiffres sont énumérés (en prenant appui sur le rapport d’Edouard Duran, ancien co-président de la CIIVISE) et donnent le vertige ; si le théâtre a du sens pour ces jeunes artistes, c’est parce qu’il permet de « regarder la réalité ». Assis dans le public, visage en gros plan projeté face à nous, Volodia Piotrovitch d’Orlik (dramaturge et performeur dans ce spectacle) égrène : 160000 enfants victimes par an = 77 enfants victimes pendant la durée de ce spectacle, soit un toutes les trois minutes. Les chiffres et calculs apparaissent en haut à gauche de l’écran. 22 hommes et 1 femme dans cette salle de 470 places sont susceptibles de commettre ces crimes, à moins que « l’art humanise davantage ? » ou que « le sujet de ce spectacle ne les ait fait fuir ? »
Le théâtre n’est pas absent de ce qui prend la forme d’une conférence-performance : des moments poétiques ou performatifs permettent de tisser une forme singulière où l’écriture est prise en charge par la lumière, la vidéo, la musique, les corps en présence, les mots qui fusent ou restent coincés dans la gorge. Des dessins d’enfants victimes de violences extrêmes sont également projetés, véritables images absentifiées. Eddy d’Aranjo « cherche la vérité », celle de faire ensemble l’expérience de penser le crime, l’inceste. Avec la conscience que le théâtre, c’est ce qui reste, « un déchet, le résidu, la merde et la grâce, ce qui n’a pas été détruit » …
Deuxième partie
L’enquête commence : il revient sur ses traces en Picardie. Assis à un petit bureau en bois, vêtu d’un polo aux insignes de la police, Eddy d’Aranjo se fait enquêteur-sociologue sur sa propre famille. Tous les éléments qu’il rassemble sont montrés, projetés et, surtout, analysés pour en faire le récit. Ou plus exactement pour tenter d’en faire le récit, car il reste lacunaire. Des blancs ne peuvent être comblés, il faut alors se figurer les choses – la vidéo remplit alors pleinement cette fonction dramaturgique –, avec la conviction, de plus en plus assurée, que « le discours sur l’amour filial a pour fonction de faire perdurer l’ordre social ». Et, il est vrai que d’amour filial dans cette famille dans laquelle on remonte jusqu’à 3 générations, il n’y en a pas beaucoup. Mais n’est-ce pas le lot de toutes les familles, si on veut bien accepter de lever le(s) voile(s) ?
Et c’est là que s’opère quelque chose d’assez étonnant : alors qu’on entre petit à petit dans une histoire familiale personnelle, intime et donc singulière, des liens avec l’Antiquité se dessinent, des lignes de fuite apparaissent. Pour peu qu’on ait lu Œdipe n’est pas coupable de Pierre Bayard (2022), et/ou vu les mises en scène d’oedipus de Maja Zade par Thomas Ostermeier, ou d’Œdipe de Robert Icke, alors les choses s’éclairent encore autrement, comme une boule à facettes qui n’en finirait pas de diffracter autrement la lumière. L’anthropologue Dorothée Dussy, directrice de recherche au CNRS, l’a montré : l’inceste n’apparaît dans les familles que lorsqu’il était déjà là… Alors que l’enquête dans la famille d’Eddy d’Aranjo avance et que d’autres rapports de pouvoir et d’autres crimes se visibilisent, ce sont des pans du mythe antique qui refont surface, pour peu qu’on accepte de s’en souvenir et de les regarder en face : la filiation problématique depuis la création de Thèbes par Kadmos, les raisons de la présence de la mystérieuse Sphinge, le mariage plus qu’étonnant entre Jocaste et Laïos, le crime impuni de Laïos envers Chrysippe, la mort d’Antigone par pendaison… Tout ce que les mises en scène de Sophocle ont laissé pendant bien longtemps de côté[1]…
Dans les filiations que convoque Eddy d’Aranjo, il y a du désordre, peu ou pas d’amour, de la pauvreté, un trauma qui se répète et, surtout, l’omerta… On ne dira rien. Le silence est la loi. Or, ce qui caractérise ce spectacle justement, c’est la décision, ferme et forte, de rompre le pacte du silence, et d‘éclairer les crimes à l’aune de l’histoire sociale et politique, de la non-place des femmes dans la société, de lever le rideau sur ce réel encore trop invisibilisé.

Dans la troisième partie, les fils dramaturgiques se nouent, des vers de Sophocle viennent éclairer la situation familiale personnelle et les histoires spectrales d’autres victimes d’inceste. Si nous ne voulons pas rester des « infortuné.e.s », il est temps de « savoir qui nous sommes[2] ». Pour faire ce chemin, il faut en passer par l’horreur, par la violence, par l’indicible qui doit trouver comment se verbaliser, se montrer. Eddy d’Aranjo mêle esthétique performative filmique (dont on reconnaît l’héritage de Julien Gosselin) et performance plus crue (dans les traces de Carolina Bianchi) et ajoute son propre désir de théâtre, hybridant archives et poésie. Sophocle n’est plus. Le spectacle n’aurait peut-être pas dû être annoncé comme « d’après » Sophocle, mais bien comme Après Sophocle. Il fallait aller jusque-là je crois. Plus de dieux et de fatum pour justifier le pire. Ici, les femmes reprennent le pouvoir sur leurs vies et leurs corps. Dans le portrait de famille final, les choses sont claires : la femme trône, sans trembler, les yeux ouverts, c’en est fini de l’aveuglement.

Notes
[1] On se réjouit de voir paraître tout bientôt le volume Cold cases en Grèce antique. Mythologie et critique policière, dirigé par Zoé Angelis et Pierre Bayard, CNRS éditions, 2026 (à paraître au printemps).
[2] On se souvient des termes de Jocaste : « Ah ! Puisses-tu jamais n’apprendre qui tu es ! », trad. Paul Mazon, vers 1068.




