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  • Photo du rédacteurJohan Faerber

Emma Doude Van Troostwijk : « Ce qui m’intéressait dans le burn-out, c'était cette sensation collective d’avoir brûlé notre monde jusqu’au bout»




Avec Ceux qui appartiennent au jour paru chez Minuit, Emma Doude Van Troostwijk offre un des romans les plus singuliers et fascinants de cette rentrée d’hiver. Dans un presbytère égaré au bord de la mer, une famille de pasteurs aux accents néerlandais semble comme vivre au bout d’elle-même et du monde, taraudée par l’angoisse, la maladie et le burn out. Dans une atmosphère magnétique, comme autant de tableaux, se déploie une famille dont les nœuds se resserrent de page en page. Entre prose poétique et tableaux atmosphériques, questionnements sociaux sur le burn out et rêveries sur le bilinguisme, Ceux qui appartiennent au jour installe son autrice comme l’une des révélations de cette année que Collateral ne pouvait manquer d’aller interroger le temps d’un grand entretien.


Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre magnétique et fascinant premier roman, Ceux qui appartiennent au jour qui vient de paraître aux Editions de Minuit. Quelles sont les origines exactes de ce récit qui, non loin des « hautes tours de Rotterdam », se déroule dans une famille de pasteur vivant dans un presbytère au bord de la Mer du Nord où l’on boit du café « dans des tasses aux motifs anciens. Du bleu de Delft » ? S’agit-il ainsi d’un récit au substrat autobiographique où se fait entendre la langue néerlandaise, les « Ik wil naar huis » ou encore « Een geheugensteuntje » ou bien d’un récit plus largement inspiré par des lectures ou encore autant de tableaux tant les descriptions s’y font picturales ? Enfin, comment avez-vous choisi votre très beau titre, Ceux qui appartiennent au jour qui, précise la narratrice, renvoie en fait à une expression néerlandaises signifiant que la vie ne tient qu’à un fil ?

 

Vous êtes le meilleur lecteur possible, c’est-à-dire celui qui interprète et déplace le récit à travers son regard. Vous illustrez parfaitement, dès cette première question, et en faisant la merveilleuse erreur de situer le récit aux Pays-Bas alors qu’il se passe en France, l’ambiguïté de l’univers que j’ai essayé de mettre en place, à la fois dans la géographie, dans le bilinguisme, dans le jeu entre fable et écriture du réel… Merci donc ! Pour répondre plus largement à vos questions, quand j’écris, j’écris à partir du monde, de fragments de vécu qui me touchent. Il y a donc autant de moi que des autres dans le roman. Ce qui m’intéresse, c’est le glissement vers la fiction, la superposition d’images que je vole pour en créer de nouvelles. Je me suis beaucoup inspirée de scènes de films, notamment la scène de la danse de The Son réalisé par Florian Zeller ou encore des plans très serrés de Charlotte Wells dans After Sun sur les mailles du pull de Paul Mescal : « les mailles s’écartent et se resserrent. C’est un mouvement à peine perceptible, la laine qui grossit puis se rétracte un peu. » Quand je sors d’une exposition, d’un cinéma ou d’une lecture, je note mes impressions, les détails que je retiens, j’écris « le coup reçu » pour citer la belle expression de Nicolas de Staël. Puis, quand je me mets au travail, je pioche dans ces fragments de sensations, de couleurs ce qui m’intéresse et je crée des collages à partir de mes notes. Ceux qui appartiennent au jour est donc un joyeux mélange entre une petite fille à la plage qui m’a émue aux larmes et une nature morte flamande vue au Rijksmuseum !

Pour le titre, il est apparu très tard dans l’écriture. J’avais des titres de travail dont je n’étais pas satisfaite et un soir, ma mère, au téléphone, me dit cette expression néerlandaise que je ne connais pas, het zijn mensen van de dag, ce qui signifie, ce sont des hommes du jour. Je me souviens avoir noté ceux qui appartiennent au jour dans les notes de mon téléphone et de m’être endormie en pensant, c’est ça, je l’ai trouvé.

 

  



Pour en venir au cœur de Ceux qui appartiennent au jour, il faut sans doute évoquer sans attendre la place centrale qu’occupe la famille, et sa déshérence dans votre récit. De fait, sœur de Nicolaas, jeune homme appelé à devenir pasteur, la narratrice constate que ses grands-parents, ses parents et son frère vivent, dans ce presbytère comme au bout du monde et peut-être au bout d’eux-mêmes. Chaque personnage masculin paraît, à l’instar, ne tenir qu’à un fil au bord de la rupture. A commencer par le père, le pasteur, qui se tient comme la figure paradigmatique du roman, une manière de figure de l’épuisement car le père est frappé par un burn out. « Tu t’es déjà dit que burn out ça signifie être brûlé jusqu’au bout ? » lance la mère, ce à quoi répond cette autre remarque au sujet de la maladie du père pasteur : « Le burn out, c’est la maladie des gens qui prennent soin ». S’il désigne un effondrement physique et psychologique du père qui, note la narratrice, est « soudain devenu un très vieil homme », est-ce que ce burn out ne désigne pas pour un homme de foi un lieu de questionnement spirituel intense ? Quelle lecture doit-on donner de cet épuisement : se fait-elle éminemment métaphysique ?

 

J’ai beaucoup lu, en faisant des recherches sur le burn-out, que cet épuisement professionnel arrive quand il y a une perte de sens. C’est peut-être là que se situe la dimension métaphysique du burn-out. Il y a, dans toutes les formes d’institutions aujourd’hui, une perte de sens, de croyance aussi, l’impression d’une fatalité. C’est ça qui m’intéressait dans le burn-out, cette sensation collective d’avoir brûlé notre monde jusqu’au bout, de ne plus avoir de Dieu auquel se raccrocher, ni d’histoires à se raconter. Peut-être que justement, le burn-out advient parce qu’il y a un manque de métaphysique. Peut-être que le burn-out est celui, métaphorique, de vivre dans un monde sans orientation, où l’on brûle les bateaux derrière nous pour traduire l’expression néerlandaise de schepen achter je verbranden et où l’on a l’impression d’un point de non-retour.

 

 

La seconde figure, plus discrète sinon effacée, qui appartient au jour, c’est-à-dire dont la vie ne tient qu’à un fil est celle du grand-père. Si le pasteur est marqué par un burn out, le grand-père est quant à lui frappé d’Alzheimer qui se caractérise par de violentes pertes de mémoire comme suit : « Quand j’arrive dans son champ de vision, le regard de mon grand-père se fixe. Il tend la main et dit, enchanté de vous rencontrer madame, je vous attendais. » Peut-être est-ce le personnage dont l’errance se fait la plus frappante, à la fois propre et figurée à l’instar de ces notations de la narratrice : « Le français dit un pense-bête. Le néerlandais dit un appui-mémoire. Een geheugensteuntje ». Cette errance pointe au cœur de l’histoire même une zone défendue, celle de la mémoire, du souvenir disparu à lui-même : en quoi, en écho à la déshérence métaphysique du père, la déshérence physique du grand-père pointe un autre défaut qui ne cesse de faire question au cœur du récit lui-même : le défaut de mémoire, les souvenirs dérobées, la vie vécue comme amnésie subie ? Est-ce là que se tient le cœur même du récit dont vous dites : « Je voulais raconter ça, l’histoire d’une famille de pasteurs qui perd la mémoire. Traiter d’un drame, avec le plus de lumière possible » ?

 

« J’ai pris un mot “fragilitéˮ, et je l’ai suivi. Je l’ai suivi là où il voulait bien me mener. Il a été pour moi comme un bâton d’aveugle, ou comme une clé, un de ces passe-partout qui permettent d’entrer dans toutes les chambres d’hôtel. » De la même manière que Jean-Claude Carrière le fait dans son très bel essai Fragilité, mon désir d’écriture est né de l’envie de suivre ce mot : « fragilité ». Je l’ai suivi et il m’a emmené vers la perte de mémoire, vers la question de ce qui se fissure chez mes trois personnages, de ce qui est vulnérable c’est-à-dire de ce qui peut être frappé. En écrivant sur ce grand-père atteint d’Alzheimer, j’ai dû accepter que mes personnages soient tendres et qu’il fallait, à travers le regard de la narratrice, en prendre soin. C’est peut-être ça qui tient le cœur du récit, la question de la responsabilité de la narratrice, de voir son frère, son père, son grand-père vulnérables, et de ne pas détourner le visage. Tandis que opa, papa perdent la mémoire, que Nicolaas se fissure, c’est la narratrice qui tient le récit ensemble, qui, par les mots, empêche l’oubli. C’est un texte sur le soutien, sur la question du souvenir, de la transformation, de l’état de veille aussi autant que sur la perte. La question qui a guidé tout le texte a été de savoir comment l’on peut faire famille avec les plus fragiles, comment l’on peut s’emparer de l’absurde, de la disparition et y voir de la beauté.

 

 

Enfin, parmi ceux dont la vie ne tient qu’à un fil et qui appartiennent au jour, figure le frère de la narratrice, Nicolaas. A l’image des générations précédentes le jeune homme entend devenir pasteur à son tour mais il est soulevé d’inquiétudes et de doutes au moment de s’engager définitivement dans ce métier d’homme de foi. Il en vient même à s’y dérober en disparaissant littéralement, en prenant la fuite. Là où l’égarement du grand-père se faisait figuré, celui du petit-fils explore un « hors-piste » qui devient littéralement physique et spirituel. De fait, au moment de concrétiser son engagement, Nicolaas rappelle à sa sœur : « « Aucun de mes camarades de classe ne me regarde, je suis le bizarre, le sectaire, l’étranger. Je n’appartiens pas à la fête. » En quoi ainsi ce souvenir d’être le bizarre, le sectaire et l’étranger entrave-t-il le trajet même du personnage ?  

 

Je crois que le personnage de Nicolaas se trouve à un endroit de la vie auquel on ne nous prépare pas. Il termine ses études, a toujours parcouru un chemin tracé et se trouve face à un choix : celui d’exercer le métier de ses parents et de ses grands-parents, de continuer leur héritage ou celui de faire un pas de côté. La question que Nicolaas me pose, c’est celle du sens, de trouver sa place. Et c’est peut-être là qu’intervient la phrase que vous citez. Comment est-ce qu’on trouve sa place, quand on a toujours été celui de l’à côté, le bizarre parce que différent ? J’ai écrit Nicolaas à hauteur de mes vingt-quatre ans. Nous avons le même âge et les mêmes questions : à quoi ça sert de raconter des histoires ? Quelle est notre utilité ? Comment continuer à croire dans une possibilité de collectif, comment trouver un sens dans tout ça ? Peut-on choisir l’espoir, malgré tout ? 

 

 

Ce qui ne manque également pas de frapper à la lecture de Ceux qui appartiennent au jour, c’est la manière dont la langue est interrogée à travers notamment le bilinguisme qui travaille la phrase même. De manière régulière, sous la forme de brèves notations, la narratrice note des différences éloquentes de traduction sur des expressions lexicalisées : si le titre même du roman en fait partie, on peut également évoquer, parmi tant d’autres, une notation telle que : « On peut dire qu’il est malheureux comme les pierres. On peut dire aussi qu’il est assis dans un puits. In de put zitten. » Ce bilinguisme qui s’intéresse au choc des images opéré d’une langue à l’autre se confronte aussi aux silences répétés des uns et des autres, d’autant plus violents qu’ils sont en permanents contrastes. A ce titre, comment ce bilinguisme et cette double langue à laquelle répondent les silences puissants qui émaillent le récit ont-ils guidé votre écriture ? En quoi la traduction d’une langue l’autre innerve-t-elle votre rapport à l’écriture ?

 

La question du bilinguisme traverse mon écriture. Lorsque l’on parle plusieurs langues, se pose sans cesse la question de la mémoire des mots, de leur transmission, de leur transformation. On m’a par exemple beaucoup dit que je parle un néerlandais d’il y a trente ans ! Ma langue maternelle est figée dans le temps du départ de mes parents. Et ça me fascinait dans l’écriture, cette question d’une langue qui se perd, qui s’effondre en même temps que la mémoire, qui devient une nature morte, immobile et silencieuse. Et puis, formellement, il y a eu la question des trous, du travail sur le silence qui est très important dans le roman. Tout d’abord parce que je voulais que la violence présente ne soit pas explicitée par la narratrice, qu’elle se situe dans les entrelacs, dans ce que les personnages taisent et dans les passages en néerlandais, qui créent pour le lectorat français de véritables manques. C’était l’expérience physique, à la fois de l’exclusion d’un monde, du secret de cette famille que la narratrice garde par le biais d’une langue étrangère et l’appréhension par la lecture d’une autre vision du monde, notamment dans la traduction des expressions idiomatiques (que je trahis souvent pour servir la poésie et le rythme, mais ça, personne ne s’en rend compte !). C’est un choix poétique et performatif d’insérer le néerlandais tel quel dans le texte. La langue agit.

 

 

Comme en écho prolongé à la précédente question se pose l’interrogation de la poétique qui guide Ceux qui appartiennent au jour. Le bilinguisme, et la double culture, à la fois française et néerlandaise, fait résonner certaines des remarques de votre narratrice de manière éloquente notamment quand elle indique : « Je suis installée de biais » ou encore : « il ne faut pas contourner, il faut traverser ». Diriez-vous cette installation voire cette position de « biais », n’est-ce pas la posture même de votre récit, comme une coupe en biais, une poétique de biais pour saisir deux cultures ?

 

La posture de « biais » est celle de la traduction d’une langue à l’autre, de cette narratrice qui raconte en français et en néerlandais sans marquer de différence entre les deux langues. J’aime bien l’image d’un Janus à deux têtes pour parler du bilinguisme. On a deux visages qui sont deux langues, deux cultures, ce qui signifie qu’on ne peut jamais les saisir en un même mouvement. Il y a toujours une langue qui se trouve dans notre dos. Peut-être est-ce cela, la poétique de biais. Pour saisir deux cultures, il faut sans cesse être dans un mouvement. Mais peut-être que la posture de biais est autre chose aussi. Je pense au magnifique livre de Miguel Abensour, L'utopie de Thomas More à Walter Benjamin, où il développe l’idée de la fable comme "voie oblique" : « Qu'est donc l'espace littéraire, la fabulation utopique si ce n'est la voie détournée même, destinée à surprendre les préjugés, à les contourner de biais pour ouvrir les cœurs endurcis, susciter l'éveil d'esprits engourdis (p.91) ». Peut-être que la posture de mon récit est celle de la fiction qui par une « voie oblique » tend un miroir au réel.

 

 

Ce qui singularise également Ceux qui appartiennent au jour, c’est au cœur du silence entre les personnages, le caractère pictural de chacune des scènes. C’est comme si une esthétique picturale dominait l’ensemble de la narration, procédant par touches de couleurs discrètes, brèves notations fondées sur la suggestion. Diriez-vous en ce sens que Ceux qui appartiennent au jour peut être considéré comme un roman d’atmosphère, impressif, à la très forte suggestion plastique ? Est-ce ainsi que vous l’avez conçu ?

 

Je crois que la dimension picturale du livre est venue presque instinctivement par le regard de cette narratrice que je forçais à regarder vraiment et en détails. Pour entrer dans la fabrique du texte, j’ai pensé chaque fragment comme un paysage, une scène qui devait tenir pour elle-même. Peut-être que le caractère pictural vient de là. De l’envie de se débarrasser du superflu, de ne garder que le noyau. J’ai travaillé chaque fragment comme un canevas, en coupant, réécrivant, jetant beaucoup pour me concentrer sur les mouvements de corps, sur les sensations, les détails signifiants, sur les silences aussi. Quand j’écris, je cherche à mettre à nu des états et des émotions par la description quasi cinématographique des scènes. En me concentrant sur les images, j’ai tenté de laisser de la place à ce qui se situe entre les lignes, j’ai tenté de laisser l’émotion advenir des vides.

 

 



Enfin ma dernière question voudrait porter sur les influences qui ont pu présider à l’écriture de votre premier roman. Certaines sont notées, comme c’est le cas du premier roman d’Anne Pauly, Avant que j’oublie, des écrits de Delphine Horvilleur comme Vivre avec nos morts ou encore The Father dont la narratrice a joué une scène. En quoi ces trois textes ont innervé votre écriture ? Quelles seraient les autres influences contemporaines ?

 

Pour Ceux qui appartiennent au jour, j’ai élaboré un paysage littéraire pour pouvoir cheminer. Chaque texte lu, dont les trois que vous citez, ont été des jalons très importants dans l’avancée de l’écriture. Avec Anne Pauly, j’ai compris que traiter d’un drame avec humour et décalage permettait à l’émotion de s’infiltrer partout, avec Delphine Horvilleur, j’ai appris qu’être rabbin, qu’être pasteur, c’est être maïeuticien, avec Beckett, je me suis mise en quête d’une écriture du silence et de l’absurde, avec On n’est pas là pour disparaître d’Olivia Rosenthal, j’ai décidé que le fragment serait ma forme, comme un écho au magma de la perte de mémoire, avec Deux secondes d’air qui brûlent de Diaty Diallo, j’ai laissé les paroles de musiques comme des remèdes à la mélancholie, avec S’adapter de Clara Dupont-Monod, j’ai cheminé vers une narratrice qui est la bien portante, celle qui ne fait pas de bruit, celle qui s’adapte « aux contours cisaillant de la vie qui s’offre », avec Des châteaux qui brûlent d’Arno Bertina, j’ai fait danser mes personnages, parce que s’ils ne dansaient pas, ce ne pouvait pas être « leur révolution », avec Marguerite Duras j’ai essayé de parler des souvenirs, de l’enfance et il y a tant d’autres textes, musiques, films qui m’ont aidé à bifurquer, à m’engager dans des chemins de traverse, à ne pas avoir peur de traverser des ruisseaux. C’est beau, de ne pas écrire seule, de se savoir bien accompagnée sur la route.

 



Emma Doude Van Troostwijk, Ceux qui appartiennent au jour, Minuit, janvier 2024, 178 pages, 17€

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