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Emma Marsantes : « Ce qui me captive dans l’écriture de Duras, c’est l’obscurité du réel qui reste supérieure au récit que l’on peut en faire »


Emma Marsantes (c) François Taverne


Avec Une mère éphémère, son premier roman paru chez Verdier, Emma Marsantes s’est imposée comme l’une des révélations de la rentrée littéraire de 2022, confirmée avec éclat dans son second récit, Les Fous sont des joueurs de flûte publié en cette rentrée d’hiver. Langue acérée et heurtée, univers de la violence intime et de la sidération, puissance de la diction, l’intime politique de l’univers d’Emma Marsantes n’est pas sans évoquer l’univers de Marguerite Duras dont la romancière travaille l’héritage. Collateral ne pouvait manquer dès lors de partir à sa rencontre pour mesurer combien Duras est notre contemporaine.

 

Comment avez-vous découvert Marguerite Duras ? Un livre ? Un film ? Une pièce de théâtre ? Ses entretiens ? Quel a été votre réaction après la « rencontre » avec cette écrivaine ?

 

J’ai rencontré Marguerite Duras pendant mes études de Lettres, dans les années 1980, à une époque où elle était déjà une icône pour les étudiant-e-s, et également grâce aux Editions de minuit, qui étaient pour nous la référence absolue en matière de littérature contemporaine. J’ai immédiatement été subjuguée par ses romans, par ses personnages notamment, qui je crois rejoignaient les figures de mon entourage et répondaient à mes obsessions, à travers des portraits de femmes que leur histoire emporte dans la divagation, l’absence à soi-même, l’errance.

 

 

Pourriez-vous me citer : le livre, le personnage, la phrase de Duras qui vous ont le plus marqué.e ? Pourquoi ces choix ?

 

Certainement Le ravissement de Lol.V. Stein et le récit du bal à la fin duquel Lol devient folle, scène mythique de trahison amoureuse. Ce qui m’a fascinée, c’est l’immobilité de la jeune fille, figée toute la nuit dans son état de spectatrice impuissante, envoûtée par le spectacle de la danse qui lui ravit son fiancé, et comme intacte de toute souffrance.

«  Lol, frappée d’immobilité, avait regardé s’avancer, comme lui, cette grâce abandonnée, ployante, d’oiseau mort ». Comme dans L’éducation sentimentale, en un seul regard, l’apparition de la femme plus âgée, Anne-Marie Stretter, entraîne le jeune homme dans une passion improbable. Mais Marguerite Duras y associe la mort, comme dans les contes, comme dans Le roi des Aulnes. C’est bien la mort qui embarque le jeune homme dans son sillage, et plonge la jeune fille dans un sortilège d’immobilité, jusqu’au point de basculement, l’aurore, où la nuit s’estompe, où la musique s’arrête, où le spectacle des amants lui est retiré. Les cris de sa mère, celle qui donne la vie, brisent alors le maléfice. Lol reprend ses esprits et perd la raison.

Je suis captivée par cette description du moment où ce qui était là prend fin, se brise, et ne reviendra plus. Il peut s’étendre sur un temps plus ou moins long, mais il y a une frontière, une ligne verticale, entre l’avant et l’après. Dans cette scène du bal, le point de bascule est l’apparition d’Anne-Marie Stretter, quelques secondes. En quelques secondes, les personnages quittent leur histoire, leur équilibre, leur identité et restent en suspens. Ils ne sont plus ce qu’ils étaient. Ainsi de Michael Richardson : « (…) était devenu différent. Tout le monde pouvait le voir. Voir qu’il n’était plus celui qu’on croyait. » 

C’est le même sujet que dans Moderato cantabile, où le coup de feu entendu par la fenêtre ouverte fait office de terme à la vie monotone d’Anne Desbaresdes. Elle est comme réveillée par la détonation et commence une quête du sens de l’assassinat, l’assassinat tangible de la femme du port tuée par son amant, et le sien, symbolique, d’épouse soumise tuée par l’ordre bourgeois.

La guérison serait que les personnages soient en mesure de se mettre en mouvement, d’être « résilients «  c’est à dire « d’aller de l’avant » . Mais dans les deux romans, l’immobilité, qui est le signe de l’effraction, les absorbe définitivement. Les héroïnes restent enfermées, proprement aliénées, à la vision des amants, captives de l’instant destructeur. La folie c’est exactement cet état de stupéfaction, l’impossibilité de dépasser la fixité, le figement, et d’être condamnée à rejouer indéfiniment la même scène. Le temps disparaît. Il n’y a plus d’avenir. Il n’y a plus que la seconde de l’évènement qui a percuté l’évolution du personnage. Ce sont ces mêmes points de rupture, que l’esprit ne peut pas dépasser, qui fondent mes récits.

 

 

 

Qu’est-ce qui vous fascine le plus chez elle ? Sa langue hyperbolique, anaphorique, ses silences ? Ses sujets atemporels qui reflètent, comme la parole du mythe, la mémoire à la fois collective et individuelle du XXe siècle ?

 

« Un jour, dit Anne Desbaresdes, j’ai eu cet enfant là. » 

Voilà exactement ce qui me captive dans l’écriture de Marguerite Duras. L’ellipse. L’absence de réponses. L’obscurité du réel, et l’énigme des destinés qui reste supérieure au récit que l’on peut en faire. Il me semble que Marguerite Duras prend le parti de raconter des histoires en affirmant que leur narration en sera impossible. Le titre Le ravissement de Lol.V. Stein pose le parti-pris que les mots n’ont pas la possibilité de dire, de nommer. Quelle est la signification de ce « ravissement » qui définit l’aventure de Lol. V. Stein ? Est-il de l’ordre du plaisir ou de la perte et du rapt ? Pourquoi l’identité de l’héroïne se réduit-elle à quelques lettres ? Qu’est-ce qui empêche sa nomination ? Aucun romancier ne pourra me raconter cette histoire. La narration et notamment l’incipit multiplient les ellipses et les questions sans réponse. Il faudra me contenter des bribes de récits, de discours qui s’infirment, qui se donnent comme de simples propositions, des inventions, des suggestions, ou des interprétations.

Marguerite Duras n’a pas « les mots pour le dire », et de même son héroïne Lol ne trouve pas le mot qui eût suspendu le lever du jour, la fin du bal, la fuite des amants.

« Au décrochez moi ça de quelles aventures parallèles à celles de Lol.V. Stein étouffées dans l’oeuf, piétinées et des massacres, oh ! qu’il y en a, que d’inachèvements sanglants le long des horizons, amoncelés, et parmi eux, ce mot, qui n’existe pas, pourtant est là : il vous attend au tournant du langage, il vous défie, il n’a jamais servi, de le soulever, de le faire surgir hors de son royaume percé de toutes parts à travers lequel s’écoule la mer, le sable, l’éternité du bal dans le cinéma de Lol V. Stein. ».

La folie de Lol commence dans l’impuissance à trouver le mot, non par ignorance, mais parce que le mot n’existe pas. Ce mot qui empêcherait la tragédie n’existe pas : c’est l’inverse de la dernière réplique d’Electre de Jean Giraudoux.

 « Comment cela s'appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire, et qu'on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s'entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?

- Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s'appelle l'aurore. »

Quand l’aube surgit dans Le ravissement de Lol V Stein, aucun mot ne pourra sublimer le réel, ni lui donner du sens. L’absence des mots est la tragédie, et la folie qui emporte Lol sera justement caractérisée par le mutisme. Ainsi Marguerite Duras romancière détruit-elle tout l’ordre de l’écriture. Le mot n’est plus une évidence accessible. Le roman est un leurre. C’est ce mot qui manque qui ravit  Lol V. Stein : le mot qui aurait pu la sauver et auquel même la romancière n’a finalement pas accès. Un récit s’est écrit paradoxalement dans l’impuissance à posséder les mots.

 

 

 

La « modernité » de son écriture, celle qu’elle a nommée dans les années 1980 « écriture courante », impatiente de s’exprimer, au plus près de l’intention orale et de l’inspiration créatrice a-t-elle inspirée votre œuvre ?

 

Je crois que malheureusement on ne possède que sa propre écriture. On n’écrit pas «  à la manière de ». La phrase, ce qu’on appelle « le style » d’un auteur, sans prétention aucune, simplement sa façon d’écrire, est inconsciente.  C’est une forme préétablie dans une structure psychique qui précède la création. Ce serait d’ailleurs terrible si l’on devait savoir à l’avance la forme que va prendre sa pensée. En revanche on est influencé par des idées et par des vies d’écrivains.

Je suis parfaitement Marguerite Duras lorsqu’elle décrit comment elle trouve l’écriture dans la solitude de sa grande maison, « solitude de l’écriture (…) sans quoi l’écrit ne se produit pas. »

C’est une phrase essentielle à mes yeux. Que l’écriture peut se concrétiser, ou non. Qu’il y a cette prise de risque que l’on écrira quelques mots, un texte long, ou rien. Elle interroge ce qui fait chez elle advenir l’écriture. Il y a «  une certaine fenêtre », «  des habitudes d’encre noire », il y a la peur, et puis il y a l’alcool et le risque de la folie. «  Il y a le suicide dans la solitude de l’écrivain ».

La problématique de cette écriture mal établie, qui remet en question la possibilité de raconter et qui donne naissance à des récits lacunaires est à mes yeux la grande séduction de l’héritage de Marguerite Duras.

 

 

Duras encore ou on la confie à l’histoire littéraire ?

 

On la vénère évidemment ! On se livre totalement à « cette névrose nationale » du grand écrivain qu’a décrite Johan Faerber. Marguerite Duras reste à nos côtés comme une présence vivante tout autant qu’une oeuvre qui nous éblouit. La personne toute entière et son cheminement d’autrice, à partir de la multiplicité de ses talents de romancière, réalisatrice, dramaturge, scénariste, nous livre à une parole d’une richesse infinie.


(Questionnaire par Simona Crippa/Propos recueillis par Johan Faerber)



Emma Marsantes, Les Fous sont des joueurs de flûte, Verdier, janvier 2024, 192 pages, 19,50 €

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