Enrichir la connaissance du matrimoine (Dictionnaire des féministes - France XVIIIe-XXIe siècle)
- Christiane Chaulet Achour

- il y a 4 jours
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« La confection d’un tel opus est assurément une aventure, à la fois exaltante et frustrante parce qu’il faut accepter le flou, les aléas de tout projet collectif, les choix nécessaires face à une exhaustivité hors d’atteinte »
Christine Bard, Avant-propos
Edité au mois de mars 2026, ce Dictionnaire des féministes -France XVIIIe-XXIe siècle, de près de 2000 pages, réunissant 245 collaboratrices et collaborateurs et plus de 600 entrées, est la seconde édition augmentée de 70 entrées du précédent édité en 2017, de 1700 pages. Les deux versions sont dirigées par Christine Bard et ont bénéficié de la collaboration de Sylvie Chaperon.
Sa référence fondamentale est le féminisme dans toutes ses dimensions, « depuis les salons d’un Ancien Régime policé, jusqu’aux Femen d’un XXIe siècle revendicatif. […] Le féminisme a sans nul doute accompagné l’histoire de France en affirmant la volonté d’émancipation née des Lumières. Il fait aujourd’hui encore, par nécessité, partie de l’histoire en mouvement ». Christine Bard et Sylvie Chaperon sont toutes deux professeures d’histoire contemporaine.
L’Avant-propos, très précis et détaillé, signé par Christine Bard donne les contours du projet, sa réalisation, ses apports et ses manques inévitables.
« Un désir de dictionnaire » a été ressenti et le projet a pris racine en 2007-2008 pour couvrir le domaine du féminisme en France, sans mettre de côté des dictionnaires antérieurs auxquels il est fait référence : « Nous ignorions alors qu’il nous faudrait une décennie pour arriver à bon port ». La première tâche a été de définir la question posée aux actrices recensées et aux thématiques convoquées : « qu’est-ce que le féminisme ? Qui est féministe et qui ne l’est pas ? ». Il a fallu « choisir » les figures marquantes mais ne pas négliger la « cartographie des conflits féministes » : « universaliste versusdifférentialisme, familialisme (ou maternalisme) versus individualisme ; radicalisme versus réformisme, etc. » Dans le corps du dictionnaire, pas moins de dix entrées sur la notion sont à lire : / Féminisme d’Ancien régime - Féminisme d’Etat - Féminisme décolonial - Féminisme ésotérique - Féminisme matérialiste - Féminisme modéré - Féminisme numérique - Féminisme radical - Féminisme universaliste/différentialiste - Féminismes islamiques/, sans compter les mises au point dans chaque entrée biographique pour apprécier le « féminisme » de la personne qu’on présente.
Comme pour tout dictionnaire, une fois choisi le point de convergence thématique, il était nécessaire de mettre des bornes géographiques et temporelles. C’est donc « en France » – nous reviendrons plus loin sur certains articles qui ont retenu notre attention sur cette circonscription géographique –, et « en amont, la Révolution française constitue un point de départ, puisqu’elle crée un cadre de pensée politique qui rend possible la revendication de droits égaux pour les deux sexes ». Toutefois un dictionnaire des femmes de l’Ancien Régime existe et vient compléter nos connaissances. Et malgré la frilosité pour le trop contemporain, la décision a été prise d’aller jusqu’à ≠MeToo en 2017. On peut renvoyer, entre autres aux articles « MLF » proposé par Marion Charpenel, MCF Sciences Po. à Rouen ou « Femen » par Jallal Mesbah, Docteur de l’université d’Angers, sur « Femen ». Pour les personnalités marquantes de notre actualité, le choix est plus délicat : « les archives ne sont pas constituées ; la recherche documentaire passe surtout par l’entretien oral et les archives privées. Le risque de censure et d’autocensure est plus fort ». Pour celles qui ont pu être écrites, « considérons-les un peu comme des notices-témoins des différentes " tribus" féministes ».
« Conçu initialement comme un dictionnaire biographique des féministes (le titre en garde la mémoire), le projet s’est ouvert à des notices thématiques, pour plusieurs raisons » : injecter du collectif dans des parcours de vie individuels ; tenter « une histoire diffractée et synthétisée ». Malgré ses insuffisances, ce dictionnaire se veut et est un ouvrage de référence à consulter au cours de recherches sur le féminisme.
Il n’est évidemment pas possible de donner une présentation exhaustive. Un dictionnaire n’est pas un roman et il reste un ouvrage de consultation jamais loin de la table de travail et au gré des travaux mis en chantier. Un dictionnaire ne se résume pas. Il se consulte selon ses champs d’étude, recherchant ce que l’on sait déjà et ce que l’on apprend, comblant nos ignorances. Aussi nous proposons de signaler quelques entrées qui nous ont retenue en fonction de nos centres d’intérêt.
Et tout d’abord, la notion de « matrimoine ». Absent de la plupart des dictionnaires usuels en tant que substantif, le « Matrimoine » présenté par Julie Verlaine, professeur d’histoire contemporaine à Toulouse, souligne tout d’abord son entrée récente dans la langue « pour désigner des biens culturels, matériels comme immatériels, transmis par les femmes des générations passées et dont la conservation présente et future est jugée nécessaire ». Contrairement à une croyance fréquente, ce n’est pas un néologisme récent puisqu’il désignait, aux XIVe-XVIe siècles, les biens matériels donnés par sa lignée maternelle à une personne. Des journées du matrimoine ont été imaginées en 2003. Le mot est oublié jusqu’au milieu du XXe siècle, ne gardant qu’un emploi adjectival, témoignant de « la masculinisation de la langue et de la vie de la cité ». Le succès grandissant de l’emploi du terme atteste de la demande et de la reconnaissance du public : « Il s’agit le plus souvent de mettre en lumière et faire découvrir des productions féminines méconnues car perdues, ou inaccessibles, ou oubliées dans le domaine littéraire, musical, artistique, architectural, etc. » Ce terme a aussi l’avantage de pointer la forte odeur de patriarcat du terme opposé, patrimoine. Notons que plusieurs articles de la revue Collateral, consacrés à des écrivaines oubliées, l’ont été sous la bannière du « matrimoine ». Cet article trouve écho et prolongement dans celui de Marion Charpenel, « Mémoire ».
Ce qui nous a aussi retenue, c’est de constater des entrées comme « Algérie », « Maroc », « Martinique » alors qu’il n’y a pas d’entrée « Bretagne », « Occitanie », etc. L’Avant-propos aborde la question : « Pour l’historiographie du féminisme de la première vague, les colonies ont été longtemps un angle mort. Les thèses sur l’outre-mer commencent à voir le jour (une thèse en 2020). Nous avons pris en compte ces espaces négligés qui révèlent des rapports de domination sous-estimés. Ils contribuent à une pluralisation plus grande encore du féminisme. Si la délimitation du corpus passe par les frontières nationales, les idées et les personnes circulent, rendant inopérant toute "nationalisation" du féminisme. L’époque contemporaine est marquée par la fabrique d’un féminisme transnational via des organisations mais aussi de manière moins formelle par les échanges extraordinairement facilités par Internet. »
On suppose qu’il n’a pas dû être facile de choisir les entrées car toutes ne relèvent pas de « l’outre-mer », notion contestée dans sa dépendance à la « métropole ». Toutefois, ne boudons pas notre plaisir et consultons quelques entrées inhabituelles tant du côté thématique que biographique dans les dictionnaires en France.
On trouve « Anticolonialisme », « Colonialisme » par Pascale Barthélémy, professeure d’histoire contemporaine à l’EHESS - « Black feminisme/afroféminisme » par Nassira Hejerassi, professeure de socio à la ;Sorbonne ; et d’autres encore : les entrées thématiques, nombreuses, sont passionnantes
Les anciennes colonies devenues successivement nations indépendantes sont croquées : « Tunisie » par Sophie Bessis, agrégée d’histoire et écrivaine ; « Maroc » par Chadia Arab, chargée de recherche CNRS Angers et Nasima Moujoub, MCF en anthropologie à Grenoble ; « Algérie » par Dalila Morsly, professeure honoraire en linguistique à Angers.
Du côté des Antilles, « Guadeloupe » et « Martinique » par Eve Gianocelli, de Loughborough University ; « Guyane » par Juliana Rimane, docteure en sciences Po.
Du côté de l’océan indien « La Réunion » par Myriam Paris, postdoctorante en Sciences Po. ; mais rien sur Madagascar ou sur Mayotte.
Du côté de l’Océan pacifique, « Kanaky » par Christine Salomon, anthropologue mais rien sur Tahiti et la Polynésie française.
On ne trouve rien non plus sur les anciennes colonies françaises subsahariennes devenues nations comme le Sénégal, Mali, Côte d’Ivoire, Gabon, Cameroun et d’autres.
Quelques quatorze notices biographiques de « féministes » de ces espaces sont proposées comme celles (par ordre alphabétique) consacrées à Fadela Amara, George Arnauld, Maryse Condé, Chahdortt Djavann, Assia Djebar, Rokhaya Diallo, Asma Guenifi, Fadéla M’Rabet, Jane Nardal, Paulette Nardal, Suzanne Roussi Césaire, Wassyla Tamzali, Awa Thiam, Françoise Vergès.
On ne trouve pas d’entrée à Gerty Archimède, Simone Schwarz-Bart ou à Mimi Barthélémy. On lit avec intérêt l’entrée « sionisme » mais on note que dans l’entrée « Mona Chollet » on omet ses analyses et textes sur la Palestine, s’en tenant à son apport sur les « sorcières ». En écho aux précautions formulées dans l’avant-propos sur des présentations très actuelles, l’entrée sur « Leïla Slimani » apparaît comme un peu précoce alors qu’aucune entrée n’est consacrée à Andrée Chedid ou à Vénus Khoury-Ghata, ni à une écrivaine comme Léonora Miano. Les choix et les oublis montrent la difficulté à définir ce qu’on met sous le vocable géographique, « France ».
Il n’en reste pas moins que cet outil est une très belle réalisation, utile et à consulter sans modération. Il faut souhaiter que chaque pays s’empare de sa propre histoire du féminisme pour réaliser un dictionnaire plus complet de son apport aux mouvements mondiaux d’émancipation des femmes.
Christine Bard & Sylvie Chaperon (dir.), Dictionnaire des féministes - France XVIIIe-XXIe siècle, Presses Universitaires de France, mars 2026, 1959 pages, 38 euros


