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Esther Salmona : Le mode incisif (Ce qui marque, incise)

  • Photo du rédacteur: Jules Vilpado
    Jules Vilpado
  • il y a 2 jours
  • 3 min de lecture

Esther Salmona (c) Annabelle Verhaeghe
Esther Salmona (c) Annabelle Verhaeghe


Après Amenées (Éric Pesty Éditeur, 2017), le nouveau livre d’Esther Salmona, Ce qui marque, incise, écrit-composé à la fois dans la brisure et la retenue, dans l’aporie et le retrait, fait montre, comme sa maison d’édition, d’une belle discrétion dans chacune de ses pages, où quelques vers, seulement, s’agrippent à la verticalité de la page, se tiennent haut et tiennent bon dans le blanc tournant, courts et ramassés qu’ils sont, en quelques lignes. La charge de leurs énoncés les fait résonner d’autant plus fortement, qu’on se surprend à les lire plusieurs fois de suite, afin de tenter de circonscrire leur déflagration, de sonder leur noyau énigmatique et de comprendre toutes les pistes qu’ils proposent et qu’ils tissent, du fait même de leur extrême contraction.

 

Ce qui marque, incise durablement ces pages, car, tout ce qui arrive, innerve l’écriture de l’autrice : les relations et les séparations, les événements extérieurs et les expériences intimes, l’invisible maladie et le corps perclus de souffrances indescriptibles, l’amour qui ne se dit pas puisque « là / se taire », les paysages intérieurs et ceux que désignent l’effraction lumineuse ou pas du réel, les blessures enfouies et l’écriture comme seul viatique ! Il nous faut retrouver, à tout coup, la « respiration du sens », au risque de « passer à travers le texte », pour pouvoir continuer et pour persévérer dans nos êtres.

 

Petit par sa taille, son format (mais « small is beautiful »), ce livre se révèle d’une grande concision poétique, et fait l’éclatante démonstration du mot de Novarina, qualifiant le poème de « denseur », tout en semblant appartenir à ce que Pierre Parlant, renchérissant sur lui dans Le cercle pour jamais, désigne par la catégorie du « dense précis » :

 

« là où je marche

tu es

 

effort du paysage »

 

« Aucune description possible » : écrire débute à partir de ce constat, de cette impossibilité-là. On ne crie ni ne décrit, on écrit — le marquant, le manquant, l’incise. Ce qui reste, passé au crible des sensations et des souvenirs. Ce qui reste, en creux, gravé en nous, dans le délié et le défilé des jours. Ce qui reste ou qui résiste, l’arête d’un mot, le tranchant d’une page, l’empreinte du caractère en plomb dans la chair du papier. Tout ce qui est de l’ordre de la relation (l’absence), de la perception (le paysage), de la sensation (le corps) et des géologies internes et externes.

 

Esther Salmona écrit comme on touche, comme on fait mouche, au plus juste, bribes ou débris, phrases rompues, mots rescapés, verbes rares, vers dépouillés ou écourtés, travaillés par la coupure comme par la couture :

 

« les lieux sont

impossibles

des franchissements

périlleux

des manières

chaotiques »

 

Pas plus de trois-quatre mots par vers, et souvent moins, sans majuscule ni ponctuation aucune, avec cette délicatesse en acte du peu de moyens déployés et de l’action restreinte qui est la vraie noblesse du geste artistique comme du poème. Prônant l’incisif comme seul mode (de conjugaison) possible, cherchant à passer le pas comme à faire résonner le peu, à condenser les actions et les gestes, à se concentrer sur l’essentiel : la « contraction des contacts », des surfaces de contact — toute peauésie se souvenant de sa peau initiale !

 






Esther Salmona, Ce qui marque, incise, série discrète, mars 2026, 64 pages, 12 euros.

 

 

 


 

ESTHER SALMONA : née en 1974, est autrice, artiste, paysagiste. Elle cherche à écrire les porosités entre corps et espaces à travers la traduction des perceptions. Elle a publié en revues, dans des ouvrages collectifs, et deux livres : Amenées, Éric Pesty éditeur, 2017. Quads, leséditionsprécipitées, 2012.

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