Laurine Roux : « Ce repos, n'est-ce pas la justice ? » (Trois fois la colère)
- Apolline Limosino

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D'abord, un titre qui cueille : trois fois la colère. Une colère qui s'annonce par le constat tranchant de sa somme. Ensuite, la première phrase du roman : « Le sac brinquebale contre le flanc du cheval ». À l'intérieur de ce sac, une tête coupée. D'emblée nous savons de qui est la tête « prisonnière du chanvre » : celle d'Hugon de Bure, dit Hugon le Terrible, actuel roi. Et nous savons qui l'a tranché : la cavalière adolescente appelée Miou, qui est aussi sa petite-fille. De sa main, elle a écourté son aïeul, et avec elle « trois générations vengées d'un coup d'épée, trois fois la colère ».
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Pour comprendre l'acte vengeur de Miou, il faut revenir aux prémices de l'histoire familiale. Remonter le temps, et intégrer trois lieux séparés de quelques lieues : le château de Bure, où les fortifications dentelées et les remparts bleutés par l'aurore sont synonyme d'horreur depuis qu'Hugon le Terrible est roi ; le monastère des Crots, où le prieur Guillaume est mis en difficulté par l'arrivée d'un franciscain au faciès rocailleux qui « embaume un mélange fumé de tranquillité et d'espoir », dénommé Pietro ; et la forêt de Bénévent, lieu originel où une sombre affaire de meurtre a créé la confusion suivie d'une injustice fatale pour la famille de Miou.
Son arrière-grand-père Joseph, alors bûcheron, est accusé à tort d'un crime. Condamné à mort, sa jeune fille Gala devra survivre seule et dans la détresse que provoque cette dévastation. Donnant naissance à des triplés – partageant une même mystérieuse tache au cou, tel un sceau funeste –, ils sont séparés depuis le berceau. Reine habite le château de Bure, Éphraïm le monastère des Crots, et Mange-Ciel la forêt de Bénévent. Cette forêt dans laquelle personne ne s'aventure plus, la contournant comme une île dangereuse. Elle devient le centre névralgique du roman. Dans le vent, elle « ronfle de plaisir », ses « orties frétillent et les ifs trémulent ». L'on s'y cache aisément, entre « le trait vif d'un pic-vert » ou « la coulée rousse d'un chevreuil », et l'on y survit grâce aux cours d'eau et à l'abondance des coings, des poires et des néfliers.
Laurine Roux déplie alors en quatre chapitres une puissante épopée : Racine, Branche, Sève, et Drageon – du nom de cette jeune pousse qui sort d'une racine, et non d'un tronc. À travers cette anatomie de l'arbre, passant de la partie souterraine, puis interne, et aérienne, à celle régénératrice – l'autrice conte un récit imaginaire radical. Son écriture est en symbiose avec l'environnement de chaque lieu, que ce soit dans les bas quartiers, où « une femme ébouillante une poule sous leur nez, une autre se soulage en plein milieu de la ruelle », ou au château qui « domine tout, écrasant la motte dans des poses emphatiques ». La forêt est, quant à elle, symptomatique d'une « joie primale à fouler le tapis de feuilles humides », déliant les muscles de ceux qui l'habitent. Pourtant le sang aussi y coule. Et l’on y creuse aussi des tombes. Omniprésent dans les pages, le sang grumèle la terre à différents endroits – « bruit mou des entrailles s'étalant au sol », et il est vite absorbé par l'humus. Humus, un mot qui partage ses racines étymologiques avec Humain et Humilité. Deux vertus habilement articulées par l'épopée. Car en interrogeant la morale de l'une, et l'agentivité de l'autre, trois fois la colère engouffre le lecteur dans des considérations sur le courage, la réparation des victimes, et la (ré)invention des identités.
Le rythme syncopé de trois fois la colère ne cesse de s'emballer, les descriptions des croisés sont aussi fracassantes que sont silencieuses celles des heures hivernales au monastère. La langue percussive de l’autrice se tient toute proche de ses personnages. De Guillaume « et sa douceur – duvet, verveine fraîche –, Guillaume et sa droiture – queue-d'aronde à l'angle d'une table » à Miou, dont l'interrogation sur le développement de la justice ébranle tout l'ouvrage.
En donnant vie à des personnages, ô combien attachants, qui traversent le temps honni des croisades, Laurine Roux renouvelle l’angle d’approche de sujets qui nous sont contemporains : aussi bien la domination et les violences masculines que les griffes du passé. Bien souvent liées.
Et Jean Paulhan d'écrire dans ses Cahiers de la libération, en février 1944, cité par l'autrice :
Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu'à ce qu'elle étouffe.
Elle n'étouffera pas sans t'avoir piqué. C'est peu de chose, dis-tu.
Oui, c'est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu'il n'y aurait plus d'abeilles.

Laurine Roux, Trois fois la colère, édition du Sonneur, août 2025, Prix des libraires 2026, 244 pages, 20 euros.


