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« Forcenés » : Une échappée performative qui fait du mythe cycliste un moment fragile où poésie et performance se conjuguent dans un véritable contre-la-montre

  • Photo du rédacteur: Delphine Edy
    Delphine Edy
  • il y a 50 minutes
  • 6 min de lecture



Avec Forcenés, le metteur en scène Jacques Vincey adapte pour la scène théâtrale – avec délicatesse et intensité – la déclaration d’amour au cyclisme de Philippe Bordas[1] et offre à Léo Gardy, jeune comédien et ancien coureur de haut niveau dans l’équipe junior du Limousin, un rôle à sa pleine mesure. Dans une course soutenue où la démesure des mots se conjugue à celle de l’effort physique, les artistes créent une tension maximale pour sonder l’économie du désir de ces champions mythiques.

 

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Le cyclisme n’est plus. Disparu. Englouti. Ce que l’on appelle encore « cyclisme » n’a plus rien à voir avec ce qu’il fut. C’est par ces mots projetés sur un écran que commence le spectacle d’une durée d’1h15 :

 

Le cyclisme n’est pas un sport.

C’est un genre.

Les genres déclinent et disparaissent, comme les civilisations.

La tragédie classique, l’épopée versifiée ont disparu.

Le cyclisme est mort. En tant que genre est décédé.

 

Dès le début du spectacle, de manière inattendue et peut-être surprenante pour certain.es spectateur.ices, des liens dramaturgiques sont tissés et mis en exergue : le vélo et les mots sont les matériaux de genres nobles aujourd’hui disparus : le cyclisme, d’une part, la tragédie et l’épopée d’autre part. Que peuvent donc avoir en commun roues, guidon, selle et pédales avec des groupes de sons articulés ou figurés ? Le souffle ! Celui du sportif qui expire l’air inspiré avec une certaine force, mais aussi celui de l’auteur, du poète, qui travaille à partir de son inspiration, de son énergie créatrice.

 

Petit rappel. Philippe Bordas fut dans les années 80 chroniqueur cycliste pour L’Équipe. Forcenés est son premier livre. Non une biographie de coureurs mythiques, mais bien un roman. En une quarantaine de fragments, l’auteur dessine un véritable panorama : on y trouve des portraits de légendes (Anquetil, Roger de Vlaeminck, Coppi…) mais aussi de courts récits donnant à voir ce que fut concrètement le cyclisme jusque dans les années 60 : les bruits, les odeurs, les textures, les addictions… C’est ce « maximalisme physique et littéraire » qui intéresse Jacques Vincey : le théâtre qu’il défend depuis des décennies se tient en effet « entre ivresse et lucidité », il est capable de faire entendre les sirènes[2] de notre présent.


 

Dans le Studio du Théâtre de la Concorde, un dispositif simple, aux lignes épurées, a été mis en place. Sur le plateau quasi nu trône un home trainer imposant. Léo Gardy est déjà en selle lorsque nous entrons dans la salle : tête baissée, il semble « désactivé », mais on perçoit l’énergie latente qui n’attend que le bon moment pour être lancée. À cour, un écran donnera les mesures en temps réel : fréquence cardiaque, vitesse, distance parcourue. En fond de scène, un écran géant se fera surface de projection d’images assez diverses : documentaires quand elles convoquent des archives, médicales au travers de radiographies, elles sont parfois aussi plus abstraites ou figuratives, comme lorsque, plus tard, un cheval traversera l’écran. Ce paysage visuel est hybridé à un environnement sonore qui entremêle voix off (elle prend le relais de l’acteur au plateau, dialogue avec lui ou se fait voix à une autre hauteur sur la partition), bruitages et fond musical pour mieux convoquer ce qui se passe à l’intérieur de l’acteur-cycliste.

 

Au bout de quelques minutes, le récit se met en branle, le titre du fragment s’affiche, Léo Gardy relève la tête, appuye sur les pédales, il ne s’arrêtera presque plus pendant toute la durée du spectacle. C’est d’abord le mythe d’Anquetil qui se raconte, avec ses tensions, ses doutes et ses exploits. Dans le mouvement de ce récit se raconte une course vers la victoire, doublée par l’écriture au plateau d’un exploit performatif : tenir le texte sans ployer, tenir la note avec constance, garder le rythme dans les jambes, en moyenne 25 km/h, dans un quelque chose qui ressemble à une dramaturgie du risque permanent.

 

Quand on change de fragment, le home trainer s’incline et oblige Léo Gardy à adopter une autre position. Pour les familiers de l’univers cycliste, il semble qu’il soit aisé de reconnaître les silhouettes des coureurs légendaires : René Pottier, René Vietto, Gino Bartali, Fausto Coppi, Jean Robic, Charly Gaul, Bernard Hinault... Pour les autres, on est assez stupéfait de mesurer l’élasticité et la réactivité de ce corps qui ne faillit pas et continue à rouler à sa vitesse moyenne de 25 km/h, avec des pointes jusqu’à près de 4O km/h, alors même qu’on se demande si on serait capable de maintenir plus d’une minute l’effort dans cette position fœtale.


 


En tissant les histoires de vélo et les histoires d’amour, en convoquant le théâtre et la littérature (on ne compte plus les références dans le texte : l’Illiade, l’Odyssée, le Faust de Goethe, Dante, Alfred Jarry…), s’écrit une partition scénique qui fait de la vitesse, de la technicité et de la justesse le moteur du chant qui s’élève sur le plateau. Faire revivre les légendes en convoquant la physicalité du théâtre, c’est recréer tout un monde lyrique et offrir au public une épopée contemporaine sensible, capable de convoquer de vraies questions existentielles : comment résister ? comment jouer collectif ? quand faut-il raccrocher ?...

 

L’histoire qui s’écrit sur la scène est une histoire plurielle. Celle de ceux qui grimpent des cols, notamment ceux, bien connus, du Tour de France, mais également ceux que chacun.e doit gravir dans sa vie. Le vélo, devenu cyclisme, est élevé au rang d’art. Philippe Bordas fait sienne une pensée de Pierre Reverdy : Si « la vie est une chose grave, [alors] il faut gravir ». Et Jacques Vincey s’engouffre dans leurs pas. Là où Bordas met en tension le cyclisme et l’écriture, et « rapproche » ainsi, selon Reverdy, « deux réalités plus ou moins éloignées », le metteur en scène fabrique un rythme d’images scéniques, capable de contrebalancer la réalité et de la sublimer par le plaisir esthétique. Les coureurs de cette première moitié du 20ème siècle grimpent, comme les paysans et les ouvriers cherchent à se hisser, à s’extirper – l’espace d’une course – de leur position de dominés, à améliorer leur condition humaine et, dès lors, à tenir à distance le néant qui les hante. Le cyclisme, comme l’art, aide l’humain à vivre, il l’éloigne de la réalité quotidienne, tout en lui rappelant son lien premier, indispensable à son environnement naturel.

 

C’est ce qu’on ressent pleinement, lorsque, incarnant Lucien Aimar qui « flottait sur le danger » à plus de 140 km/h, le comédien semble lui aussi flotter sur le plateau : tel un rapace, Léo Gardy arrête de pédaler, déplie ses bras-ailes et se laisse descendre dans l’ivresse. Les images vidéo accélèrent, les courbes dans la descente s’aiguisent, le coureur est technique, précis, n’a pas le droit à l’erreur. Le comédien non plus. La conscience de la possible chute leur colle à la peau.

 

Dans cette traversée épique, il n’est pas seulement question de célébrités, d’étoiles montantes, d’autres noms, moins connus, oubliés, sont convoqués, comme celui d’Auguste Mallet : un véritable héros tragique, victime du destin. Après avoir vécu toutes sortes d’échecs, de drames et autres catastrophes, il meurt, à 33 ans, écrasé par un camion. Il n’y a pas que de belles histoires, il existe aussi des tragédies, et Léo Gardy ne fait pas de distinction, il ne choisit pas ses héros, il les aime tous. Délicat dans sa manière de les prendre en charge, il pose les mots avec soin, épouse les formes de leurs corps avec respect, il est visiblement fier de faire partie, au moins le temps du spectacle, de cette grande famille. 


 

Dans ce dispositif, le théâtre est tout puissant : il donne à voir la puissance de vie et de liberté d’hommes de condition très modeste, devenus cyclistes forcenés, sans en passer par le seul réalisme. Si l’on entend toutes sortes de bruits capables d’évoquer l’ambiance des courses d’autrefois (dérailleur, crevaisons, vent dans les oreilles, foule en liesse…), tous sont mis en scène, c’est-à-dire mis en récit, légèrement déplacés donc, pour créer le décalage nécessaire à l’apparition d’un monde esthétique singulier, capable de faire entendre ce que les mots et les coups de pédale n’expriment pas, d‘offrir une place au silence, à la paix intérieure conquise au bout de l’effort… Lorsque neuf miniatures vidéo s’affichent sur le grand écran – dispositif similaire à celui d’une visioconférence – que les visages des coureurs s’affichent, leurs mouvements se rencontrent, leurs regards se croisent, les différents fragments parcourus se tressent en une seule corde pour ne faire plus qu’un. Puis, les images changent, subrepticement, et on met quelques secondes à réaliser que c’est l’image de Léo Gardy, en montagne, sur son vélo, qui se pixellise sous nos yeux. Jusqu’au moment où il occupe tout l’écran. La performance théâtrale déborde alors dans la vie. Ce soir-là, 27 kms plus tard, c’est la fin de ce voyage performatif, mais, gageons qu’il aura créé le désir – que l’on aimerait voir se décliner au féminin – de repartir de plus belle gravir d’autres cols et de se lancer dans d’autres folles descentes.

 

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Si vous l’avez manqué à Paris, vous pourrez le retrouver au festival off d’Avignon cet été au 11 à Avignon du 5 au 24 juillet ! Et une tournée se prépare pour la saison prochaine.

 

 

 


 

Notes :

[1] Philippe Bordas, Forcenés, Fayard, 2008.

[2] C’est d’ailleurs le nom qu’il a donné à sa compagnie créée en 1995.

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