Sarah Kechemir : Réenchanter le quotidien dans le fracas algérien (La vie au-dedans)
- Walid Bouchakour

- il y a 1 jour
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Premier recueil de nouvelles qui ont pris le temps de la maturation et du dépouillement, La vie au-dedans de Sarah Kechemir raconte les vies presque ordinaires de femmes algériennes et leurs luttes quotidiennes pour réclamer leurs voix.
Pas de grandiloquence dans l’écriture de Sarah Kechemir, mais un effort constant pour donner à entendre des voix intérieures malmenées par les pressions sociales et les bouleversements de l’histoire. La vie-au-dedans, son premier recueil de nouvelles publié chez Apic, explore la difficulté d’être soi-même au milieu des voix qui assiègent des femmes algériennes en quête de liberté. Dès les premières lignes de la première nouvelle, on est plongé dans l’expérience de dissociation d’une narratrice qui parle de son « corps écran ». L’écran d’ordinateur d’une employée de bureau enfermée dans une vie trop étriquée et répétitive, l’écran des chaînes de télévision françaises, l’écran des discours qui entourent le corps féminin dans la société algérienne. La plupart des personnages sont des femmes qui ont suivi les règles de réussite sociale entre études, mariage et emploi, mais leur normalité apparente cache des drames inavoués. Le lecteur pressé pourrait reléguer ces petits drames au registre de la littérature bourgeoise. C’est précisément ce qu’on avait reproché aux ainées de Sarah Kechemir, à l’image d’Assia Djebar écrivant son premier roman, la Soif, au moment de la guerre de libération. Oser parler de drames intimes quand le pays vit des bouleversements historiques. Pour une partie de l’intelligentsia, il ne sera toujours « pas le moment » de parler de la condition des femmes. Sarah Kechemir poursuit la veine djébarienne, préférant « l’air de flûte » aux trompettes de la littérature engagée. Ici, c’est une chanson d’Idir qui permet à la narratrice de retrouver ses ambitions littéraires étouffées par les pressions de la vie domestique et professionnelle.
Jeunes femmes émancipées et exemplaires, les personnages de La vie au-dedans ont pourtant en commun cette expérience de « ne plus se reconnaître ». Dans Double blanc, la jeune mariée endure l’inquiétante étrangeté de ne plus reconnaitre son reflet dans le miroir. Il ne s’agit pas simplement d’une crise de la quarantaine, de névroses passagères, mais du rejet d’une vie trop étriquée. Rejet n’est peut-être pas le mot juste parce que les jeunes femmes de La vie au-dedans finissent tout de même par faire les concessions nécessaires pour rentrer dans une robe de mariée, et une vie, trop étroites. Sarah Kechemir décrit le drame d’une génération d’Algériennes qui a conquis son indépendance financière mais doit pourtant continuer à jouer le jeu du patriarcat. Les hommes ici ne sont pas des machos dominateurs, ils sont encore plus désorientés que les personnages féminins.
Sarah Kechemir détourne avec finesse les stéréotypes machistes en montrant que Barbe-Bleue n’incarne pas une virilité triomphante. Loin d’un « super mâle », le personnage apparaît plutôt comme un psychopathe obsédé par la possession et la mort des femmes, comme d’ailleurs Shahryar, dont la violence répétée envers ses épouses relève du même schéma. Derrière ces deux figures se dessine ainsi un seul et même archétype : celui d’un homme dont le pouvoir s’exprime par la domination et la destruction des femmes.
Dans Le blues heureux du Hammam, la nouvelliste règle leurs comptes aux clichés orientalistes sur les femmes « arabes ». Relaxation d’Orient, spa de la banlieue algéroise, ne ressemble ni à la chambre à coucher de Shahrazade ni à l’appartement des femmes d’Alger. C’est la grand-mère qui trône au milieu de ce tableau où les femmes existent pour elles-mêmes et non plus pour le plaisir du regard masculin en mal d’exotisme. La description des corps des femmes, à commencer par celui de la grand-mère, ainsi que leurs comportements, ne fait pas de concessions aux stéréotypes orientalistes et patriarcaux : Nawel, la future mariée, tisse ses histoires sur Instagram et Tik Tok sur le rythme de la chanteuse Rai Chaba Sabah. Dans La vie au-dedans, la violence arrive de loin comme un écho mais elle est bien présente. En effet, ce monde tranquille en apparence couve des drames et des traumatismes irrésolus. Si les femmes ont conquis les conditions matérielles de leur émancipation, le patriarcat est encore bien présent, et même dans une forme morbide autrement plus violente. Mais le fracas de la violence est mis en sourdine pour réclamer le droit à la nuance, à la nonchalance et à l’ambiguïté. Plutôt qu’une littérature qui « prend aux tripes », La vie au-dedans privilégie une forme d’empathie qui parle plutôt aux cœurs et aux esprits.
Les images de guerre des années 1990 affleurent çà et là comme des souvenirs d’adolescence lointains : les vacances au Cap, la musique de Hasni et puis l’intrusion de la mort. D’abord sur écran avec l’expérience collective des images de l’assassinat du président Mohamed Boudiaf retransmises sur la télévision nationale. Pour la génération de l’autrice, les années 1990 apparaissent à la fois comme une période pleine de rêves d’ouverture sur le monde ; mais aussi comme un moment d’exacerbation des inégalités sociales et de montée des violences politiques. A la faveur de la libéralisation, on regarde les séries américaines à la TV et on se rêve à travers ces écrans ; on collectionne les cassettes de raï sentimental, de George Michael ou de Cure ; on organise des concours de beauté dans les centres de vacances… Et puis la violence vient détruire les illusions d’une classe moyenne reposant sur une base fragilisée par la misère des classes populaires. Alors, on vend le bungalow où la famille passait ses vacances parce que les habitants des villages voisins, arborant désormais barbes et tenues afghanes, deviennent trop menaçants. Sarah Kechemir raconte cette période avec les yeux d’adolescentes et d’enfants qui ne comprennent pas encore ce qui se joue dans le monde des adultes. Dans Le Rossignol ne chantera plus, la désillusion arrive par l’assassinat du chanteur de Raï Cheb Hasni. Figure phare du rai sentimental, Hasni concentrait les transformations de l’époque dans des chansons qui osaient dire la vulnérabilité des hommes sur des airs souvent empruntés à la pop ou à la chanson française. Là encore, Sarah Kechemir préfère la légèreté mélancolique d’un air de raï pour survoler ce moment tragique. L’autrice avait d’ailleurs consacré un documentaire à la résistance artistique du groupe de musique Index qui a marqué la scène culturelle durant la décennie noire.
Les nouvelles de La vie au-dedans sont donc marquées par les désillusions d’une génération biberonnée aux idéaux de libéralisation et d’une émancipation des femmes entravée par une patriarchie morbide. Mais tout n’est pas que désillusion et Kechemir n’est ni pessimiste ni blasée. Il y a encore le rêve de Wiza qui aspire à échapper à la misère de hawch nowhere, village informe envahi par le bêton, en suivant l’exemple de sa tante devenue avocate en ville. Il y a Noor et Chahinez qui osent voler un moment de liberté en plongeant depuis les rochers, d’habitude réservés aux jeunes hommes du quartier.
A la lecture de Sarah Kechemir, on perçoit le désir de transformer tout ce « cirque » d’hypocrisie sociale en littérature. La nouvelliste s’ingénie à réenchanter la vie quotidienne en s’attardant sur l’étrangeté d’actes aussi anodins qu’une rencontre amoureuse dans un fast-food oranais. Une des réussites de ce recueil est d’ailleurs sa description de cette ville : « Wahran, Oran. Sublime et capricieuse, ville de la nuit, ville du bruit. Autant elle m'effraie, autant elle me fascine. Sidération face à sa fougue mêlée à sa douce et enveloppante lenteur. Peur de sa trop grande effervescence parfois. Cette ville, ma ville, une vie entière ne me suffirait pas pour la raconter. Dans son ambiguïté et dans sa beauté ». Qu’il s’agisse du rapport à soi-même ou à la ville et au pays, Sarah Kechemir réclame un droit à la nuance et à l’opacité dans un marché littéraire qui récompense plus volontiers le misérabilisme et le didactisme. La vie au-dedans annonce une nouvelle plume qui ne manquera pas de marquer le paysage littéraire francophone algérien.
Par Walid Bouchakour, Trinity College

Sarah Kechemir, La vie au-dedans, Apic Éditions, septembre 2026, 146 pages, 15 euros


