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Gaëlle Obiégly : « En réalité, le marché du livre m’indiffère. La vie d’un livre, en revanche, ça m’intéresse. »


Gaëlle Obiégly (c) Christian Bourgois

Comment réfléchir à la singularité de la « rentrée d’hiver » sans interroger Gaëlle Obiégly qui, précisément, fait paraître ces jours-ci un formidable livre témoignant dans ces choix d’écriture d’une forte réflexion sur le monde éditorial ? Car, à l’origine de ce dossier sur « Qu’est-ce que la rentrée d’hiver ? », il y a eu, cet été, au Banquet de Lagrasse une conversation avec la romancière sur la violente hiérarchisation que, malgré eux, subissent les auteurs au moment de la rentrée de septembre. Collateral ne pouvait ainsi manquer de revenir échanger avec celle qui publie chez Bayard le puissant Sans valeur, un des grands livres de cette rentrée que Clément Beaulant saluait hier dans nos colonnes. Parce qu’en son cœur même, récit d’un tas d’ordures que la narratrice adopte, cette « conférence autobiographique », comme la désigne encore l’autrice, interroge avec vigueur la notion même de valeur, sonde ce qu’est une archive et pose le refus de l’écriture comme production fiduciaire. Autant de raisons pour Collateral d’interroger Gaëlle Obiégly sur ce que représente pour elle la « rentrée d’hiver ».


Ma première question voudrait porter sur ce qui ne manque pas de frapper à la lecture de votre formidable Sans valeur, à savoir combien, par la réflexion que votre texte engage sur la valeur notamment la dévaluation et l’absence de valeur, se dégage une poétique de l’écriture qui, précisément, refuse l’écriture comme production de valeur fiduciaire. Vous écrivez ainsi de manière éloquente : « Les boulots divers m’ont fait prendre conscience que je ne gagnerais jamais rien. Alors, je me suis installée dans l’écriture. » Vous dites aussi bien : « Je m’aperçois à chaque don que je ne suis pas seule à avoir des idées étranges sur la valeur des choses, des idées qui ne correspondent pas à la réalité. À la réalité du marché, du moins. » On ne peut manquer de penser ici, à vous lire, combien cette considération invite à mettre à distance notamment la vie littéraire, et notamment la manière dont elle s’est construite depuis quelques années autour de la rentrée de septembre. Doit-on ainsi comprendre la publication de Sans valeur en cette rentrée d’hiver comme un refus, inscrit dans votre poétique d’autrice même, de faire paraître un texte à la rentrée littéraire ? Est-ce pour cette raison que vous avez choisi de publier en janvier, au moment de ce que l’on a pris coutume de nommer la « petite rentrée » ?

  

Le choix du mois de janvier pour la publication de ce texte ne m’appartient pas. C’est la maison d’édition qui a pris cette décision avisée. Cela me convient. Même si elle correspond à ma volonté, je ne peux pas m’attribuer cette décision. Dire que je refuse la rentrée littéraire de septembre me parerait d’un héroïsme faux. En réalité, le marché du livre m’indiffère. La vie d’un livre, en revanche, ça m’intéresse. Mais la date de commercialisation, les récompenses, les médias culturels, les chiffres de vente, les « like » n’influencent pas mes choix. S’il m’arrive de lire un best-seller de rentrée littéraire, c’est par accident. Si j’ai mal fait ma valise, si mon livre a glissé de mon sac, il me faut acheter un livre à la gare ou à l’aéroport. Donc, malgré moi, je prends part à cette espèce d’événement commercial et médiatique qui débouche sur un podium et des médaillé.es.

 


Dans Sans valeur, à la faveur de ce petit tas d’ordures que la narratrice va adopter et ramener chez elle et qui va la forcer à réfléchir à la manière dont elle conserve ou se débarrasse de ce qui a pu peupler sa vie, se développe une approche intime sinon intimiste de la valeur. Le refus de la valeur marchande aperçue juste à l’instant invite à poser une nouvelle question, qui découle de celle du refus de la rentrée littéraire et qui en interroge le circuit commercial. Diriez-vous ainsi qu’un titre comme Sans valeur, loin d’être une provocation, a précisément valeur de manifeste en cette rentrée de janvier ? Ou plutôt de contre-manifeste, rejetant la violence des déclarations publiques et entraînant vers des valeurs autres que celles mercantiles, par exemple celles des prix littéraires ? Sans valeur, c’est refuser aussi d’une certaine façon la logique des prix ?

 

Ce texte, Sans valeur, est en effet une sorte de déclaration en faveur de ce qui échappe au système de la valeur. La valeur sentimentale m’intéresse particulièrement parce que cela concerne généralement des choses sans valeur. Dans ce genre de cas, la valeur courante, qu’elle soit mercantile, esthétique, artistique, patrimoniale, artisanale, scientifique, fiduciaire est écartée au profit d’une évaluation singulière, parfois indicible. Il s’agit d’une valeur strictement individuelle, exclue des transactions commerciales. La hiérarchie des valeurs, de toute façon, est relative ; elle tient aux circonstances, aux pouvoirs, aux masses, aux doctrines du moment. De mon point de vue, la logique des prix interroge la légitimité plutôt que la valeur. Qui sont ceux et celles dotés du pouvoir de récompenser des auteurs, autrices, artistes ? Selon quels critères jugent-ils ? Quelles sont leurs valeurs ? Quel rôle jouent-elles dans leurs choix ? Chaque fois que je me suis vue attribué un prix littéraire, j’ai éprouvé autant de joie que de gêne. Pas de fierté, jamais. Depuis un an, je fais partie d’un jury et des questions ont alors commencé à me tourmenter. La valeur littéraire d’un texte, suis-je capable d’en juger ? Comment puis-je évaluer la qualité d’une traduction si je ne connais pas la langue d’origine du texte ? Un livre intitulé Sans valeur se place en dehors de la logique des prix, des récompenses qui visent à mettre en valeur telle ou telle œuvre. On peut voir dans le titre Sans valeur un refus de participer à la compétition tellement en vogue dans la société culturelle. Ce qui a pour conséquence de mettre en concurrence les artistes et donc de les priver de leur privilège d’outsider. Heureusement, il reste pas mal de tocards, de têtus, de punks.

 

 

Ce qui apparaît comme remarquable et singulier, tressant ainsi la rare force de votre texte, c’est combien Sans valeur, s’il s’inscrit en faux contre les valeurs fiduciaires et cherche une autre échelle de valeur, où la modestie, le neutre et le sans-valeur tentent de faire voix, clame sans détours son refus du style publicitaire. Dans votre poétique de la taisure, c’est ce que, explicitement, vous condamnez : « on évite la grandiloquence et la formulation efficace, le style publicitaire. » Diriez-vous ainsi que Sans valeur s’inscrit contre la grandiloquence et la formulation efficace ? Diriez-vous enfin que le jeu médiatique autour de la rentrée littéraire de septembre, et plus généralement la vie littéraire, valorise d’une certaine manière les textes dont le style est, délibérément ou non, publicitaire ? Comment vivent selon vous les textes qui, explicitement, refusent de céder à cette promotion stylistique ou plutôt anti-stylistique ?

 

Il y a de ça quelques années, j’ai lu dans la correspondance de Samuel Beckett les lettres de motivation qu’il a adressées à une boîte de pub à laquelle il proposait ses services. Avant son succès, il a eu divers emplois. Et à un moment, il a pensé à la publicité, il a postulé pour écrire des contenus rédactionnels sur des marchandises. Mais ça n’a pas marché. On ne l’a pas pris. Il n’a pas convaincu. Cet échec n’a pas été sans conséquence puisqu’il lui a fallu faire face à des difficultés économiques. Je le mentionne ici parce que ce qui a présidé au choix de lettres de cette correspondance tient à leur intérêt pour aborder l’œuvre. C’est à cette condition que Beckett a donné son accord pour la publication des lettres. Il n’y a ni formule grandiloquente ni rien d’efficace qui lui auraient permis d’être recruté. Je parle de ça pour dire que les formules pompeuses et l’efficacité publicitaire ont des visées. Sans valeur va contre l’expression par laquelle on cherche à se donner de la valeur, contre la formulation qui veut vous faire adhérer à une idéologie, une esthétique, un mode de vie, etc., en vous impressionnant. C’est cela, l’efficacité publicitaire. La pub, comme secteur d’activité, c’est autre chose, c’est un genre en soi qui récupère tout, à l’image du capitalisme, qui récupère jusqu’à sa propre contestation. Le jeu médiatique de la rentrée de septembre, je ne peux pas en dire grand-chose, ne le regardant pas spécialement. Cette année, un des livres les plus médiatisés est un excellent livre, Triste tigre de Neige Sinno. Un livre important par son sujet, d’une part, mais aussi parce qu’il invente sa forme grâce à la pensée, au doute, à la contradiction. Mais cela me semble un genre de livre inhabituel par rapport à ce qui est promu généralement par la rentrée de septembre. Les livres qui sont écartés de la sélection médiatique ont une vie, cependant. Ils peuvent vous arriver de diverses manières ; offerts par quelqu’un en particulier, recommandés oralement par des librairies, ou bien le livre a été oublié quelque part et vous commencez à le feuilleter et vous vous faites votre propre idée. Bref, le livre exclu des sélections, dédaigné, fait sa vie et, contrairement aux livres élus, il ne finit pas sur l’étalage d’un vide-grenier de la rentrée littéraire suivante.

 


 

Un autre point absolument passionnant de Sans valeur consiste à faire écho, des objets que vous collectez et du tas d’ordures que vous cultivez, à la manière dont, d’un point de vue générique, la littérature, et votre récit, s’élabore. En effet, Sans valeur se présente comme un récit dont le genre paraît inassignable, comme s’il cherchait à échapper à toute labellisation, comme s’il refusait à la fois de se présenter comme autobiographique, de se donner comme roman ou encore de refuser la commode appellation postromantique de « récit poétique ». En lisant ce passage, on comprend que vos textes questionnent leur genre même : « Il lui suffit de frapper le sol avec son talon, de prononcer une ou deux phrases poético-pratiques et sa malle surgit. Je dis que ce sont des écrits impubliables et c’est précisément ce genre d’écrits dont je raffole quand il s’agit des autres. Les rebuts des écrivains ; Les bouts de pellicule ; Les romans destinés au feu ; Les journaux intimes ; Les poèmes illisibles ; Les Post-it ordinaires. » Comment vous-même qualifiez-vous le genre de Sans valeur ? Est-ce que, plus largement, le fait que le genre de votre récit paraisse échapper à toute fixité n’est pas un défi aux lois de la rentrée littéraire de septembre qui sacre finalement un genre roi : le roman ? Est-il ainsi possible désormais de faire exister un texte en dehors de cette qualification générique de roman ou bien cette dernière a-t-elle confisqué toute autre possibilité ?

 

Concernant le genre, il m’est difficile d’entrer dans les catégories répertoriées mais je dirais que ce texte est une conférence autobiographique. C’est-à-dire une communication, manifestement adressée à un auditoire, sur un sujet analysé à partir d’une expérience personnelle. Mon livre précédent articulait déjà ces deux genres : l’un oral, de la conférence ou de l’exposé sur un sujet public, l’autre, de l’écrit intime. Honnêtement, je ne peux pas dire que ma recherche formelle soit un défi à la rentrée de septembre parce que lorsque j’écris je cherche principalement la solitude et donc la réception du livre par la profession n’entre pas vraiment dans mes préoccupations. Vous allez me trouver bêtement optimiste mais je crois qu’aucune possibilité littéraire n’est confisqué par le roman. La gloire du roman est un moment de l’histoire littéraire. Ce qui le dépasse, ce qui s’en écarte occupe une certaine place. Elle gagnera peut-être en importance avec le temps ou même très prochainement.

 



 

Enfin ma dernière question voudrait porter sur la sacralisation de l’écriture. A rebours de toute sacralité de l’acte d’écrire, Sans valeur multiplie les actes profanes d’écrire – installe l’idée que l’écriture doit être désacralisée. Vous dites ainsi, de manière explicite : « Dès qu’une chose est déposée sur la chaussée, elle est à tout le monde. Idem avec un texte publié. Que chacun s’en empare. » Ou encore : « L’écriture est une mémoire externe. On sort de soi des faits, des impressions, des réflexions pour les archiver. Nous disposons ainsi d’une base de souvenirs. Mais je ne peux pas m’empêcher d’y voir aussi une déchetterie. Je m’explique : l’écriture, la disposition à écrire des phrases, quelle qu’en soit la valeur, plutôt que les garder pour soi, la volonté de publier un écrit, c’est les jeter dans la poubelle publique. Dans mon cas, écrire n’a rien à voir avec le besoin de laisser une trace. Les papiers archivés dans des boîtes, classeurs, valise ne sont pas voués à me survivre ; ils me sont utiles au présent. »

Ma question sera ici double : diriez-vous ainsi qu’écrire revient pour vous à interroger la sacralisation du geste même d’écrire, et que la culture du petit tas d’ordures dans votre récit y figure une manière de réponse ? De la même manière, est-ce que la rentrée de septembre ne constitue pas une manière de sacralisation de l’écriture qui apparaît en fait comme un contresens sur l’écriture même ? Est-ce que le danger de cette rentrée de septembre, que la rentrée de janvier sans prix évite, n’est pas d’aboutir à une concurrence qui n’a pas lieu d’être entre les écrivains, une hiérarchisation factice et proprement délétère ?  

 

Le geste d’écrire n’est pas univoque. Dans mon cas, la sacralisation envers ma production est quasiment inexistante. Je dis « quasiment » car il y a tout de même un petit peu de sacré s’agissant des rares poèmes que j’ai écrits. Et si je les distingue, c’est qu’ils me sont chaque fois tombés dessus. Je les ai reçus, recueillis comme une parole me dépassant. Une parole dont je ne suis pas totalement l’autrice. La démarche littéraire fait alors place à la nécessité, disons. Et j’éprouve envers cette écriture-là, un sentiment exceptionnel, probablement parce que je ne la possède pas. Autrement, non. C’est, comme vous le remarquez, un enjeu de Sans valeur. Le texte comporte deux parties aux tonalités contradictoires. Le petit tas d’ordures, centre du livre, est une réalité qui m’échoit. Elle est prise en charge par l’écriture. Le geste d’écrire répond dans un premier temps au besoin impérieux d’accueillir ce qui vient. Et dans un second temps à la volonté de déconstruire. C’est-à-dire à désacraliser ma trouvaille. Plus simplement, on peut dire que la création d’un texte est un mélange subtil d’instinct et de stratagème. L’usage d’un livre m’importe plus que la révérence qu’il suscite. C’est-à-dire ce qu’il modifie individuellement et collectivement, quel que soit son sujet. La compétition a d’autres enjeux. Je l’observe comme un divertissement cruel. C’est ce que propose la célébration annuelle de la littérature. Pour finir, je vais essayer de formuler le paradoxe de cette sacralisation dont vous parlez. La sacralisation de l’écriture, à laquelle on assiste avec les prix et tout ça, eh bien elle désacralise la littérature. Elle l’intègre aux secteurs d’activités ordinaires, où la promotion, le marketing, la concurrence, la compétition se pratiquent et déterminent…la valeur, précisément, du produit.


(Propos recueillis par Johan Faerber)




Gaëlle Obiégly, Sans valeur, Bayard, « Littérature Intérieure », janvier 2024, 144 pages, 14 euros

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