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  • Photo du rédacteurJohan Faerber

Gabriela Larrain : « En dépit de collections consacrées aux féminismes, il n’existait pas encore de collection de poche dédiée »


Chloé Delaume, Kiyémis et Lauren Bastide (c) Editions Points


Comment évoquer l’actualité si riche des collections de poche sans s’interroger la place des féminismes dans le paysage éditorial ? Difficile ainsi de ne pas saluer le travail de fond remarquable entrepris par Gabriela Larrain qui dirige depuis quelques années déjà l’enthousiasmante collection poche « Points Féminismes ». Construite autour de publications notamment d’inédits, alternant aussi bien fiction que non-fiction, cette collection poche est désormais devenue une indispensable alliée des luttes. A la veille de la publication d’un roman inédit de Chloé Delaume dans la collection, Gabriela Larrain revient pour Collateral sur le rôle politique sinon révolutionnaire des féminismes éditoriaux.



Ma première question voudrait porter sur la genèse de « Points Féminismes », la collection que vous dirigez aux Editions du Seuil. Comment est né le souhait de fonder cette collection de poche qui, comme vous l’indiquez, s’offre comme « une collection féministe de livres de poche, engagés, critiques et accessibles » ? Dans quelles conditions matérielles cette collection a-t-elle pris forme aux éditions Points, notamment au regard de la collection de poche déjà existante ? Le logo était-il ainsi important à vos yeux ? Enfin en ouvrant cette collection, s’agissait-il pour vous de répondre prioritairement à ce qui vous apparaissait comme un vide éditorial, un vide qui correspond surtout, comme vous le suggérez, à une invisibilisation des pensées féministes ?

 

La collection « Points Féminismes », comme on l’appelle, est née au moment du premier confinement au printemps 2020 dans un contexte particulier qui était celui d’une époque post #MeToo. Il s’agissait en premier lieu de répondre à un vide éditorial à partir d’un constat simple : en dépit de collections consacrées aux féminismes ou encore de maisons d’éditions indépendantes féministes, il n’existait pas de collection de poche dédiée. Il est ainsi apparu que créer une collection féministe de poche pourrait permettre de rendre des textes plus massivement accessibles. C’est le projet même de toute collection de poche et le cœur même du projet de « Points féminismes » : cette notion d’accessibilité d’ouvrages pour moins de 10 euros.

Partant de ce constat, nous avons engagé une réflexion éditoriale en deux temps : nous plonger dans les catalogues des maisons engagées, des éditions le plus souvent indépendantes et militantes. Nous nous sommes également plongées dans les catalogues de maisons d’édition généralistes mais qui avaient cependant le soin de mettre en avant des paroles de femmes. Le but de notre collection de poche était donc de proposer ces contenus dans un format poche.

A partir de là, il a fallu définir et donc distinguer matériellement la collection au sein du catalogue poche de « Points ». Très vite s’est alors posée la question de devoir nommer la collection : nous avons décidé qu’il n’en serait rien et qu’une identité graphique forte devait au contraire lui permettre d’être identifiée. Une identité graphique empreinte elle-même des luttes féministes auxquelles elle ferait explicitement référence, le but étant d’opter pour une cohérence de nos volumes : que le contenu entre en résonance avec la charte graphique. Ainsi, nous avons opté pour la couleur violette qui, vous le savez, est un couleur hautement symbolique pour les féministes. Ensuite nous avons choisi d’emblée des cartouches très larges qui ont deux visées : la première est de mettre en avant le nom des autrices, ce qui nous paraît absolument indispensable dans un temps où il y a nécessité de visibilisation des auteurices et de leurs patronymes. Ensuite, la seconde est de proposer un cartouche qui rappelle les collages féministes.

Enfin, pourquoi ne pas chercher à donner un nom spécifique à la collection ? Parce que nous avions envie que les lecteurices s’approprient cette collection, qu’elle devienne la leur. C’est pourquoi on la nomme entre nous aussi bien, « Points Féminismes » au pluriel, « Points Fem » ou encore « La Violette ». A ce titre, puisque nous ne lui donnions pas de nom, on a choisi d’en marquer encore un peu plus l’empreinte visuelle avec un logo distinct, qui identifie sans pour autant nommer de manière explicite. Le but était que la proposition éditoriale soit absolument cohérente.

 

 


Ce qui frappe d’emblée dans les titres que vous proposez qu’il s’agisse du Regard féminin d’Iris Brey ou encore Testo Junkie de Paul B. Preciado, c’est que « Points Féminismes » répond d’un souhait de démocratiser l’accès à certains textes. Cependant, cette ambition démocratique, inhérente aux collections de poche, semble aussi se conjuguer d’emblée à une prise de conscience politique bien plus forte : celle qui affirme une ambition révolutionnaire, dites-vous : « La révolution féministe est en marche, il ne tient désormais qu’à nous d’y prendre part ! » Diriez-vous ainsi que cette collection de poche se conçoit, par la force de diffusion du poche, comme un acteur politique du débat public ? Est-ce ainsi votre souhait d’offrir une fonction citoyenne à cette collection engagée ?

 

Vous avez raison de souligner la dimension engagée de la collection qui, comme je l’ai dit, nourrit l’ambition démocratique de proposer des titres féministes à des prix bas. A cette ambition vient s’adjoindre, comme vous le rappelez, une dimension révolutionnaire qui, selon moi, s’inscrit immédiatement dans un héritage. Car cette collection de poche n’aurait jamais pu voir le jour sans le travail de fond qu’ont accompli tout au long de l’histoire des féminismes les maisons d’éditions indépendantes et militantes. Publier des titres féministes, c’est ainsi comprendre qu’il s’agit de s’inscrire dans un temps long qui tient compte d’une histoire des luttes que la collection a à charge de restituer.

Ainsi la collection « Points féminismes » propose-t-elle un regard sur le monde depuis les féminismes, c’est-à-dire depuis des regards souvent complémentaires, parfois contradictoires. Des regards qui sont en fait à l’image même des féminismes contemporains parfois eux-mêmes en désaccord mais dont il nous appartient de restituer ce pluralisme actif, toujours fécond.

Avoir une dimension révolutionnaire pour une collection de poche comme la nôtre, c’est peut-être moins un acteur politique qu’être surtout capable de proposer nos titres aux lectrices et aux lecteurs comme une véritable boîte à outils critiques afin de venir nourrir leur vision des féminismes. Mais sur cette dimension révolutionnaire, je préfère être humble, même si elle est à l’œuvre : je préfère plutôt dire que la collection « Points Féminismes » joue un rôle de passeur. C’est la vocation des collections de poche, et nous ne faisons pas exception : le but est de parvenir à transmettre des titres qui soient capables, dans l’histoire des féminismes, de faire écho dans le public.

Susciter des débats, apporter des clefs de compréhension à une situation et à notre époque, c’est la dimension de révolution que porte la collection au regard des féminismes.

 




 


Une des qualités majeures de « Points Féminismes » est de se construire autour d’une double hélice générique : des textes de fiction d’une part, et des textes de non-fictions d’autre part. En quoi cette double aspiration générique vous apparaît nécessaire pour construire une collection féministe ? En publiant des inédits, s’agit-il également pour vous de montrer à la fois l’actualité toujours sans répit de la pensée des féminismes mais aussi de positionner votre collection comme un acteur du champ contemporain de la pensée ?

 

La collection a tout d’abord un ancrage de non-fiction car les premiers titres que nous avons publiés sont des des essais qui venaient explorer une question féministe. Cependant, peu à peu, nous nous sommes orientés vers des formes plus littéraires : certains textes dans Sororité allaient vers une forme de fiction qui a pris progressivement plus de place dans la collection. Signalons ainsi le travail que nous avons fait avec Quatrième génération de Wendy Delorme qui a paru dans notre collection en 2022 : lorsqu’il a paru en grand format chez Grasset en 2017, le texte a été classé et identifié comme essai. Le travail que nous avons accompli avec l’autrice a été de restituer le travail littéraire qui était à l’œuvre dans le texte en le présentant comme ce qu’il était : un roman, une autofiction. Notre travail éditorial avec Wendy Delorme a donc été de redonner à la littérature sa place dans son œuvre.

De manière plus générale, la collection « Points féminismes » possède bien cette double aspiration générique, entre fiction et non-fiction, car elle nous paraît témoigner de cet espace hybride et mouvant propre à tous les féminismes. Un espace générique qui explose les frontières et qui, actuellement, donne lieu à de nouvelles formes littéraires, celles qu’on voit, par exemple, émerger depuis les sciences sociales. Des textes littéraires nouveaux qui sont donc les témoins et le fruit de ces frontières poreuses. Des textes littéraires qui mettent chacun en lumière un point de vue situé, qui est précisément pertinent et fécond parce qu’il est situé.

 


S’agissait-il également pour vous de fonder une bibliothèque constituée autour de la question du matrimoine mais aussi sur la question des genres, une collection, qui à l’instar de toute collection de poche, est animée par un évident souci de classicisation ?

 

Si notre catalogue est explicitement contemporain, la question du matrimoine travaille évidemment les questionnements de la collection. Car la collection n’a pas envie de s’interdire quoi que ce soit : si les frontières génériques sont poreuses, les frontières historiques sont également appelées à bouger à leur tour. Ainsi, à la fin de l’année 2024, nous allons publier la correspondance d’Audre Lorde et de Pat Parker notamment, ce qui rentre dans un souci de matrimoine.

 


Enfin ma dernière question voudrait porter sur les prochains titres qui vont venir prendre place dans votre catalogue. Quels seront-ils ?

 

Nos prochaines parutions répondent à une double direction : la première consiste à continuer d’explorer la voie de la fiction que nous avons commencé à amorcer. Ainsi en avril nous allons publier un récit inédit de Chloé Delaume qui raconte l’histoire d’un gang de filles dont le super pouvoir est de faire exploser le sexe des hommes agresseurs. C’est un très beau cadeau pour la collection. Nous allons donc aussi publier fin 2024 la correspondance d’Audre Lorde et de Pat Parker, formidable éloge de l’amitié entre femmes.

Enfin la seconde direction concerne la politique d’accompagnement des auteurices que nous publions. Puisque nous construisons notre catalogue en suivant des auteurices que nous avons déjà publié.es et que nous avons à cœur de défendre.






 

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