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Johann Chapoutot : Qui hissa Hitler au pouvoir ? Une histoire bien connue (Brecht, La résistible ascension d'Arturo Ui)

  • Photo du rédacteur: Apolline Limosino
    Apolline Limosino
  • il y a 2 heures
  • 4 min de lecture

Johann Chapoutot & Bertolt Brecht (c) DR
Johann Chapoutot & Bertolt Brecht (c) DR




Non, Hitler n'a jamais été élu, et les nazis n'ont pris le pouvoir qu'à partir du moment où il leur fut donné, en janvier 1933 – alors qu'eux-mêmes n'y croyaient plus. Penser le contraire décrédibilise aujourd'hui encore notre confiance en la démocratie.

 

« Uppercut : un essai & une pièce. Le politique, à l’entrechoc », voilà l'audacieuse et percutante ligne éditoriale de la nouvelle collection des éditions de L'Arche, cet éditeur de théâtre et de poésie qui a notamment publié de grands noms, tel que Kea Tempest ou la regrettée Sarah Kane.

 

Claire Stavaux, actuelle directrice de L'Arche, vient de créer un espace où chercheuses et chercheurs font dialoguer théâtre et sciences humaines. Et a proposé à Johann Chapoutot, historien spécialiste du nazisme, d'introduire une pièce de Bertolt Brecht, dramaturge, écrivain et poète allemand – qui a acquis une renommée internationale en 1928, avec son Opéra de quat'sous. Il s'agit ici d'une autre de ses pièces, intitulée La Résistible Ascension d'Arturo Ui – le double fictif d'Hitler, nouvellement traduite par Alexandre Pateau.

 

Dans cette pièce, Bertolt Brecht transpose l'arrivée des nazis au pouvoir dans le milieu des gangsters de Chicago au début des années 1920. En mettant en scène un trafic de choux-fleurs, le dramaturge montre non moins avec désinvolture qu'avec mordant, l'accession d'Hitler au pouvoir rendue possible par l'entremise d'une entreprise de criminels. Brecht n'est d'ailleurs pas le seul à réaliser cette transposition, Fritz Lang réalise deux films où le mouvement nazi est également plongé dans le milieu : M le maudit (1931) et Le Testament du docteur Mabuse (1933).

 

Le sous-titre de la pièce de Brecht, Une histoire de gangsters bien connue est repris par Chapoutot de manière ironique — et problématique. Car cette histoire n'est clairement pas si « bien connue ». Et il est crucial, par les temps qui courent, de la relire afin de mieux comprendre, et d'agir avec lucidité. Car entendre que Hitler a été élu par le peuple est un mythe : en réalité, cela est dû à une conspiration d'un cercle restreint du gouvernement. Le président Hindenburg, le Chancelier Papen, et le magnat des médias Hugenberg, ont véritablement, et après avoir cherché à l'empêcher, installé Hitler au pouvoir. « Il y avait du secret, la conscience de faire le mal, la volonté de cacher ces forfaitures qui aboutiraient à la fin de la démocratie, voire de l'état de droit, à de la violence et à des morts, toutes choses que la droite libérale-autoritaire, nationale-conservatrice et les élites patrimoniales qu'elles représentaient avaient intégrées à leur équation ».

 

Les manigances de Papen visant à nouer extrême centre et extrême droite ont été dictées par la peur devant la progression continue du KPD, parti communiste allemand. Et lorsque la gauche gagne les élections en 1928, Papen met trois longues semaines avant de nommer Müller, et ne le reçoit même pas. Le SPD (parti social-démocrate) crée alors un gouvernement de grande coalition avec la droite, mais c'est déjà trop pour le patronat allemand. Comme l'écrit Chapoutot, « les nazis et le patronat ont les mêmes ennemis (la gauche et les syndicats), les mêmes intérêts (la commande publique pour le réarmement), la même anthropologie et la même philosophie politique (le darwinisme social) ». Aussi le trio Papen-Hindenburg-Hugenberg alliance de l'extrême droite et l'extrême centre se nouent en janvier 1933 dans des conciliabules.

 

À cette époque, le Président Hindenburg est enlisé dans une affaire de malversations des aides aux propriétaires terriens, dont la presse fait grand bruit. Perdant la face, il espère sauver ses intérêts personnels et réputationnels « parfaitement sordides » en nommant Hitler Chancelier. Dans un contexte de crise politique majeur, où depuis trois ans la Chancellerie gouverne par état d'urgence, le phénomène d'accoutumance à l'exceptionnelle épaule l'arrivée d'Hitler au pouvoir. Aussi s'agit-il moins d'un vote que « d'un assassinat par les élites patrimoniales et leurs sicaires, par les différentes composantes du capital allemand, converties à l'hypothèse nazie peu à peu, chacune son tour, et chacun selon sa temporalité et la réalité de ses intérêts, de ses motivations et de sa culture politique (libéral-conservateur, libéral-autoritaire, raciste ou pas, antisémite ou pas, nationaliste ou pas, etc.) ».

 

En nommant Hitler Chancelier le 30 janvier 1933, Hindenburg pense pouvoir le contrôler. En réalité, Hitler consolide son pouvoir, surtout après la mort de Hindenburg, en août 1934, lorsqu’il fusionne les fonctions de chancelier et de président en devenant le Führer.

 

Brecht souhaitait rédiger une « chronique » sur la vie d'Adolf Hitler depuis longtemps lorsqu'il note dans son journal, en 1941, alors qu'il est exilé en Finlande : « J'esquisse rapidement un plan » pour « écrire une pièce de gangsters qui rappellerait certains faits, certains événements que nous connaissons tous ».  Pour relater au monde l'ascension d'Hitler, Brecht le fait évoluer dans une époque contemporaine, tout en jouant du contraste puisque la langue est versifiée : « Il faudra que ce soit écrit dans le grand style, évidemment ».

 

Brecht exemplifie donc le trio Papen-Hindenburg-Hugenberg dans sa pièce, où la comparaison sert à montrer à quel point il s'agissait d'une ligue de minables. D’incendies criminels en intimidations brutales, cette mafia fait main basse sur le trust du chou-fleur pour asseoir son empire. Brecht, qui selon Chapoutot « s'assigne pour principe et pour fin de dire le réel », est régulièrement cité par l'historien qui signe un essai aussi bien biographique qu'analytique, éclairant la vivacité de l'écriture du dramaturge. 

 

Cet ouvrage à double entrée est également le prolongement du précédent livre de Chapoutot, Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ? (Gallimard, 2025), où l'historien bat en brèche l'idée selon laquelle la progression de la « marée brune » nazie était irrésistible. Brecht, comme tant d'autres de ses contemporains, a compris en temps réel que le gouvernement de l'époque a donné les clés du pouvoir au NSDAP – parti nazi –, au profit d’un libéralisme autoritaire et de choix d'irresponsables.

 

Loin de tout fatalisme, rappelons que le fascisme est un choix politique, alors, comme l'écrit Brecht : « N'exult[ons] pas trop tôt, la victoire n'est pas sûre / Car ce terreau putride est encore fécond ! » 


 





Johann Chapoutot, Une histoire bien connue & Bertolt Brecht, La Résistible Ascension d'Arturo Ui, traduit par Alexandre Pateau, L'Arche, "Uppercut", mai 2026, 272 pages, 17 euros.

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