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Juliette Riedler : « J'imagine que Duras serait affolée par cette époque et nous alerterait sur le fascisme qui revient »

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    Juliette Riedler
  • il y a 45 minutes
  • 6 min de lecture

Juliette Riedler (c) DR
Juliette Riedler (c) DR

Juliette Riedler est écrivaine et libraire. Ancienne élève de l’ENS de Lyon et docteure en Études théâtrales, elle a fait paraître 7 Femmes en scène, émancipations d’actrices à L’extrême contemporain en 2022 et Vieille Petite Fille précédé de Lettres à Jean-loup Rivière aux éditions Tango Girafe en 2024. Un poème est également paru dans le numéro 7 de la revue Sabir.



 

Comment avez-vous découvert Marguerite Duras ? Un livre ? Un film ? Une pièce de théâtre ? Ses entretiens ? Quelle a été votre réaction après la "rencontre" avec cette écrivaine ?

 

            Marguerite Duras m'est parvenue en plusieurs temps, il a fallu oser aller vers elle qui m'impressionnait avec son aura d'écrivaine pythique et difficile. Elle était vivement moquée, son cinéma avait la réputation d'être ennuyeux dans les milieux pourtant littéraires que je fréquentais. Mon approche de MD est d'abord très prévenue, j'avais envie d'aller voir mais j'étais encombrée et craignais de ne pas réussir à me départir de tous ces jugements pour accéder à son œuvre. C'est peut-être en l'entendant parler de l'écriture à la radio ou sur Youtube que j'ai senti qu'il y avait quelque chose d'extrêmement singulier et radical qui venait à moi, et que j'ai plongé. Je l'ai beaucoup, beaucoup écoutée, dans ses entretiens et ses films. Il y avait une lenteur et une étrangeté qui m'ont immédiatement saisie.

            MD s'est d'abord présentée à moi comme la figure de l'Écrivaine. Comme un corps, une voix, une présence qui me paraissait très étudiée, comme l'incarnation de son écriture. J'ai été complètement subjuguée. J'avais besoin de ça je crois, approcher par le son et l'image une femme dont l'écriture est toute la vie. D'abord je me disais qu'elle ne cessait d'écrire, même en parlant. Plus tard j'ai trouvé qu'elle jouait un peu trop à elle-même. J'ai vu son clown, si je puis dire... Ce qui ne va pas sans tendresse, bien sûr.

            Mon premier souvenir de lecture concret est orienté : un camarade, alors que nous devions chacun·e préparer un spectacle pour la fin de l'année dans le cours de théâtre que je fréquentais à l'époque, m'avait demandé de jouer dans son adaptation de Barrage contre le Pacifique. Je devais jouer la mère. C'était très étrange pour moi, non seulement parce que le rapport que je commençais à entretenir avec MD était précisément de l'ordre du maternel, mais aussi parce que je n'avais plus la mienne. Je ne sais pas très bien ce qu'il s'est joué à ce moment pour moi, mais c'était très agréable, j'ai de très bons souvenirs de ce spectacle, conduit avec beaucoup de douceur, d'évidence et de facilité par Élias Dris qui le mettait en scène. Je crois qu'il avait saisi quelque chose de clair et simple dans ce texte de MD, lié à l'enfance et à l'amour maternel.

 



Pourriez-vous me citer : le livre, le personnage, la phrase de Duras qui vous ont le plus marqué ? Pourquoi ce ou ces choix ?

 

            Le livre, c'est sans doute Écrire, que je range à côté de L'Écriture comme un couteau, d'Annie Ernaux. Un livre essentiel pour écrire, et vivre avec ça. Ensuite, je ne peux m'empêcher de penser au Ravissement de Lol V Stein, à son errance, à son désespoir déchirant qui la conduit sans cesse au même point. Je n'ai rien compris à ce livre au moment où je l'ai lu. Je l'ai d'emblée incorporé. Quand j'y pense je vois la scène du bal, je pense à la tristesse de Lol et je suis empoignée par son sentiment d'abandon. J'ai complètement oublié que Lol est regardée, imaginée, fantasmée par un homme. Je vois l'errance de Lol, le chemin qu'elle fait et refait dans cette ville que j'imagine chaude (mais peut-être ne l'est-elle pas), cette scène du bal se répéter infiniment, depuis le temps où j'ai lu le livre, il y a dix ans, jusqu'à maintenant. Il faudrait que je relise pour mieux comprendre. Pour l'instant je suis dans le stade « magique » du livre, dans la fascination. Est-ce qu'à force d'écouter MD je me suis glissée dans la position de lectrice qu'elle cherche à forger ? Complètement envoutée ? Je crois bien !

 


Qu’est-ce qui vous fascine le plus chez elle ? Sa langue hyperbolique, anaphorique, ses silences ? Ses sujets atemporels qui reflètent, comme la parole du mythe, la mémoire à la fois collective et individuelle du XXe siècle ?

 

            Un peu tout cela sans doute. Mais je ne sais pas trop pourquoi aujourd'hui j'ai envie de rire avec MD, j'ai envie de briser le mythe, de la solliciter à l'endroit de son humour, de son hospitalité – une chose qui m'a marquée chez elle, elle racontait qu'avant la guerre, la porte de son appartement n'était jamais fermée, qu'elle la laissait toujours sciemment ouverte et qu'il y avait toujours du riz pour qui s'invitait à l'improviste et n'avait pas dîné. Je trouve cette idée merveilleuse, surtout à notre époque, et sans doute qu'à la sienne elle allait déjà contre l'air du temps qui commençait à sérieusement fouetter. Je crois que ce qui me fascine le plus chez elle, bien que la fascination est précisément un fonctionnement duquel je cherche à me défaire, ou disons ce que j'aimerais retenir ici, c'est son attention aux êtres, aux autres et à l'espace tout entier. Il n'y a qu'à voir comment elle parle de sa maison dans Écrire ! La maison est un espace magique, déjà de l'écriture. Le monde est tramé d'écritures et son travail est de se laisser saisir par ce qui doit être écrit, d'être pour cela bien disposée. Il y a une sensibilité à l'invisible, à l'imperceptible au sein de l'existence matérielle que j'aime tout particulièrement chez elle, et qui me parle.

 



La "modernité" de son écriture, celle qu’elle a nommée dans les années 1980 « écriture courante », impatiente de s’exprimer, au plus près de l’intention orale et de l’inspiration créatrice, a-t-elle inspirée votre œuvre ?

 

            Je ne crois pas. Je me méfie bien trop de ce qui me vient en premier lieu, des a priori dont sont tramées mes premières pensées. Je pense aussi que cette « inspiration créatrice » résultait chez elle d'un immense travail et d'une grande souffrance. Je n'oublie jamais qu'elle s'est noyée dans l'alcool et a risqué d'y perdre la vie. MD comme de nombreux écrivain·es était traversée par une très grande mélancolie qui la mettait à terre. Elle a lutté contre ces pulsions de mort, lutté pour écrire. Elle voulait écrire par-dessus tout, et c'est cela qui l'a sauvée, à mon avis. Alors non, pour moi pas d'« écriture courante » mais plutôt me souvenir de sa longue fréquentation des espaces, de l'incompressibilité (ça se dit ?) du temps de la mise en mots, de la douleur qu'elle peut impliquer, de la persévérance qu'elle demande.

 



Duras encore, ou on la confie à l’histoire littéraire ?

 

            Oui, Duras encore mais aussi Duras contre Duras, Duras contre elle-même telle qu'elle forgeait son propre mythe, telle qu'elle cherchait à s'établir homme de lettres de son vivant, cherchant à assurer sa postérité, sa persona gravée dans le marbre du souvenir des « Lettres françaises ». Il n'y a qu'à revoir son « entretien » avec Godard, c'est à mourir de rire ! Les deux « monstres sacrés » qui cherchent à se mesurer pour voir qui va « gagner »... Ielles font les malins mais je ne sais pas jusqu'à quel point c'est du jeu... C'est chez elle mais par en-dessous je la sens très fragile, comme pas habilitée – elle me détesterait si elle me lisait puisqu'elle cherchait précisément à écrire sa légende (ce qu'elle a fait, mais ce n'est pas ce qui me touche le plus chez elle, loin de là... et si je me raconte cette histoire de fragilité c'est aussi pour me la rendre proche, accessible en un sens...).

            Sinon je pense au théâtre de Duras, que je n'ai pas mentionné, à Agatha, qui m'a beaucoup marqué, à sa réécriture d'Une bête dans la jungle, qui vient de reparaître aux éditions du Chemin de fer, et qui est incroyable : il y a peut-être un enjeu à mettre Duras en scène, à la confronter aux matériaux contemporains.

            Duras aujourd'hui c'est aussi regarder sur le temps long, regarder sa trajectoire. Elle a vécu le déracinement, la guerre, les différentes vagues d'émancipation féminines.       

J'imagine que Duras aurait soutenu le mouvement queer.

            J'imagine qu'elle serait affolée par cette époque et nous alerterait sur le fascisme qui revient.



(Questionnaire et propos recueillis par Simona Crippa)




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