Karine Miermont : Impromptus (Les Instants les merles)
- Jules Vipaldo
- il y a 5 heures
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Karine Miermont possède un sens indéniable de l’observation et l’on retrouve, dans Les Instants les merles paru à L’Atelier contemporain, ce qu’on avait aimé dans la prose de ses livres précédents, Marabout de Roche et Vies de forêt, parus chez le même éditeur en 2021 et 2022, une attention aux choses et au vivant qui ne se dément point, une sensibilité particulière pour ce qui arrive, l’inopiné, le surgissement ; que ce soit celui d’une bête sauvage, d’un paysage ou d’une situation — elle voit ce qui survient, elle s’en réjouit et en prend note ; fait le lien, ensuite, entre ces différentes notes et met toutes choses en correspondance : le déboulé d’un animal furtif, la beauté (naturelle) brusquement perçue en ce qu’elle est et pour ce qu’elle est : « la vie, le vivant » !
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Or, ici, dans ce dernier livre, il n’est plus (seulement) question de rendre compte de la nature et des forêts, ou d’évoquer (feu) son illustre voisin, dans une écriture qui nous avait touchés et convaincus, mais de mettre en relation une suite d’instants, leurs occurrences et leurs coïncidences, leurs « laps » et leurs « ellipses », pour reprendre un motif rochien, dans une économie de moyens qui emprunte à la fois à la prose et au vers, sans être tout à fait ni prose ni vers, mais un mélange des deux, ou plutôt, une note (a)dressée et à main levée ; une note, et, par là même, une suite de notes, comme celles que distille l’oiseau enchanteur, le merle ou les merles dont il est question, qui font sa joie et la nôtre !
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Le ou les merles qu’elle entend, d’abord, de chez elle ou dans la rue, en ville ou à la campagne, levant les yeux vers eux, cherchant d’où provient le chant ; le ou les merles, qu’elle surprend, incidemment, au détour d’un regard, dans les rues de son quartier ou ailleurs, lorsqu’elle est dehors ; par la fenêtre de son bureau, quand elle est chez elle, baissant les yeux, observant alors leur manège (guet, sautillements, becquée, parade, etc.) et leurs éVOLutions. La note détaillée ou menue, ramassée ou tendue, qui saisit ces instants, avec ou sans oiseaux apparents, qui dit ce que ce surgissement produit, son infime mais précieux retentissement, ce à quoi se résume, souvent, notre perception partielle des choses et de la beauté du monde, de plus en plus menacées, on le sait toutes et tous.
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Ces notes modestes, ces « manifeste(s) pour une certaine beauté » (cf. p. 133), sans ponctuation ni majuscule à l’initiale, empruntent donc leur verticalité, au vers, et leur énoncé, à la prose, et relèvent donc d’un entre-deux – celui de l’attention requise et de l’apparition – et de ce que, carnet ou cahier ouvert, on saisit, sur le vif et en raccourci, pour ne point faire injure à la grâce et pour ne pas que, cela (qui a lieu), se perde, en marge d’une promenade ou d’un chantier au long cours ; voire, en marge de la vie quotidienne et de ses contingences. La note, par conséquent, resserrée et de peu de mots, qui renvoie à la musique, et, donc, à l’oiseau, à tous les oiseaux, et, par extension, à tous les animaux, qui traversent ce livre.
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les sauvages sont en haut
hier huit chevreuils ensemble
du jamais vu !
et vingt sangliers de même (p. 141)
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Car la « note » est circonstance(s) — et, quand bien même, serait-elle reconsidérée ou retravaillée après coup, elle est, avant tout, écrite sur-le-champ. Elle se souvient de ce qui survient, de tous ces instants, de leur irruption et de leur fraîcheur intactes, qu’elle tente d’encapsuler ainsi, en peu de mots et de lignes. La note se saisit donc de l’inattendu, de la surprise – rencontre fortuite, pensée ou beauté fugace – mais, plus précisément, de ce qui s’invite ou interfère, de ce qui sollicite les sens ou l’attention, de ce qui mobilise ou interrompt : le merle ou son chant. Le merle et son chant, seule vraie ponctuation du livre, jalonnent cette suite d’« instants », aèrent l’égrenage et l’engrenage de ces ‘instantanés verbaux’.
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Notes de peu, tantôt réduites à trois-quatre lignes, tantôt s’allongeant et s’empennant dans la page pour resituer le contexte, en déplier l’enjeu, en redonner tout le sel, prenant le temps alors d’expliciter ce qui se joue là  ; un phénomène nuageux, l’action du vent sur l’herbe d’un pré, le présent non chaotique du cageot pongien, le glissement vers une référence ou une réminiscence : « explication ou bien regard », pour reprendre ce cher Jean Tortel. Les martinets suffisent à faire basculer le moment, et à vous « dépayser », comme toute effraction du beau et/ou du vivant (l’effraction d’un rouge-queue dans une chambre donne, d’ailleurs, son titre à l’un de ces moments).
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son du printemps qui va
vers l’été
[…]
ciel de la ville dépaysé (p. 135)
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Ainsi, la note, parfois, s’étire, ne s’en tient pas quitte, va jusqu’au terme de qu’elle avait à nous signifier, épingle et extirpe l’instant, le remplit de son sens, implicite ou contenu — note tenue, alors, jusqu’à l’épuisement d’un dire, jusqu’à l’élucidation de l’instant.
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Passe Denis, passe
a vu a vécu a mouru
a dit C’est curieux Brisées N’est-ce pas Retombées
a dit Allers et retours
Tomba Denis un jour sa cigarette
Tombe Ô (p. 105)
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Karine Miermont, Les Instants les merles, L’Atelier contemporain, avril 2026, 160 pages, 20 euros
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