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Frédéric Forte : « Notre époque est terriblement violente. Aurais-je besoin de structurer ma poésie comme je le fais si c’était moins le cas ? » (Le Sentiment général)

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    Johan Faerber
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Frédéric Forte (c) DR
Frédéric Forte (c) DR


Avec Le Sentiment général qui vient de paraître chez POL, Frédéric Forte signe sans nul doute un des textes poétiques les plus remarquables de notre contemporain. Devant un monde chaotique, secoué et soulevé par une crise générale, le poète oppose la mesure comptée et la douceur feutrée d’une poésie qui cherche à forer les sentiments particuliers et le sentiment général de frayeur. Un grand texte structuré autour de la question formelle du sonnet, de la couronne de sonnets comme lors de l’âge baroque pour dire et redire encore combien le chaos peut s’organiser. Autant de questions qui ne pouvaient manquer de soulever l’intérêt de Collateral à l’occasion d’un entretien avec le poète.

 

 


Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre formidable nouveau recueil poétique, Le Sentiment général qui vient de paraître chez POL. Comment vous est venu le désir d’écrire, d’une part, cette couronne de sonnets qui structure les 14(+1) sonnets qui composent la première section intitulée « Le sentiment général » et, d’autre part, comme vous les présentez en fin de volume les 196 poèmes de « sentiments particuliers » qui, eux-mêmes, « sont composés à partir de chaque vers des sonnets 1 à 14 » ? Comment vous est venue l’idée de réactualiser la couronne de sonnets propre à la poésie baroque du premier 17e siècle ? S’agissait-il pour vous, comme pour les poètes baroques d’alors qui écrivait en temps de crise, d’user de fortes contraintes poétiques afin d’organiser le chaos ambiant ? Car, d’emblée, vous déclarez, « quand le sentiment général nous déborde / et qu’on cherche dans le chaos un accord / qu’on voudrait tirer de soi en fin de compte » ?

 

À l’automne 2019, j’ai été invité par la revue Catastrophes à participer à sa rubrique « États du sonnet ». Et comme j’avais déjà pratiqué la forme à plusieurs reprises (pour une poignée d’Opéras-minute et surtout avec 33 sonnets plats), j’ai eu envie cette fois d’explorer une dimension formelle supplémentaire… La couronne de sonnets donc, « méta-forme » que j’ai dû découvrir, comme beaucoup d’autres choses en matière de poésie, grâce à Jacques Roubaud. Dans une couronne, le dernier vers d’un sonnet devient le premier du suivant, jusqu’au quatorzième sonnet qui se conclut par le premier vers du sonnet 1. Et si on lit / lie tous les premiers vers on obtient ce qu’on appelle un sonnet-maître, que j’ai en réalité écrit en premier et dont découlent tous les autres (c’est une histoire d’engendrement). Lorsque j’ai eu terminé cette couronne, j’ai eu envie de poursuivre dans la même logique. Aussi parce que j’aimais bien ce titre, Le sentiment général, et que je voulais voir quel livre ça pouvait donner. Quelques mois plus tard, j’ai donc entamé l’écriture de « sentiments particuliers », qui repose sur l’idée d’engendrement à un autre niveau : en décomposant mot à mot chacun des vers des sonnets, en utilisant ces mots comme « colonne vertébrale » de nouveaux poèmes, j’ai composé 14 séquences de 14 poèmes. Il y a donc un lien organique qui nous fait passer d’un seul poème, le sonnet-maître, aux 196 de la seconde partie. J’ai d’ailleurs appris tout récemment que les « couronnes de couronnes de sonnets », ça existe (comme quoi, on n’invente rien !).

Ce qui nous amène à cette question de la contrainte comme façon d’organiser le chaos ambiant. C’est une question complexe. Je suis, comme beaucoup, révolté, affecté par ce qui se passe autour de nous. Notre époque est terriblement violente, à plein de niveaux. Aurais-je besoin de structurer ma poésie comme je le fais si c’était moins le cas ? Je le pense, parce que c’est pour moi une façon de lire et donner un sens au monde, qui est foncièrement chaotique, il me semble. Mais, bien sûr, tout ce qui nous arrive, tous ces « bruits » qui nous parviennent, tout cela a un impact sur ce qu’on écrit. Je ne suis pas très calé en Histoire, mais en allant regarder de plus près quelle était la crise particulière que vous évoquez, au 17ème siècle en Europe, j’ai découvert que certains historiens nommaient cette période « la crise générale ». Alors, le sentiment général comme réponse à la crise générale ? Peut-être.

 

 

 

Pour en venir au cœur du Sentiment général, ce qui frappe, dès la première section, c’est la manière aussi forte que singulière de produire des poèmes à mémoire de forme au sens où, écrivez-vous, « on archive les formes sans y penser ». Dans cette couronne de sonnets, les 14 poèmes mêlent à une parole du sentiment général, la recherche d’une formule énonciative qui cristallise et puisse traduire l’expression commune. Ainsi les 14 sonnets sont-ils dominés par le pronom indéfini « on » au sens où « on se heurte sans cesse / au principe de réalité on cloche ». Mais, au-delà de la question formelle, Le Sentiment général se singularise par les questions que vos poèmes interrogent sur notre manière de concevoir ce que nous appelons le monde, ou plutôt le commun : que partageons-nous dans l’expérience de vivre ? Qu’avons-nous en commun les unes comme les autres ? Diriez-vous ainsi que Le Sentiment général questionne la tension perpétuelle entre le singulier et le commun au sens où, écrivez-vous, « un objet commun attend qu’on le regarde » ? Est-ce le sens qu’entre autres vous désiriez assigner à cette première section ?

 

Oui, je me retrouve tout à fait dans cette idée de « tension perpétuelle entre le singulier et le commun ». De ce point de vue, Le sentiment général poursuit ce qui était déjà à l’œuvre dans deux livres précédents : Nous allons perdre deux minutes de lumière et Été 18. Ici, d’une certaine façon, le « on » qui est le sujet moteur des poèmes de la première partie est un « je » assourdi, diminué. Je n’ai évidemment pas la volonté de parler pour tout le monde (je n’adhère pas du tout à l’image du poète-prophète). Simplement, je ne peux que partir de ma propre expérience, et il se trouve que cette expérience est commune. J’aime l’idée que ce mot, « commun », puisse signifier à la fois l’ordinaire et ce que l’on partage. Ce qui est commun est banal, mais ce qu’on a de commun est précieux. On peut dire de nos expériences singulières d’être au monde qu’elles sont ce que nous avons en commun. Et mon travail de poète, pas toujours mais parfois, c’est de faire avec ça, formellement, dans la langue : poser un regard sur cet « objet commun », le quotidien, l’infraordinaire perecquien. Je le fais avec ma singularité, mais idéalement celle-ci peut résonner avec la singularité de toute personne qui lit les poèmes.

 

 


Presque en antithèse à la première partie, la seconde section du Sentiment général s’impose comme un contrepoint à l’expression d’un ressenti, d’une opinion commune pour davantage creuser – ou plutôt confronter le sujet à son expression dans sa singularité la plus irréductible. Ainsi, écriviez-vous dès la première section : « […] fuir / le sentiment général s’il est possible / pour mieux s’inclure dans le particulier ». La quête existentielle se renforce ici par l’effacement total du « on » qui glisse vers l’usage plus personnel du « je » et du « tu » mais c’est à un monde qui s’abstrait auquel le poète se confronte. Là où le particulier devrait affiner le rapport au monde, échapper au leurre de la généralité, les poèmes creusent encore un peu plus la tension de la première section entre particulier et général, entre soi et le monde comme l’attestent ces quelques vers : « tout ce qui n’est pas moi le ciel l’arbre la terre / je le mets là – et tout ce qui est moi ou plus généralement toi / je le laisse nuageux ». S’agissait-il pour vous avec ces 196 poèmes de poser de manière renouvelée la question d’une poésie lyrique et de ses apories, elle qui ne peut que constater à son entame, comme vous le dites, que « le monde est ailleurs » ?

 

« Sentiments particuliers » a une tonalité très différente de la première partie, c’est vrai. La logique générative est ce qui unit formellement les deux sections, mais si je les avais datées, ç’aurait pu être, en creux, une manière de dire quelque chose des temps durant lesquels le livre s’est écrit : « Le sentiment général », septembre 2019 – janvier 2020 ; « sentiments particuliers », août 2020 – mars 2025. Autrement dit, la première partie a été écrite dans un monde pré-covid et la seconde après le premier confinement, une écriture qui s’est pousuivie jusqu’à l’année dernière, dans la période pas vraiment lumineuse que l’on connait. Je me suis rendu compte que les sévères contraintes d’écriture que je m’étais données (mots imposés, carcans métriques) rejoignaient d’une certaine façon les temps d’enfermement par lesquels on avait dû passer. La pièce ou la chambre dont je parle à longueur de poèmes, dans laquelle « je » et « tu » sont cloîtrés, est à la fois l’espace mental où sont conçus les poèmes, les poèmes eux-mêmes et un lieu physique coupé de l’extérieur (« le monde est ailleurs »). Bon, c’est la petite histoire que je me raconte a posteriori, mais j’ai passé pas mal de temps avec ces poèmes (peut-être trop) et la lecteurice, avec son regard neuf, y verra peut-être d’autres choses qui ne seront pas moins justes.

Dans ce contexte, si lyrisme il y a (et je pense qu’il y a), ce ne peut être pour moi qu’un lyrisme sec, minimaliste, dépouillé. Ce n’était pas une intention préalable : je travaille une matière et je fais avec ce qu’elle me donne. Le « je » comme le « tu » sont ici des objets flottants, sans genre assigné, qui peuvent être à la fois la personne qui écrit le poème, celle qui le lit, le poème lui-même, des personnages (un critique s’est même demandé – et je n’y avais pas pensé – si ce couple n’était pas Russell et Wittgenstein, que je cite en exergue). Et les poèmes ont indéniablement une pente lyrique, nourrie d’une certaine mélancolie, l’expression d’un être au monde. Ça me va, mais dans le même temps j’aime que ce lyrisme soit dérangé. Si un lexique lyrique apparaît, il faut qu’il soit contrecarré, compensé des images qui ne vont pas dans le sens du poil, des bruits parasites. Des oiseaux ? Ils font un bruit de perceuse. L’esquisse d’une relation amoureuse entre « je » et « tu » ? Un rhinocéros apparaît au milieu de la pièce. Et puis des appareils électroménagers qu’on met en en marche en appuyant sur on

 

 


Si la question de la contrainte poétique joue un rôle clef notamment dans sa fécondité et son inventivité formelles, Le Sentiment général pose sans répit la question du poème au quotidien ou à ce que vous nommez aussi bien dans le poème l’infraordinaire : « si j’approche du monde il se vide / et l’infraordinaire se réduit à presque — où rien ne se passe ». Comme pris dans un enfermement, la seconde section marque un rétrécissement du monde réduit à ses tâches routinières, où le quotidien le plus prosaïque vide peu à peu le sujet de lui-même et l’oblige à tourner sur lui-même. Le quotidien dans sa tristesse et son épuisement fournissent sa matière de parole : « c’est un dimanche sans rien à chercher » ou encore : « je n’ai rien d’autre à partager ici avec toi que le sentiment le plus pur / en général ». Est-ce dans ce sens qu’il s’agit de comprendre les vers suivants : « le cœur du poème / est un objet flou » car le quotidien ne se laisse pas si facilement approcher ?


C’est une interprétation possible, tout à fait ! Une parmi beaucoup d’autres, j’espère. Le quotidien ne se laisse pas facilement approcher, pas plus que la poésie ou que le monde en général. Ce type d’énoncés, « le cœur du poème est un objet flou », ou encore « il y a un sujet qui se cache » et « on s’approche et s’éloigne / en permance du sujet un soleil / aveuglant et qui ne cesse jamais d’être / ce rhinocéros au milieu de la chambre » dit aussi, je crois, qu’au moment où j’écris je ne sais pas vraiment de quoi je parle. Roubaud disait « le poète ne pense pas, ayant bien d’autres choses à faire ». Et, en effet, je pense à compter les syllabes de mes vers, à ne pas oublier tel ou tel mot imposé, à ce que tout cela se tienne, soit cohérent poétiquement parlant, mais je crois sincèrement que, si tout se passe bien, le texte est plus intelligent que moi. Je découvre de quoi il est question en le lisant en train de s’écrire. Mon boulot consiste juste à créer les conditions pour que la lecteurice y perçoive quelque(s) chose(s). Ce qui lui dit ou fait quelque chose, éventuellement, ce n’est pas moi mais le poème. Et finalement, afin de pouvoir répondre à vos questions, il me faut devenir, d’une certaine manière, un lecteur-interprète parmi les autres.

 

 


Ma dernière question voudrait enfin porter sur l’envers de la forme poétique et de ses jeux de contraintes : la recherche du sensible du monde. Dans le sillage de l’exploration du quotidien, Le Sentiment général développe une épopée sensible comme si, coupé du monde, le poète cherchait à refaire corps avec lui ou tout du moins œuvrait à sa connaissance renouvelée dans une volonté désespéré de pouvoir revivre à nouveau. Les vers suivants peuvent en témoigner : « par exemple on toucherait vraiment un arbre / et l’arbre nous toucherait vraiment sensible / mais inaperçu dans son clignotement ». Ou encore : « le vers est léger mais c’est vrai qu’on a tous / un petit côté météorologiste ». En quoi diriez-vous de votre poésie qu’elle répond d’une recherche du sensible en se demandant sans cesse comme vous le notez encore : « nous […] serions ici dans / le domaine du sensible » ?

 

Vous disiez aussi plus haut « c’est à un monde qui s’abstrait auquel le poète se confronte » et ça me paraît très juste. Je dirais qu’il y a dans mon travail d’un côté cette tendance à l’abstraction et de l’autre, à l’opposé, une « recherche du sensible », oui : comment saisir ce qui nous entoure ? Parfois c’est ce dernier versant qui domine (comme dans Nous allons perdre deux minutes de lumière), d’autres fois c’est l’effacement (cf. De la pratique). Ici, j’ai l’impression que les deux sont en tension. Dans la couronne de sonnets, le domaine du sensible est à portée de main, même s’il n’est pas toujours saisi ; dans la deuxième partie, du fait de l’enfermement, le rien, le vide prennent beaucoup de place, même si le désir d’être au monde est toujours là et se fait plus pressant dans les dernières séquences (parce que « sortir », c’était aussi finir le livre !).

En réfléchissant à cette question, la figure du rhinocéros m’apparaît comme un deus ex machina. Que viendrait faire l’animal sauvage dans l’espace domestique sinon ? Lui, ce qu’il veut c’est tout casser, faire un trou dans le mur et retrouver le monde. Le sensible personnifié en quelque sorte. Peut-être. Et j’aime aussi l’idée que sa présence, comme d’autres motifs, produit du burlesque. Je ne suis pas encore tout à fait sûr, par contre, de savoir ce que le réparateur électro-ménager vient faire là.




Frédéric Forte, Le Sentiment général, P.O.L, avril 2026, 144 pages, 19 euros

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