« La littérature de franchise et son made-by »


Le 25 septembre, l'Académie Goncourt a retiré C'était ça ou mourir de sa première sélection. Quatre jours plus tôt, un compte anonyme baptisé « Balance ton Claude » accusait Thélyson Orélien d'avoir écrit son roman presque entièrement avec une intelligence artificielle. Entre ces deux dates, on a vu des puritains d'un genre nouveau jurer n'avoir jamais ouvert ChatGPT, et d'autres s'en vanter. L'affaire sera peut-être tranchée, mais la question qu'elle pose restera ouverte. Dans dix ans, que signera un écrivain quand il signe un livre ?
En février 1845, Eugène de Mirecourt fit paraître Fabrique de romans. Maison Alexandre Dumas et Cie. Le pamphlet accusait Dumas de signer des pages écrites par d'autres, et il le renvoyait à sa grand-mère, Marie-Cessette Dumas, réduite en esclavage à Saint-Domingue. C'est dans ces pages que le mot « nègre » a pris en français le sens d'écrivain caché, celui que le ministère de la Culture recommande depuis 2017 de remplacer par « prête-plume ». Dumas porta plainte, et Mirecourt fut condamné à six mois de prison.
L'atelier existait pourtant. Auguste Maquet, que Nerval avait présenté à Dumas, bâtissait les plans et rédigeait des premières versions que Dumas reprenait. Il avait accepté 145 200 francs, payables en onze ans, pour que son nom ne figure pas à côté de celui de Dumas sur les livres écrits ensemble. Les comptes tardant, il demanda aux tribunaux d'être reconnu coauteur. Il fut débouté en 1858, puis de nouveau en appel.
Cent quatre-vingts ans plus tard, l'écrivain soupçonné est né aux Gonaïves, et les deux mêmes fils se sont noués autour de lui. Des attaques racistes ont accompagné les accusations, au point que Boréal, son éditeur québécois, a dénoncé les messages haineux en suspendant la promotion du livre. La veille, La Presse avait établi qu'une chronique signée Orélien en 2013 traduisait presque entièrement un article du Philippine Star. Radio-Canada retrouvait de son côté, dans une nouvelle qu'elle avait elle-même primée, des phrases du Matin des magiciens de Pauwels et Bergier.
Ces plagiats se démontrent page contre page. Le logiciel qui a aidé La Presse à les repérer, Pangram, est d'ailleurs un détecteur d'IA, ce qui n'a pas suffi à trancher le cas du roman. Pour celui-ci, il n'existe que des probabilités. L'AFP en a soumis des extraits à plusieurs détecteurs, qui ne se sont pas accordés, et l'Académie a invoqué le « résultat convergent » d'analyses dont elle n'a publié ni les passages ni la méthode. Orélien nie avoir écrit avec une machine. Je n'ai pas à décider de ce qu'il a fait devant son écran. Dans peu d'années, la question qu'on lui pose (qui a écrit ces phrases ?) n'aura plus de réponse vérifiable pour la plupart des livres à paraître.
Un sur trois cents
Un détecteur rend une probabilité, que ses utilisateurs lisent comme une preuve de paternité. Une industrie d'« humaniseurs » s'est montée pour le tromper, et les éditeurs de détecteurs entraînent désormais leurs modèles contre elle. Les correcteurs ordinaires ne font guère mieux que les logiciels naïfs. À l'université de Reading, en 2024, 94 % des copies rédigées par l’IA et glissées parmi celles des étudiants ont échappé aux examinateurs. Les lecteurs entraînés réussissent beaucoup mieux. À l'université du Maryland, Jenna Russell, Marzena Karpinska et Mohit Iyyer ont confié trois cents articles à cinq annotateurs qui écrivaient eux-mêmes avec ces outils. Votant à la majorité, ils ne se sont trompés qu'une fois, y compris face à des textes passés par un humaniseur. Ceux qui se font prendre ont laissé passer ce que la machine proposait, avec ses mots d'emprunt et son ton de notice.
L'industrie promet davantage. En 2025, des chercheurs liés à Pangram ont présenté EditLens, censé mesurer la part de retouche par IA dans un texte humain, avec 90 % de bonnes réponses quand il faut ranger un texte parmi l'humain, le retouché et le généré. Le fabricant note donc son propre produit. Surtout, le modèle a été éprouvé sur des textes humains qu'une machine avait retouchés en un passage. L'opération inverse, la page proposée par la machine et réécrite à la main, n'y occupe qu'une étude annexe, alors que c'est elle qui se répand. À l'écrivain qui trie et récrit tout, on n'opposera jamais qu'un pourcentage, et aucun jury ne retire un livre sur un pourcentage. Sauf, depuis le 25 septembre, l'Académie Goncourt.
Franchise, n. f.
J'appelle littérature de franchise ce que ces textes mêlés produiront à grande échelle, et je prends le mot dans tous ses sens, à commencer par celui du commerce.
Une enseigne prête son nom à des établissements qu'elle ne tient pas ; elle garantit seulement qu'on y trouvera ce qu'elle a accepté d'y mettre. Le livre connaît ce modèle depuis longtemps. Dans les rayons de gare, les noms de Robert Ludlum, mort en 2001, ou de Tom Clancy, mort en 2013, coiffent encore celui de l'auteur réel, imprimé en petit. Depuis 2013, les albums d'Astérix portent en gros les noms de Goscinny et d'Uderzo, et plus bas ceux des successeurs qui les écrivent et les dessinent.
Au dos des iPhone, on lit « Designed by Apple in California. Assembled in China ». La marque y signe la conception et le contrôle, et reconnaît que la fabrication s'est faite ailleurs. Le livre de franchise porterait une mention du même ordre, à ceci près qu'elle resterait muette. J'appelle made-by cette signature nouvelle, qui vaut validation d'ensemble et responsabilité sur le produit fini. Sainte-Beuve dénonçait déjà en 1839, dans la Revue des Deux Mondes, une « littérature industrielle ». Il visait le roman-feuilleton, dont Dumas allait devenir le roi. L'expression se prend désormais au pied de la lettre, puisque la conception, l'assemblage et le contrôle final d'un livre peuvent être confiés à des mains différentes, et que le lecteur n'a la garantie que du dernier.
Être franc, enfin, c'est dire ce qu'on a fait. Au printemps, en Pologne, cela a coûté cher. Le 13 mai, au congrès Impact'26 de Poznań, Olga Tokarczuk a raconté qu'il lui arrivait de demander à un modèle de langage : « Kochana, jak mogłybyśmy to pięknie rozwinąć ? » (ma chérie, comment pourrions-nous développer joliment cela ?) Chère lectrice, cher lecteur, brève leçon de polonais : Mogłybyśmy est un « nous » au féminin, qui fait de la machine une collaboratrice et du roman une affaire à deux. Szczepan Twardoch, qui parlait au même congrès, écrivit sur Facebook, sans la nommer, qu'il faudrait avoir perdu la raison pour se faire aider d'un modèle de langage dans une occupation aussi noble que la littérature. Ziemowit Szczerek prit au contraire la défense de Tokarczuk. Elle publia une mise au point : l'IA ne lui servait qu'à accélérer ses recherches, et le roman à paraître à l'automne n'avait été écrit « ani z AI, ani z nikim innym », ni avec l'IA, ni avec personne d'autre. À Poznań, elle avait aussi prédit qu'on apprendrait vite à reconnaître les scènes bâties par une machine, comme on repère une photo truquée. Les correcteurs de Reading, qui ont laissé passer près de dix-neuf copies sur vingt, lui donnent tort, sauf pour les lecteurs qui écrivent eux-mêmes avec ces outils. Le public, lui, ne peut vérifier ni la mise au point de Tokarczuk ni le serment de Twardoch.
Rie Qudan, elle, a parlé sans qu'on ne lui demande rien. Lauréate du prix Akutagawa en janvier 2024 pour Tokyo-to Dojo-to, elle avait déclaré qu'environ 5 % de son roman reprenaient tels quels des textes produits par ChatGPT ; si elle s'était tue, personne ne l'aurait su. Sur 1 229 auteurs interrogés en mai 2025 par la plateforme BookBub, 45 % disaient se servir de ces outils, et 74 % d'entre eux ne le signalent pas à leurs lecteurs. L'échantillon penche vers l'autoédition, mais il donne l'ordre de grandeur du silence.
Au Moyen Âge, les franchises étaient les libertés que les villes arrachaient à leur seigneur, et affranchir voulait dire rendre libre. L'écrivain de franchise est affranchi de la main. Il n'a plus à produire chaque phrase pour en répondre, et cette liberté ressemble de loin à une démission.
Les assureurs appellent franchise la part du dommage qui reste à la charge de l'assuré quoi qu'il arrive, et c'est elle qui sépare la liberté de l'abandon. L'auteur peut confier une phrase à la machine ; il en paiera seul les dégâts, et une erreur factuelle ou un emprunt qu'il n'a pas repéré lui seront imputés comme s'il avait tout écrit. Le 22 février 1969, devant la Société française de philosophie, Foucault rappelait dans « Qu'est-ce qu'un auteur ? » que les textes ont eu des auteurs à partir du moment où l'on a pu punir quelqu'un pour ce qu'il publiait. Il appelait cela une « appropriation pénale ». La franchise ramène la signature à cette origine.
Les brouillons de Rouen
En janvier 2025, le Copyright Office américain a jugé que les instructions données à une machine ne faisaient pas de leur rédacteur l'auteur du résultat, et que choisir un texte parmi plusieurs propositions n'était pas un acte créatif. Il protège en revanche la sélection, l'agencement et la modification de ce que la machine a produit. Il avait appliqué ce partage dès 2023 à Zarya of the Dawn, une bande dessinée de Kristina Kashtanova dont il a enregistré le texte et la mise en pages, mais pas les images tirées de Midjourney. L'écrivain qui se contente de valider répond donc de son texte sans en être l'auteur au regard du droit américain.
Si le style de l'écrivain de franchise tient à ce qu'il écarte, sa rature change de support. La critique génétique a passé un demi-siècle sur les brouillons de Flaubert. Ceux de Madame Bovary, plus de quatre mille cinq cents pages conservées à Rouen, ont été transcrits en ligne par des bénévoles. Demain, elle cherchera les ratures dans les versions refusées et les consignes reprises dix fois, au fond d'archives qui seront des journaux de conversation.
Orélien et ses éditeurs disent vouloir documenter la genèse du roman. Des brouillons datés pèseraient plus lourd que n'importe quel logiciel, à charge comme à décharge, à condition d'établir qu'ils n'ont pas été rédigés après coup, ce dont une machine est aussi capable.
Les tirets de Dickinson
Depuis que la chasse aux tics est ouverte, des écrivains qui n'ont jamais utilisé ces outils corrigent leurs phrases pour ne pas leur ressembler. Ils remplacent un tiret par une virgule ou cassent une énumération, de peur qu'un lecteur ou un logiciel ne les soupçonne. La machine intervient alors dans des textes qu'elle n'a jamais touchés, comme un modèle à fuir. Le précédent est ancien. Quand Thomas Wentworth Higginson et Mabel Loomis Todd publièrent Emily Dickinson en 1890, ils remplacèrent la plupart de ses tirets par une ponctuation convenable, et il fallut attendre l'édition de Thomas H. Johnson, en 1955, pour les retrouver. Le soupçon fait aujourd'hui le travail que faisait alors la bienséance typographique.
L'emprise va plus loin, jusque dans la voix. À l'Institut Max-Planck de Berlin, Hiromu Yakura et ses collègues ont transcrit quelque 280 000 conférences mises en ligne par des universités sur YouTube. Après la sortie de ChatGPT, des mots que la machine affectionne, comme delve ou meticulous, y ont gagné du terrain, chez des orateurs qui ne s'en apercevaient pas. Yakura était parti d'un constat sur lui-même : il s'était surpris à dire delve plus souvent qu'avant. La contagion précède donc le soupçon. On prend le pli, puis on se surveille, et certains finiront par s'interdire des tours qu'ils avaient bien avant elle. Avec la question de savoir qui a écrit une phrase viendra celle de ce qui nous l'a fait écrire ou raturer.
Chaque écrivain se fixera sa règle. Ceux qui n'utiliseront jamais ces outils n'auront pourtant aucun moyen de se distinguer, texte en main, de ceux qui s'en seront servis sous un contrôle sévère.
La cuisine de l'écrivain
Les labels ne changent rien à l'affaire, puisque ce qu'ils certifient est une personne. L'Authors Guild a lancé en janvier 2025 sa certification « Human Authored », ouverte en mars 2026 à tous les auteurs publiés aux États-Unis. Plus de 3 000 auteurs y ont inscrit 5 000 titres. Elle vérifie l'identité des non-membres par un prestataire, jamais leurs pages. Mary Rasenberger, sa directrice, reconnaît que les manuscrits ne sont pas examinés, faute de méthode fiable, et c'est le label le plus honnête du lot, puisqu'il dit ce qu'il ne fait pas. En France, le label Création humaine adopté par Librinova en 2024 ajoute un entretien de l'auteur avec un auditeur. Les éditions de l'Observatoire, elles, ont lancé fin septembre, en pleine affaire, leur label « Sanctuaire ».
On pense au « fait maison » des restaurants, mais la comparaison tourne à notre désavantage. Depuis la loi Hamon de 2014, la mention a une définition légale, et un contrôleur peut entrer en cuisine pour vérifier qu'on y travaille des produits bruts. Personne n'entre dans la cuisine d'un écrivain.
Le droit européen a déjà adopté la logique de la franchise. Depuis le 2 août 2026, l'article 50 du règlement sur l'intelligence artificielle oblige à signaler les textes générés publiés pour informer le public sur des questions d'intérêt général, sauf s'ils ont été relus par un humain et qu'une personne en assume la responsabilité éditoriale. Le texte vise la presse et non le roman. Il n'empêche que Bruxelles a couché sur le papier, en langue de règlement, la règle du made-by : quelqu'un signe, donc personne n'avoue.
Un marquage fiable des textes générés ruinerait cette analyse s'il s'imposait. Google l'a tenté avec SynthID-Text, décrit dans Nature en 2024 et déployé dans Gemini. Sa propre documentation admet qu'il résiste à une paraphrase légère, et une étude indépendante de 2025 l'a vu faiblir sous la paraphrase et la double traduction. On voit mal comment une telle marque survivrait à une réécriture phrase à phrase, qui est précisément le travail de l'auteur de franchise.
Quand le texte ne prouve plus rien, la présence de l'écrivain devient la seule garantie qu'on puisse éprouver. Devant un public, en librairie ou dans un salon, il doit défendre ses phrases et les prolonger sans écran. L'Académie Goncourt devrait se méfier de cette garantie-là, car elle s'y est déjà laissé prendre. En 1975, elle couronna La Vie devant soi d'un certain Émile Ajar. Paul Pavlowitch, un petit-cousin de Romain Gary, tint le rôle devant les journalistes, et Gary ne révéla la supercherie que dans un texte posthume, Vie et mort d'Émile Ajar, en 1981. La présence aussi peut se sous-traiter, mais il a fallu à Gary un parent complice, des années de mensonge et sa propre mort pour que le secret tienne, alors qu'une page truquée demande beaucoup moins. Orélien, qui dit s'être nourri de Gary, a quitté la France avant la fin de sa tournée. En suspendant sa promotion et en le retirant des salons, on lui a ôté le seul lieu où il aurait pu répondre de son texte autrement que par un communiqué.
Quant à Mirecourt, il avait raison sur l'atelier et tort sur tout le reste. La part raciste de la campagne contre Orélien se combat sans attendre de savoir s'il a écrit seul, parce que la haine ne dépend pas de la réponse. Le prochain atelier n'aura pas de Maquet pour témoigner, et chacun de ceux qui signent paiera seul la franchise de chaque phrase qu'il a laissée paraître.


