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Le racisme, la misogynie et leurs ravages : Toni Morrison conteuse de l’innommable

  • Photo du rédacteur: Pauline de Toffoli
    Pauline de Toffoli
  • il y a 10 minutes
  • 7 min de lecture

Toni Morrison (c) John Mathew Smith 2001
Toni Morrison (c) John Mathew Smith 2001





Écrire la haine, écrire l’amour : voilà, peut-être, les deux plus beaux et terribles défis qu’un auteur puisse se proposer de relever lorsqu’il pose le pied sur le terrain vague des passions… Toni Morrison ne choisit pas. Elle embrasse l’un et l’autre, les confronte, les refond, les marie et les déchire, les pétrit jusqu’à ce que ses romans deviennent la fresque édifiante d’une condition humaine torturée, écartelée entre ses affres et ses grâces. L’ambition est d’autant plus redoutable pour notre autrice qu’elle prend pour racines le racisme et la misogynie, au zénith de leur crasse. Rétrospective sur l’œuvre labyrinthique, magistrale et farouchement engagée de Toni Morrison, première femme afro-américaine à recevoir le prix Nobel de littérature en 1993.

Il faut avant toute chose se prémunir des raccourcis : il serait, en effet, abusif de faire de Toni Morrison une auteure vindicative, dont les récits, certes violents, trouveraient leur matrice dans une volonté de choquer et malmener le lecteur par des confrontations explicites et graphiques entre protagonistes noirs et blancs. Elle s’en explique d’ailleurs dans un entretien de 1995 pour The Common Reader : « There are lots of ways to destabilize racism, and protest novels are only one way. Maybe they’re the best way, and maybe they aren’t. I’m not interested in that. » (« Il y a beaucoup de façons de mettre à mal le racisme, et les romans contestataires n’en représentent qu’une seule. Il s’agit peut-être du meilleur moyen de le faire ; peut-être pas. Cela ne m’intéresse pas. », nous traduisons.) Revenant sur l’ostracisation des femmes au sein même de la communauté littéraire – et de la communauté afro-américaine tout court –, elle explique avec une remarquable finesse la manière dont les hommes afro-américains se construisent dans une écriture de la confrontation, tandis que beaucoup de femmes afro-américaines choisissent sciemment de ne pas mettre au centre de l’intrigue un rapport agonistique entre l’oppresseur et l’oppressé, mais proposent de braquer la focale sur le quotidien des protagonistes afro-américains – et notamment, des femmes – au sortir de l’esclavage. Cet angle d’attaque est justifié par le désir de ne pas faire de l’homme blanc l’objet du récit : ce sont les oppressés et leur quotidien que l’on met en lumière : « It is as though black women writers said, “Nobody’s gonna tell our story.” Nobody but us. » (« C’est comme si les écrivaines noires disaient : "Personne ne racontera notre histoire". Personne, sauf nous. » The Common Reader, 1995, nous traduisons). Cette position, critiquée par les écrivains afro-américains masculins, est également l’un des terreaux d’une méthode sociologique propre à une branche du « Black Feminism », fondée sur la conviction que l’expérience vécue du sujet oppressé et de ses relations interpersonnelles est aussi bien un témoignage qu’un outil d’analyse socio-historique à part entière (voir notamment « l’épistémologie du lien » évoquée par Patricia Hill Collins dans son article « La construction sociale de la pensée féministe Noire », 1989, trad. Anne Robatel in Black Feminism, Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, L’Harmattan, 2008, p. 165-166). Il n’est pas anodin que cette théorisation de la pensée féministe afro-américaine trace en filigrane les thèmes obsessionnels des romans de Toni Morrison, à savoir les relations intersubjectives entravées au sein d’une communauté traumatisée, et notamment la difficulté immense, pour une femme, à faire famille après avoir été niée en tant qu’être humain, en tant que sujet aimant et aimé. (Voir à ce sujet les analyses de Patricia Hill Collins et Claudia Jones, ibid., p. 161.)

Si l’on se borne à Beloved et à L’Œil le plus bleu, les deux romans les plus connus de Toni Morrison, force est de constater que l’intrigue se noue à chaque fois sur fond de dysfonctionnements familiaux, plus ou moins implicites, mais toujours révélateurs de douleurs et violences sordides occasionnées par le passé traumatique des personnages. Si tous n’ont pas vécu l’esclavagisme, chacun, à sa manière, en porte le funeste héritage : de mal individuel, la déshumanisation passe au rang de mal collectif et intégral, qui se transmet à la manière d’une malédiction presque surnaturelle, de génération en génération. Cette impression est amplifiée par le style souvent fantastique (merveilleux ?) employé par Toni Morrison, qui n’hésite pas à mêler fantômes, prémonitions, magie, hallucinations et réalisme brut : procédé habile au moyen duquel le lecteur circule au cœur d’une violence intégrale : testimoniale et historique, symbolique et cryptique.

À l’origine de ces deux romans, deux faits réels. L’Œil le plus bleu fait fond sur une anecdote d’enfance de l’écrivaine : une amie noire lui confie rêver d’avoir les yeux bleus. Toni Morrison éprouve un profond dégoût en imaginant le visage de sa camarade avec de tels yeux, qu’elle juge, en pensée, monstrueux. Elle se trouve confrontée, pour la première fois, à l’absurdité des critères de beauté, à leur caractère raciste, et à l’aliénation défiant toute logique qu’ils occasionnent chez certains individus – notamment les femmes. Poussant à son maximum l’expérience, elle fabrique un jeune personnage féminin unanimement considéré comme laid, Pecola, qui sombre dans son obsession pour les yeux bleus et leur promesse de beauté, jusqu’à la destruction de son intériorité et de sa santé psychique et physique. Beloved, de son côté, est la reprise d’un fait divers qui constitue le nœud de l’intrigue – le meurtre d’un de ses enfants par une ancienne esclave rescapée, Margaret Garner – qui devient Sethe, dans le roman –, motivé par le refus que cet enfant retourne à ses anciens bourreaux s’ils le retrouvent. En effet, la progéniture d’une femme asservie héritait juridiquement de son statut et pouvait donc, lorsqu’elle s’enfuyait avec eux, être eux aussi réclamés par son propriétaire et ramenés en territoire esclavagiste. Toni Morrison explore dès lors le dilemme moral, extrême, du choix de l’infanticide, préféré au risque de l’asservissement et des conséquences physiques et psychologiques irréversibles qui l’accompagnent.

Dans les deux cas, une forme troublante et bifide de prétendue « folie » est mise en scène, telle qu’elle inquiète la cause de la perte de contrôle des protagonistes : sont-ils authentiquement dérangés, ou bien leur trajectoire est-elle le symptôme d’une violence irreprésentable sinon par les ruines qui demeurent d’eux, et le cosmos ravagé dans lequel ils semblent évoluer ? Le problème de la salubrité mentale est systématiquement décentré dans les récits de Toni Morrison : ce n’est pas l’individu qui génère le mal qui l’atteint, ni même qui le développe à la suite de sévices. Et pour cause : la notion même d’individualité est totalement remise en question. Les séquelles ne se propagent pas petit à petit dans l’esprit des victimes, et ne sont pas décrites comme un processus de dégradation d’une personnalité originelle. Les séquelles sont données dès le début de chaque histoire comme l’ « essence » des femmes violentées : comme personnalités originelles. Ce procédé, troublant, ne pointe pas vers une affirmation positive de Toni Morrison quant à la nature véritable de l’identité : bien davantage, il cherche à majorer le trouble et le désarroi du lecteur face aux conséquences terribles des crimes racistes et misogynes, puisqu’il n’existe pas, dans le roman, de sujet prétraumatique intact auquel nous pourrions revenir et nous raccrocher. Cette manière d’essentialisation qui fait l’indignation du lecteur, et qui s’origine dans les exactions commises par la population blanche à l’endroit de ces femmes avant même qu’elles ne deviennent conscientes d’elles-mêmes, est par la suite amplifiée par le mépris d’une partie des hommes noirs à leur encontre. De là, un faisceau de problématiques jaillit et projette ses innombrables rayons sur les intrigues narratives : le personnage féminin tragique est-il irrémédiablement condamné ? La quête de construction – et non de reconstruction ! – de soi est-elle possible ? Ce personnage isolé pourra-t-il faire monde avec autrui ? Qu’est-ce qu’un lieu à soi ? Sans oublier la question épineuse et centrale que pose très subtilement Toni Morrison, puisqu’il en va de la survie de tous : l’homme noir peut-il mettre un terme à l’oppression qu’il exerce lui-même sur les femmes de sa communauté, et contribuer à créer le noyau nécessaire à sa renaissance : une famille soudée sans abus ni misogynie ?

Les réponses varient selon les romans. Mais une chose demeure : rien d’intact ne sort des histoires racontées par Toni Morrison. L’espoir, la vie qui persiste demeurent lestés d’une absence, d’une poétique de l’inconsolable. Si la mère survit à l’infanticide, la fillette tuée stagne pour l’éternité entre oubli et souvenir qui rôde sans qu’on ne le reconnaisse pour ce qu’il est – un enfant – mais pour ce qu’il symbolise : le deuil impossible des crimes racistes subis par des générations d’esclaves. Si les adolescentes qui évoluent autour de Pecola survivent aux violences racistes et sexuelles auxquelles elles sont exposées, cette dernière reste enfermée au sein de son foyer dysfonctionnel et se désintègre physiquement et psychologiquement, persuadée qu’elle possède enfin des yeux bleus tandis qu’elle perd ce qui lui restait de chair réelle et non hallucinée, en subissant l’inceste paternel.

L’intention de Toni Morrison semble donc a priori d’interroger, voire d’inquiéter la possibilité de surmonter la misogynie perpétrée par les hommes, de surmonter le racisme qui le supporte et s’y tresse. Cependant, elle propose aussi quelque chose de plus complexe, de plus douloureux – de plus dangereux, peut-être. Elle laisse le droit à ses personnages de ne pas être des héroïnes : elle les laisse devenir des monstres au sens symbolique ou bien surnaturel du terme. Mais en leur donnant ce droit, elle nous donne également et simultanément le devoir de choisir entre le dégoût, l’inconfort moral, le désespoir, ou le courage de pénétrer dans les entrailles d’une humanité blessée, pas tout à fait morte, mais, pour l’instant, pas encore tout à fait vivante non plus ; une humanité qui se réécrit dans la souffrance et la violence, une humanité qui réclame une justice et un nouvel ordre politique en quête perpétuelle d’eux-mêmes… Une humanité qui baigne tout entière dans la larme de tendresse où gisent Sethe et ses enfants, où gît Pecola, dans cette petite perle d’eau claire que l’on appelle « amour », et que l’auteure, sans la présenter comme un remède, une issue ou un idéal, sème à la manière d’un pavot impertinent et tenace.

Impertinente, tenace, la poésie que Toni Morrison a été capable de faire éclore au cœur des ténèbres qui hantent ses sœurs.



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