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Mary Wollstonecraft : Enrichir la bibliothèque du matrimoine (Défense des droits de la femme)

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    Christiane Chaulet Achour
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Portrait par John Opie (v. 1797)
Portrait par John Opie (v. 1797)


« Dans ma lutte pour les droits de la femme, mon principal argument est fondé sur ce principe simple : si la femme n’est pas préparée par son éducation à devenir la compagne de l’homme, elle arrêtera le progrès du savoir et de la vertu, car la vérité doit appartenir à tous, sans quoi elle n’aura aucune influence sur la pratique générale »

A Monsieur Talleyrand-Périgord, ancien évêque d’Autun





Qui est alors Talleyrand ? Il faut le savoir pour comprendre pourquoi Mary Wollstonecraft lui envoie son essai qui devient, en quelque sorte, un droit de réponse ! En effet, Agent général du clergé, il a adressé aux évêques le 8 novembre 1781 un questionnaire relatif aux collèges et touchant aux méthodes d'enseignement. C'est dix années après, en 1791, qu’il écrit un important rapport sur l'instruction publique (notons qu’il est aidé par des personnalités comme Laplace, Monge, Condorcet ou Lavoisier) ; s’il comporte des avancées essentielles pour l’Instruction publique, il est bien conventionnel en ce qui concerne les femmes qui ne doivent recevoir qu’une « éducation à caractère domestique ». L’essayiste anglaise réagit à cette infériorisation des femmes et à leur mise en retrait d’une instruction véritable, comme celle donnée aux hommes. Cela la pousse à écrire à Talleyrand et, en 1792, à publier son ouvrage A Vindication of the Rights of Woman.

 

 

Ce nom de Mary Wollstonecraft ne sonne certainement pas de façon familière aux oreilles de tout un chacun ou chacune, même à celles des féministes. C’est donc un vrai cadeau de la découvrir grâce à la nouvelle traduction d’Héloïse Salelles et de Douglas Hoare, qui vient d’être éditée en une collection facile à se procurer : « Champs classiques » chez Flammarion : on n’aura ni l’excuse de la disponibilité, ni celle du prix !

Le premier paragraphe de la préface, sous un titre qui qualifie l’autrice de « lumière ardente du féminisme », incite à la découverte :

 

« Elle se revendique philosophe, à une époque où les "femmes savantes" sont jugées ridicules ou monstrueuses. Elle s’insurge contre la royauté, l’esclavage et la propriété, qualifie le mariage de prostitution légale et aspire à l’abolition de la distinction de sexe. Radicale et subversive, Mary Wollstonecraft est méconnue en France. Pourtant, cette autrice anglaise s’est passionnée pour la Révolution française, au point de séjourner à Paris et en Normandie entre 1792 et 1795, et d’adresser la Défense des droits de la femme (1792) au député Talleyrand. Dans cette œuvre puissante et originale, qui fut l’objet d’une traduction française immédiate, Mary Wollstonecraft invite ses "chères contemporaines" à s’émanciper du regard masculin, à se révolter contre leur condition d’esclave domestique et d’objet sexuel, à agir et à penser par elles-mêmes ».


Des données biographiques suivent cette première mise en perspective : elles sont indispensables lorsqu’on veut "entrer" véritablement dans un ouvrage aussi novateur pour son époque. On dit couramment que le contenu d’un ouvrage se suffit à lui-même mais apprendre et voir s’animer la personnalité qui, si tôt, a eu l’audace de cette écriture, décuple la curiosité et informe sur les pilotis qui ont, souvent invisiblement, construit la remise en question de l’ordre patriarcal. On voit ainsi de qui l’on vient même si on l’ignorait ; on gagne alors en modestie, se retenant de découvrir la lune quand on prend conscience qu’elle fut, en partie, découverte, par une femme il y a plus de 250 ans ! Chez elle, comme chez tant d’autres, vie et œuvre s’entremêlent et, parfois, se contredisent. Aucun être, aussi intelligent soit-il, n’est fait d’une seule pièce.

 

Née à Londres en 1759 dans une famille de la petite bourgeoisie industrielle, elle ne connaît pas une enfance heureuse, n’est pas autorisée à suivre de longues études, ce qui explique le caractère autodidacte de sa formation et éclaire son désir d’apprendre malgré tout. En 1778, elle accepte d’être dame de compagnie durant deux années pour gagner sa vie. En 1784, elle fonde une école de filles près  de Londres mais celle-ci fait faillite à la suite du décès de sa co-fondatrice. En 1787, elle publie un traité sur l’éducation des filles. Elle tente un nouvel emploi dans une famille aristocratique qui se solde par un échec. Mais avec elle, tout échec est aussi une expérience qui permet d’observer et d’expliquer. Elle décide alors de faire de l’écriture son métier et a cette phrase dans une lettre à sa sœur Everina : « je serai donc la première d’un nouveau genre ». C’est ce qu’elle réalise en éditant divers travaux littéraires, des traductions en recensions à un livre pour enfants. Ces activités la mettent en contact avec d’autres intellectuels.

La Révolution française de 1789 a provoqué des débats houleux en Angleterre. En 1790, elle écrit une « réponse incendiaire et sarcastique » pour contrer des critiques conservatrices, Défense des droits des hommes. C’est en janvier 1792 qu’elle publie son second essai politique – celui qui nous intéresse ici –, Défense des droits de la femme qu’elle adresse à Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord dont elle critique ouvertement sa conception de l’éducation des filles (éducation domestique, vie calme au sein du foyer, école jusqu’à 8 ans…) : elle est révoltée par cette conception rétrograde. On pourrait s’étonner de sa traduction immédiate  en français mais il faut revenir au contexte de l’époque : les femmes ont pris conscience de leur rôle et de leur pouvoir en ramenant de force de  la famille royale, de Versailles à Paris le 5 octobre 1789 et elles sont partie prenante dans les transformations qui secouent la France. Leur émancipation véritable du carcan des traditions ne va pas aboutir rapidement.

 

Mary Wollstonecraft arrive en décembre 1792  à Paris : elle y rédigera un livre sur l’année 1789, même si elle a pas mal de désillusions ; elle est choquée par l’exécution du Roi et par la terreur. Parallèlement, elle a une relation avec un Américain, Gilbert Imlay, dont elle aura une fille Fanny, en 1794 au Havre. Abandonnée par son amant, elle rentre à Londres en avril 1795 et tente de se suicider en apprenant son infidélité. Néanmoins, elle accepte de l’aider pour une affaire commerciale en Scandinavie. Cela ne renoue pas le lien et elle tente, une seconde fois, de se suicider. Il y a manifestement contradiction entre ses idées, vigoureusement écrites, et sa soumission à un homme par amour : « mon cœur imprévisible crée mon propre malheur », écrit-elle. Mais, en même temps, ces voyages la forment et l’enrichissent. Elle connaît un grand succès et de nombreuses traductions en publiant, en 1796, Lettres de Scandinavie, mélange d’autobiographie, de poésie lyrique et d’observations sociologiques. Ces « lettres » ont été traduites en français en 2013 aux Presses Universitaires de Provence.

 

Elle rencontre alors un philosophe anarchiste, William Godwin: bien que l’un et l’autre soient hostiles au mariage, ils se marient en 1797 quand Mary est enceinte. Mais elle meurt lors de l’accouchement d’une septicémie, à 38 ans, donnant naissance à une petite Mary qui deviendra elle-même une autrice célèbre en publiant en 1818, Frankenstein ou le Prométhée moderne, sous son nom marital de Mary Shelley, née Mary Godwin.

 




Recreación de una joven Mary Shelley. Foto: Midjourney/J.C

 

 

L’œuvre qui est offerte à notre lecture, dans une nouvelle traduction, est portée par l’élan des Lumières mais, en même temps, prend une position critique de dissidence en ce qui concerne les femmes. Car l’ouverture tant célébrée des hommes des Lumières achoppe sur la question des femmes. Les textes de l’époque défendent les inégalités entre les deux sexes avec tous les arguments habituels que l’autrice maîtrise parfaitement. Elle prend tout particulièrement dans sa ligne de mire Jean-Jacques Rousseau et son Emile ou de l’éducation (1762) et son livre V où il expose les principes de l’éducation de Sophie. Dans le chapitre 5 de l’essai de Mary Wollstonecraft, « Condamnation de certains écrivains qui ont fait des femmes les objets d’une pitié voisine du mépris », elle consacre tout le début du chapitre à un décryptage ligne à ligne de ce que Rousseau avance à ce propos. Elle ne se contente pas de propos généraux mais cite de longs passages (17 dont certains de deux pages, d’autres plus courts) qu’elle commente, mettant en italiques les formulations qu’elles jugent particulièrement absurdes. Elle cite les passages, écrit-elle, « de peur que mes lecteurs ne me soupçonnent de déformer le raisonnement de l’auteur pour mieux défendre mes propres arguments. J’ai déjà affirmé qu’en éduquant les femmes selon ces principes fondamentaux, on produit un système de ruse et de lascivité ». Cette analyse de texte devrait figurer dans tous les manuels scolaires aujourd’hui qui présentent Emile ou de l’éducation.

Il est clair que, pour elle, l’infériorité de la femme n’est pas de nature mais de culture, construite par les sociétés. Depuis sa naissance, on rabaisse la femme ; or, tous les êtres humains sont doués de raison : il suffit de la cultiver quel que soit le sexe.

Elle répète avec force que les femmes ne sont ni des « esclaves », ni des « jouets » : on les transforme ainsi pour le bien-être masculin. Les hommes les embobinent en les flattant pour mieux les asservir.

Elle donne une grande importance à la vertu, mot qu’elle emploie tout au long de ces pages car la chasteté ou la retenue (dans l’habillement et la parure ou dans la gestuelle et le comportement) permettent de se prémunir contre le libertinage, arme de la domination masculine. Car la féminité, telle que l’entendent les sociétés, est un piège : les femmes doivent cultiver les vertus masculines, celles dont on les prive : l’intelligence et le courage.

 

Mary Wollstonecraft n’est pas seulement sensible à l’esclavage des femmes mais à l’esclavage même, cet « abominable trafic ». Elle écrit d’ailleurs une recension sur le récit autobiographique d’un esclave devenu écrivain, Olaudah Equiano. Elle défend aussi la classe ouvrière. Elle dénonce la confiscation de la révolution : l’aristocratie a été évincée au profit de la bourgeoisie. Elle défend aussi les droits de l’enfant.

 

Sa voix fait écho à celle d’Olympe de Gouges qui fait paraître en 1791 sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, avant même la Défense de Mary Wollstonecraft. La Déclaration est plus synthétique et concentre les revendications ; la Défense est plus analytique et développe ses idées avec de multiples références. Là où ces deux femmes restent femmes de leur temps, c’est dans une vision de la famille conventionnelle. L’essayiste anglaise ne parvient pas à élargir sa dénonciation à toutes les femmes et se cantonne aux femmes de la classe moyenne en Europe. L’essayiste ne remet pas en question la vision de l’Orient fantasmé que diffusent les Lumières. Ainsi, dans on introduction, en évoquant le mariage, elle affirme : « Et, ce désir faisant d’elles de simples animaux, lorsqu’elles se marient, elles se comportent comme des enfants : elles se parent, se maquillent et affublent de petits noms les créatures de Dieu. Assurément, de si faibles personnes ne sont bonnes que pour le sérail ! »

 

L’œuvre de Mary Wollstonecraft fait sensation : qu’on la célèbre ou qu’on la traîne dans la boue, en Angleterre ou en France, son écrit ne provoque pas une révolution pour les femmes. Manon Roland et Olympe de Gouges sont exécutées à l’automne 1793 : rien de plus efficace que la répression violente pour réduire les femmes au silence. William Godwin publie, en 1798, Memoirs of the author of A vindication of the Rights of Woman, en décrivant les différentes étapes de la vie de sa femme, une vie peu orthodoxe : il porte ainsi un coup fatal à sa réputation.

Méprisée, oubliée puis redécouverte, son œuvre est à lire tant elle peut donner une antériorité à des constats et revendications encore actifs. Cette nouvelle traduction démontre que cet essai fait partie des textes fondateurs du féminisme. Elle est enrichie d’un appareil de notes absolument essentiel où on découvre toute une bibliographie concernant les traductions antérieures de l’autrice et les ouvrages déjà publiés ainsi que des études sur l’époque et les références des œuvres citées.

Même si on a quelques réserves sur le rôle donné à la mère dans le foyer, sur la méfiance envers la sexualité, on peut retenir comme centrale, l’affirmation d’une émancipation par le savoir. Le savoir est une arme de protection massive contre l’infantilisation des femmes. On retient aussi le rejet de « l’épouse » au profit de « la compagne », égale à l’homme, participant pleinement à la vie sociale, familiale et intellectuelle.

 



* Héloïse Salelles est enseignante en classes préparatoires. Elle est titulaire d'un doctorat en philosophie politique de l'université de Nanterre. 

* Douglas Hoare est docteur en esthétique, diplômé de l'université Paris VIII. Il est l'auteur de l'essai, Le jeu vidéo ou l'aliénation heureuse, paru en 2019.

 

 



 

Mary Wollstonecraft, Défense des droits de la femme, accompagnée de remarques sur des sujets politiques et moraux. Traduit de l’anglais par Héloïse Salelles et Douglas Hoare. Présentation par Héloïse Salelles,  Flammarion, "Champs classiques", 2026, 382 pages.

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