Marielle Hubert : « L’œuvre de Duras est certainement le soutien le plus précieux qui puisse être quand on est autrice ou auteur »
- Marielle Hubert
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Pour ouvrir cette seconde semaine des 30 ans après la disparition de Duras, retour avec Marielle Hubert sur l'influence de l'autrice du Ravissement de Lol V. Stein. Pour l'autrice des remarqués Ceux du noir et Il ne faut rien dire avant, dans quelques semaines, la parution de Selon toi, Duras s'offre comme une voix majuscule.
Comment avez-vous découvert Marguerite Duras ? Un livre ? Un film ? Une pièce de théâtre ? Ses entretiens ?Quelle a été votre réaction après la "rencontre" avec cette écrivaine ?
Quand j’étais enfant et qu’elle était encore vivante, j’avais remarqué que le simple nom de Marguerite Duras provoquait toujours des réactions épidermiques chez les adultes qui savaient qui elle était. J’ai le souvenir d’entendre des hommes la mépriser ouvertement et des femmes l’admirer tout aussi violemment. Sa simple évocation générait du conflit, ça ressemblait aux disputes sur la politique. Moi, cela me plaisait infiniment, cette femme capable de faire crier des adultes ! Ma véritable rencontre avec son travail se situe l’année de sa mort, en 1996, alors que j’ai 13 ans. Je suis inscrite à un cours de théâtre au centre dramatique national de Sartrouville et deux participants du groupe sont distribués par notre metteuse en scène dans la Musica deuxième. Ce jour-là, j’ai la sensation de rentrer chez moi après un long exil. Comme si j’avais trouvé un endroit où vivre. Il se trouve que j’ai une histoire directe avec elle d’une certaine façon, c’est d’ailleurs l’un des sujets de mon prochain livre. La découverte de Duras est indissociable de la scène dans ma trajectoire, c’est ensuite que je commence à lire ses livres.
Pourriez-vous me citer : le livre, le personnage, la phrase de Duras qui vous ont le plus marqué ? Pourquoi ce ou ces choix ?
Le livre est assurément Le Ravissement de Lol V Stein. Le personnage, le Vice-Consul. Ces deux personnages ont en commun d’avoir fusionné leur être avec le moment de bascule de leur existence, ils sont des êtres-moments. Ils ne vivent pas dans la célébration du passé, ils sont devenus des possibilités de reconduction éternelle du moment du choc. Ils intègrent chaque portion de présent et de réel à leur déchirure originelle, et ce faisant, ils contaminent ceux qui les approchent. Leur silence génère une forme d’inquiétude, de rumeur chez les autres. Je chéris cette écriture unique qui sait raconter ceux qui divorcent de l’existence, ceux qui se retirent des affaires communes au nom d’une douleur supérieure. La plupart des romans que nous lisons et des films que nous voyons nous proposent le récit d’une évolution des personnages, il s’agit de montrer une trajectoire, un changement. Chez Duras, on a la sensation que l’enjeu n’est jamais d’apprendre quelque chose ni de se mettre en mouvement. Il s’agit d’épuiser le monde par le langage exactement où l’on se trouve, d’en trouver l’essence. Cette absence de progression est prodigieuse, comme dans Hiroshima mon amour par exemple où tout est dit dans les premières minutes. Je respecte infiniment cela : le refus d’avancer, de s’éloigner du lieu où s’est produite la grande catastrophe. Je me sens une profonde proximité avec cette immobilité.
Qu’est-ce qui vous fascine le plus chez elle ? Sa langue hyperbolique, anaphorique, ses silences ? Ses sujets atemporels qui reflètent, comme la parole du mythe, la mémoire à la fois collective et individuelle du XXe siècle ?
Ce qui me fascine chez Duras est sa recherche sans relâche de la phrase qui épuiserait le réel, le monde et l’histoire en un coup. On peut suspendre la lecture de ses textes à n’importe quel moment, tout est déjà dit. C’est comme si elle avait cherché le livre qui la mènerait au silence définitivement, avec acharnement, en étant toujours plus précise, toujours plus juste, plus près d’un principe élémentaire de l’existence. Elle nous dit continuellement c’est « absolument » ou ce n’est « jamais ». J’aime son refus de la nuance, du relativisme et du doute, son arrogance me plaît. Elle fabrique une langue qui fait œuvre de vérité, comme un agrandissement du réel qui ne peut pas se discuter. C’est par la langue que Boulogne-Billancourt devient Calcutta, qu’Hiroshima est Nevers et c’est absolument vrai. Chaque action des personnages, chaque phrase de la narration est ourlée par la mort. Les personnages de Duras négocient chaque minute de leurs existences avec la fin, il n’est question que de survie.
La "modernité" de son écriture, celle qu’elle a nommée dans les années 1980 « écriture courante », impatiente de s’exprimer, au plus près de l’intention orale et de l’inspiration créatrice, a-t-elle inspirée votre œuvre ?
On ne connait jamais les influences qui traversent notre langue, et je me méfie beaucoup de quiconque se réclame d’une autrice ou d’un auteur. Quand j’écris un livre, je me tiens bien loin de ses livres, comme si je pouvais subir le principe de contamination qu’on peut lire chez Yann Andréa, comme si ma langue n’allait pas résister. Ceci étant dit, l’œuvre de Marguerite Duras est certainement le soutien le plus précieux qui puisse être quand on est autrice ou auteur : l’idée que la vie de celui ou celle qui écrit est très petite, vide presque, que nommer est un travail qui absorbe tout et que le reste est toujours secondaire est un secours. Si les vivants ne le comprennent pas, on peut toujours rouvrir Écrire.
Duras encore, ou on la confie à l’histoire littéraire ?
Encore bien sûr, pour le choc qui continue de faire son œuvre quand on confie ses livres aux jeunes lecteurs. Il me semble que l’apport de notre époque quant à son œuvre est à chercher du côté du théâtre car si elle a écrit des pièces somptueuses, je pense que Duras était une mauvaise metteuse en scène, incapable d’accueillir la création et le génie des acteurs. C’est probablement la seule chose avec laquelle je suis en profond désaccord avec elle. Elle l’écrit dans la Vie matérielle : « Le jeu enlève au texte, il ne lui apporte rien, c’est le contraire, il enlève de la présence au texte, de la profondeur, des muscles et du sang. » Quelle erreur ! Il faut continuer à jouer ses pièces avec les acteurs, pas contre eux.
(Questionnaire par Simona Crippa/Propos recueillis par Johan Faerber)
Marielle Hubert, Selon toi, P.O.L, avril 2025, 192 pages, 20 euros
