MM & BB : le miroir se souvient
- Benoit Gautier

- il y a 5 jours
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« Marilyn était pour partie une reine, pour partie une enfant misérable, parfois à genoux devant son propre corps, parfois au comble du désespoir à cause de lui. »
Arthur Miller
« La Reine Bardot se tient juste là où finirait la morale et, à partir de quoi la jungle serait ouverte, de l’amoralité amoureuse. Un pays d’où l’ennui chrétien est banni. »
Marguerite Duras
Casque d’or bleu blanc rouge et canicule blonde made in USA, Brigitte Bardot et Marilyn Monroe, sex-symbols inégalées sur la planète cinéma, dessinent les contours d’une émancipation en trompe-l’œil, piégées dans les maillages d’un male gaze qui les fétichise autant qu’il les redoute.
Retour sur la rencontre furtive entre MM et BB, actrices-chanteuses à la diction sculptée, dont le miracle cinégénique cache une lutte sourde : celle de prouver que la beauté n’exclut pas le talent. Face au miroir du Savoy à Londres, en 1956, lors de la présentation à Elizabeth II, « l’image Vertigo » de BB en devenir, de MM au bord de la falaise. Reflet de deux souveraines de leur persona, otages des désirs masculins. Entre éternité celluloïd, prison de l’image et traques des photographes : Marilyn à la mort prématurée, offerte sur l’autel des fantasmes et des produits dérivés ; Brigitte à l’aigreur d’un discours réactionnaire, de propos racistes, homophobes, antiféministes, qui fracturent sans appel la liberté originelle d’une Ève en 35 mm.
Le blond capillaire réunit Monroe et Bardot. La seconde l’adopte par admiration pour la première en 1956. Elle le défige, le « choucroute » telle une Marie-Antoinette tombée du lit après une nuit blanche au hameau, puis le libère au creux des reins, en un temps où le casque n’était pas obligatoire en Harley-Davidson. L’autre point commun de ces deux superstars qui volaient la vedette à leurs partenaires masculins – Bardot était beaucoup plus payée qu’eux –, réside dans l’absence totale de disgrâce que leur corps et gestes renvoient à l’image. De la séquence de Bus Stop de Joshua Logan (1956), où Monroe s’évente avec la feuille d’un journal sur le rebord d’une fenêtre pour dissiper la chaleur de la nuit, à la plongée sous le soleil de Capri, où Bardot arpente les marches de la villa Malaparte dans Le Mépris de Jean-Luc Godard (1963). Au-delà de la perfection de leur plastique, les pores de leur peau laiteuse absorbent et réfléchissent la lumière. Le mouvement abandonné d’un bras chez MM, le déhanché nonchalant chez BB apportent au cinéma toute la noblesse de son ambition : capter l’espace divin d’un instant et le transformer en un moment d’éternité. Stéréotypé certes, car conçu, produit, objectivé, sublimé pour le plaisir du spectateur masculin.

Plus encore que le verbe, la voix de toute star du 7e art fait corps avec sa persona, d’autant plus quand elle chante, comme Monroe et Bardot. Duo qui prend à la lettre la maxime de Jean Cocteau : « Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi. ». Ces deux fortes têtes, que l’usine à rêves aurait préférées creuses et dociles pour mieux les mater, poussent la chansonnette, accrochent au passage certaines mélodies dans le panthéon des standards. Le naturel de leur timbre acidulé fait un pied de nez à la rigidité de la technique, possède le même instinct, le même tempo du jeu jazz.
Leur répertoire pourrait s’interchanger à souhait. Et si Marilyn, face à la Méditerranée de Saint-Tropez, murmurait d’une voix acidulée sur un accord de guitare : « Aussi jusqu'à ce qu'on la cloue / Au sapin de l'enterrement / Qu'on le lui reproche ou l'en loue / Sidonie aura plus d'un amant » ? Et si Brigitte, dans un franglais appuyé, reprenait au bord d’une rivière du Far West : « I lost my love on the river and forever my heart will yearn / Gone, gone forever down the river of no return / No return no return » ?... Figures, corps et voix exposés dans une cage image : « Mon cœur est à papa / You know le propriétaire » pour la première, « Toi tu étais ma vie / Et même un peu plus / Tu étais l’amour » pour la seconde.Dépendance affective au sugar daddy dans My Heart Belongs to Daddy ; cœur en vrac à cause du départ d’un homme dans Un jour comme un autre. Jazz for men only pour deux superstars abonnées aux tentatives de suicide.
Marilyn double, triple, quadruple les « p » et les « d » comme le prouve son Poo poo pidoo de I Wanna Be Loved by Youdans Some Like It Hot de Billy Wilder (1959). Pour obtenir cet effet érotique, la langue s’attarde contre le palais avant de s’abaisser, caresse les dents avant la chute. Brigitte, elle, prononce les « e » muets de façon délibérée. Elle accentue la diction, traîne chaque syllabe avec une précision extrême. Cette impression de lenteur en pointillé, suspendue, apporte un air je-m’en-foutiste qui fait scandale pendant sa jeunesse, revêt une connotation supérieure à la trentaine : celle du pouvoir. Bardot, reine incontestée du cinéma français, donne un ordre à chacune de ses paroles. Dans la chanson Je t’aime moi non plus écrite par Serge Gainsbourg en 1967, les strophes « Je t’aime / Je t’aime / Oh oui, je t’aime » sont scandées avec volonté dans la puissance d’une féminité mythologique. Brigitte Bardot, mariée au milliardaire Gunter Sachs, sous la menace judiciaire de ce dernier, demande à Gainsbourg son amant, de ne pas diffuser la chanson, et le plaque. Ambivalence de la liberté contrôlée par un auteur-compositeur et de l’assujettissement à un époux richissime qu’elle quitte à son tour sous prétexte que le luxe l’ennuie.

En 1956, Monroe tourne en Angleterre Le Prince et la Danseuse avec et sous la direction de Laurence Olivier. Bardot, de son côté, porte l’auréole toute fraîche du succès anglo-saxon de Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim. Toutes deux sont présentées à Elizabeth II. La chroniqueuse Gelys Jones est présente à l’arrivée du phénomène BB : « Elle descendit du train-bateau à la gare de Victoria, portant une chemise et une cravate d’homme comme pour affirmer sa nouvelle indépendance. Même sans Vadim et son goût pour la publicité, elle semblait avoir tout orchestré. Elle avait perdu ses bagages et n’avait rien à se mettre, attirant immédiatement l’attention sur elle. Elle alla au Savoy et se fit discrète, disant qu’elle ne l’avait pas suffisamment été par le passé, et que maintenant qu’elle allait rencontrer la reine, c’était le moment de se tenir tranquille. ».
Face à Gilles Jacob, journaliste au Matin, Bardot se souvient de Monroe : « Nous devions être présentées toutes deux à la reine. J’étais à moitié morte de peur. Un peu avant la présentation, j’essayais de rajuster mes cheveux de mes mains tremblantes. Nous nous trouvions dans un salon spécial, qui était réservé. Marilyn entra d’un trait, comme une coulée d’air frais. Elle était tout ébouriffée comme si elle venait de sortir de son lit. On nous avait dit qu’on ne pouvait endosser de robe trop collante, mais la sienne l’était, et comment ! Marilyn donnait l’impression de la liberté la plus absolue, de la désinvolture la plus totale. Quelqu’un a écrit après que ses yeux exprimaient l’angoisse pendant qu’elle se trouvait en face de la reine et qu’elle n’avait pas pu faire la révérence. Des blagues ! Marilyn était embêtée à cause de sa robe collante, mais elle fit la révérence. Et je vous assure qu’il n’y avait pas trace d’angoisse dans son regard. Plutôt une lueur arrogante. ».
Aucun photographe ne pourchassa le tandem dans son intimité. Seul un miroir des toilettes du Savoy, voyeur sans prédation, sans flash ni cliché volé, se souvient de ces deux ouvrières de l’image, créatures de la société de consommation qui se croisent, se repoudrent le nez en silence. Extraites ensemble, l’ombre d’un instant, du regard et de l’appétit des hommes. BB vers son avenir, MM la mort à l’horizon, et dans un espace-temps visionnaire, Duras en écho à propos de Bardot : « Du Japon à New York et vice versa, elle représente l’aspiration inavouée de l’être humain de sexe mâle ». God Save the Queens.
River of No Return (Ken Darby / Lionel Newman), B.O. du film éponyme de Otto Preminger (1954)
Sidonie (Charles Cros / Jean-Marie Rivière), B.O. de Vie privée de Louis Malle (1962)






