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  • Photo du rédacteurMeryem Belkaïd

Mohamed Amer Meziane : une pensée écologique et décoloniale


Mohamed Amer Meziane (c) DR


Au cœur de la pensée du philosophe Mohamed Amer Meziane, il y a à la fois une préoccupation écologique et métaphysique. En analysant ce que l’Occident de ladite modernité a fait subir à la « terre » et ce qu’il a infligé au « ciel », il propose de penser avec le monde qui vient au lieu de s’obstiner à conserver des modes de penser européens à bout de souffle.



  

De la terre au ciel.

 

Dans son premier ouvrage, Des Empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation, publié en 2021, Amer Meziane retrace l’histoire écologique et raciale de la sécularisation, en mettant au jour l’envers écologique du désenchantement du monde. La thèse qui organise l’ouvrage est limpide comme toutes les idées novatrices et brillantes : la critique du ciel a bouleversé la terre. L’auteur s’efforce ainsi de montrer que ce que Karl Marx a appelé « la critique du ciel », c’est-à-dire le discours qui appelle à renoncer aux consolations de l’au-delà et à avoir foi dans les prodiges de la science et de la technique, a poussé les hommes à se considérer comme divins et éternels en ce monde. Cette sensation de toute puissance est à l’origine des bouleversements climatiques et elle n'est pas le fait de l’humanité entière mais l’une des conséquences de la sécularisation, telle qu’elle a été pensée par l’Occident. C’est ainsi qu’Amer Meziane propose d’emblée l’emploi du terme de sécularocène en lieu et place d’« anthropocène ».

 

La démarche du philosophe part d’une volonté de déconstruire et d’interroger des expressions évidentes pour l’Occident mais qui ne renvoient en réalité à aucune essence universelle. La sécularisation en est une et la religion, son pendant logique, en est une autre. Amer Meziane doit à l’anthropologue Talal Assad – dont il sera davantage question plus loin – ce tournant méthodologique. Celui-ci a effet montré que l’Occident ne peut se définir lui-même comme « laïque », s’il ne définit pas dans un même mouvement ce qui est « religieux ». Plus l’Occident semble vouloir se libérer de Dieu, plus il semble paradoxalement avoir besoin de faire de la religion l’objet d’un discours. Amer Meziane développera l’histoire du concept de religion dans son ouvrage Au bord des mondes, en insistant sur la nécessité de se libérer de l’idée qu’il y aurait une essence transhistorique de la religion.

  

Quant à la sécularisation qui est, on le sait, un processus habituellement connoté de manière très positive en Occident, et notamment en France, Amer Meziane en rappelle les origines impériales. L’impérialité est, selon lui ce qui est resté du Saint-Empire (926-1806) après sa fragmentation. Elle est ce que la chrétienté, à travers la volonté d’unité impériale des princes chrétiens, a légué à la modernité après l’émergence des États-nations. L’État moderne s’arroge alors une souveraineté absolue en énonçant l’ordre de la sécularisation. S’il n’y a plus de Dieu, il ne reste à vrai dire que l’État. Cette souveraineté parce qu’absolue se fait par définition violence. Cette dernière va se déployer contre les sujets de l’empire et ceux des colonies et plus particulièrement contre un ennemi particulier : l’Islam. C’est ainsi qu’Amer Meziane définit l’empire comme un mort vivant (le Saint-Empire) qui hante le corps de l’État moderne et qui est mû par une lutte à mort avec son rival qu’il nomme « Islam ».

 

Cet ordre de la sécularisation qui s’est formulé pendant la première moitié du XIXe siècle, a affirmé que la Révolution française et la modernité occidentale devaient réaliser le christianisme sur la Terre. La chrétienté s’érige ainsi en religion absolue puisque c’est elle qui permet de sortir de toute religion. Et l’Islam, parce qu’il ne parviendrait pas à se séculariser, serait ainsi incompatible avec la modernité. Ce prétendu échec intrinsèque signe le début d’une hiérarchisation et d’une racialisation de l’Islam dont les colonies vont être le théâtre privilégié. Amer Meziane choisit deux moments clés pour comprendre comme la sécularisation aboutit à une racialisation des Musulmans : l’Expédition d’Égypte (1798) et la colonisation de l’Algérie (1830-1962).

 

Ce qui est né durant l’Expédition napoléonienne en Égypte et qui n’existait pas, selon l’auteur, au temps des croisades, de la conquête des Amériques ou de la traite transatlantique est cette manière dont Napoléon et son armée, libérés de Dieu, proclament qu’ils sont de « vrais musulmans ». Ce retournement n’est possible que dans la mesure où ils se vivent comme laïques et donc capables d’une grande tolérance vis-à-vis de l’Islam qui, lui, en serait intrinsèquement incapable, sauf à se séculariser. Dans la continuité de l’expédition d’Égypte, un thème commun à l’histoire des Empires, à la Révolution française et à la philosophie – notamment hégélienne – s’énonce : celui de la réalisation terrestre du christianisme à travers l’histoire profane.  Le christianisme s’est ainsi redéfini comme une religion de la sortie de la religion, comme la seule religion au monde qui aurait porté toute une civilisation hors des limites de la religion elle-même en sorte que quelque chose comme le républicanisme devienne possible. C’est là une proposition intellectuelle qui risque de contrarier les tenants de la laïcité française qui croient se  penser en dehors de toute religion.

 

L’auteur examine ensuite la manière dont l’impérialité née en Égypte durant l’expédition napoléonienne s’est traduite en Algérie où c’est précisément parce que l’Empire dit « tolérer la religion » des indigènes qu’il les exclut de la citoyenneté. L’auteur montre ainsi les mécanismes de violence coloniale dont le racisme n’est qu’une seule forme.

 

Une fois que l’Occident a établi que seule l’industrie pouvait faire accéder au salut c’est-à-dire le bonheur sur Terre et qu’il a ainsi dans un même mouvement sécularisé, racialisé les Musulmans et professé qu’ils étaient inconvertibles, il entre dans une logique extractive et d’exploitation des terres. D’abord sur son propre sol – avec l’exemple bien connu des enclosures britanniques développé par Marx – puis bien évidemment dans les colonies où va s’imposer le capitalisme fossile avec l’extraction du charbon puis du pétrole. Ce transfert de la sacralité du ciel vers la terre est le propre de la sécularisation qui ouvre ainsi une ère de prédation de la nature. Les mutations de l’impérialité ont participé à faire naître une économie capitaliste fondée sur la combustion des énergies fossiles.

 

Et c’est pour cela que le philosophe peut affirmer que la sécularisation impériale a joué un rôle moteur dans l’avènement de la catastrophe climatique que nous vivons aujourd’hui. En voulant réaliser le salut sur Terre, tout en libérant un homme encore esclave d’un Dieu dont la transcendance semblait n’être qu’un produit de l’imagination et de la naïveté « orientale », ces Empires ont bouleversé la planète de manière irréversible.  

 



 

L 'ouvrage est un complément salutaire au célèbre essai de Lynn White sur les racines chrétiennes de la crise climatique, Les racines historiques de notre crise écologique (PUF, 1967-2019), car il relativise cette idée que le capitalisme aurait de lui-même – et selon une logique qui lui est propre –, évolué vers une économie fossile d’exploitation. Il remet les États et leur impérialité face à leurs responsabilités. Le lecteur apprend beaucoup sur les textes qui ont inspiré Napoléon lors de l’Expédition d’Égypte mais aussi sur la pensée coloniale chrétienne, celle des Saint Simoniens en Algérie et de manière générale sur l’histoire du capitalisme.

 

Au cœur du travail d’Amer Meziane, il y a la remise en question méthodique de cette idée reçue que l’Occident aurait libéré le monde des illusions de la transcendance. Non seulement cette idée est fausse car la sécularisation est devenue elle-même une religion au sens où l’entend et la définit l’Occident et surtout la sécularisation au lieu de libérer a engendré toutes les catastrophes climatiques actuelles. Si la terre et ses sous-sols ont été au centre de sa réflexion, lui restait à aborder le « ciel », celui des sociétés autochtones, celui que l’Occident n’a eu de cesse de dénier ou de mépriser. C’est ce qu’Amer Meziane entreprend de faire dans son deuxième ouvrage intitulé Au bord des mondes. Vers une anthropologie métaphysique, publié en novembre dernier.

 



 

Un dragon et des rêves

 

Débuté en parallèle de l’écriture de son ouvrage, Des empires sous la terre, le deuxième essai du philosophe, intitulé Au bord des mondes. Vers une anthropologie métaphysique, en est la suite logique et la continuité théorique.

Si la sécularisation occidentale s’est octroyé le droit de décrier et de mépriser le ciel, comment les sciences humaines et sociales doivent-elles désormais l’aborder ? Pour répondre à cette question, Amer Meziane critique pour commencer les appels très en vogue à vivre à la manière « animiste ». Car dans ces célébrations de la pensée animiste, les indigènes sont rarement conviés. Pour pallier ce biais et cette lacune méthodologique, le philosophe se veut attentif aux voix indigènes.

 

Dans son premier ouvrage, il avait mentionné une archive qui montrait le processus de sécularisation et d’exploitation des sous-sols et qui était au cœur de la démarche coloniale. Cette archive relate un échange entre un colon français et un mandarin au sud Vietnam, au sujet d’une terre que ce dernier se refuse à céder car elle abriterait un dragon. Amer Meziane pose alors une question simple : que faire de ce dragon ? Quelle approche intellectuelle doit avoir tout chercheur en sciences humaines, et plus précisément l’anthropologue, face à ce que l’on considère un peu rapidement et non sans dédain au mieux comme une croyance au pire comme une superstition ?

 

Une ethnographie critique de cette archive coloniale lui permet de montrer qu’une approche ontologique et binaire du réel qui s’efforcerait d’établir si le dragon existe ou pas est évidemment à exclure. Un savant n’a pas à décider qu’un dragon existe ou pas, il lui faut adopter une approche constructive et critique qui saisirait comment ce dragon renvoie à une configuration déterminée du rapport à la terre et au souterrain. Cette configuration parce qu’elle respecte le dragon participe à la protection de la terre en limitant les pratiques d’extraction.  

 

Quant à l’approche anthropologique qui s’efforce de montrer ce que ces dragons et ces êtres et mondes invisibles signifient ou symbolisent pour les « indigènes » sans qu’ils n’en aient totalement conscience, elle est elle aussi, à rejeter. C’est ainsi qu’Amer Meziane entreprend un dialogue avec ses prédécesseurs. Son texte se confronte à deux traditions anthropologiques : l’anthropologie des traditions ouverte par Talal Asad et le « tournant ontologique » de l’anthropologie, représenté notamment par deux auteurs majeurs du monde francophone ; Philippe Descola et Bruno Latour. Amer Meziane entend montrer à la fois les apports et les limites de leur pensée, au sein d’une discipline encombrée de préjugées qui ôtent aux peuples autochtones des colonies, une véritable conscience des structures qui régissent leur vie collective et sociale.

 

Selon Amer Meziane, l’anthropologie n’a essentiellement fait qu’une chose jusqu’à présent : déchiffrer les pratiques indigènes au lieu de se mettre à l’écoute de leurs voix. Il s’agit à chaque fois pour l’anthropologue de révéler ce que les indigènes ignoraient d’eux-mêmes. Sans minimiser le grand apport du « tournant ontologique » qui a établi le grand partage entre nature et culture, il veut en poursuivre la logique. L’anthropologie ne doit pas chercher un monde qui se cacherait derrière les phénomènes pour les expliquer mais s’attacher aux phénomènes en les inscrivant dans leur tradition propre.

 

Si Latour et Descola sont connus des lecteurs francophones, Asad l’est moins et Au bord des mondes est une excellente porte d’entrée à la pensée de l’anthropologue avec qui il a été en dialogue par les textes et à travers huit années d’échanges réguliers. Ce que le philosophe doit à l’anthropologue, c’est que ce dernier a vu que le silence imposé à la parole indigène détermine la possibilité d’en déchiffrer le sens. Asad critique dans ses ouvrages, le fait de se saisir de la culture comme un texte à interpréter. Mais Amer Meziane souhaite aller plus loin que son maître à penser en libérant l’anthropologie asadienne de ses héritages antimétaphysiques européens. On en revient donc au « ciel » qu’il faut tenter de comprendre. Or nulle mieux que la métaphysique pour en explorer les logiques.

 

Amer Meziane propose ainsi l’édification d’un savoir décolonial en ayant recours à la métaphysique et accepter de penser comme l’indique le titre de son ouvrage au bord des mondes.  C’est un nouveau souffle qu’Amer Meziane donne à la pensée écologique décoloniale, à la suite d’auteurs comme Malcolm Ferdinand et Achille Mbembe. Malcolm Ferdinand dans son ouvrage Une écologie décoloniale (Le Seuil, 2019) insiste sur les traditions des Caraïbes, notamment le jardin créole pour élaborer un discours écologique qui invite à s’inspirer des techniques agricoles traditionnelles.

 



 

Achille Mbembe a pour sa part amorcé un travail sur la nécessité de revenir à l’animisme pour sauver ce qui reste de la terre dans La Communauté terrestre en 2023. Avec Amer Meziane, la prise en compte de la question métaphysique implique une appréhension critique et historique des traditions agricoles et surtout spirituelles, par-delà l’animisme.

 

Il développe ainsi un exemple de cette approche métaphysique, en analysant le monde des rêves ou barzakh, dans la tradition soufie. Le barzakh n’est pas, cela va sans dire, une réalité palpable et objectivable. Le concept possède néanmoins une rationalité intrinsèque que la métaphysique permet de comprendre. Le philosophe propose donc une méthode susceptible d’embrasser la singularité d’un objet qui n’est pas et qui résiste à toute objectivation. Il démontre ainsi que le barzakh renvoie moins à un concept figé de l’être qu’à un « mode de raisonnement » ouvert et instable. Cette méthode devrait s’appliquer selon l’auteur au « ciel » pour réinventer notre rapport à la terre et au vivant. Là la pensée écologique qui ne peut sauver le monde des vivants sans un rapport alternatif aux réalités métaphysiques.

 

Les propositions stimulantes et argumentées du philosophe n’ont pas fini par leur audace de bousculer une pensée occidentale fière de sa sécularisation, et malheureusement encore souvent arcbouté sur une conception de l’Islam marquée par la racialisation. Réhabiliter les métaphysiques indigènes – dont celles de l’Islam –, c’est peut-être libérer la Terre d’un fardeau qu’elle ne peut plus porter.

 

Par Meryem Belkaïd

Associate Professor en études francophones



 

Mohamed Amer Meziane, Des empires sous la terre : Histoire écologique et raciale de la sécularisation, Paris, La Découverte, 2021.

Mohamed Amer Meziane, Au bord des mondes. Vers une anthropologie métaphysique, Bruxelles, Vues de l’esprit, 2023.

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