Nicole Fernandez Ferrer : « Nous vivons dans une société hétéropatriarcale capitaliste et violente »


Comment les femmes ont-elles repris la parole et la caméra pour échapper aux rôles que le cinéma leur assignait ? Au fil du cycle « Sois belle et tais-toi ! » qui se déroule au Forum des Images depuis le 15 septembre jusqu’au 1ernovembre, cette question traverse les films, les gestes de résistance et les imaginaires féministes.
Nicole Fernandez Ferrer, présidente du Centre audiovisuel Simone de Beauvoir, œuvre à préserver ces images qui racontent autant l’histoire des luttes que la possibilité d’autres représentations.
Rencontre autour d’une mémoire vivante, à transmettre pour continuer à déplacer le regard.
Pour commencer, puisque c’est là où je vous ai écoutée et vue pour la première fois, après la projection du film Sois belle et tais-toi au Forum des Images : qu’est-ce qui vous a le plus frappée dans les réactions et les échanges avec le public lors de votre intervention ?
Ce qui me marque dans l’ensemble des échanges après des projections de films du Centre des années 1970 1980 et notamment avec Sois belle et tais-toi ! c’est la découverte pour beaucoup de publics, de l’actualité des thématiques abordées et de la démarche collective, activiste et politique sur tous ces sujets dans les films.Le fait d’ailleurs que le Forum des images ait intitulé cette rétrospective Sois belle et tais-toi ! Delphine Seyrig & Maria Schneider : deux icônes pré #MeToo montre la pertinence de la démarche notamment de Delphine Seyrig et souligne la continuité des violences faites aux femmes et aux enfants.
Et je suis aussi frappée par quelque chose qui est plus négatif, c’est une parole masculine didactique qui tente de s’imposer lors des débats. Nous veillons donc à ce que la parole circule, et que les premières interventions ne soient pas celle d’hommes prêts à faire du mansplaining ou mecsplication.
Vous avez connu Delphine Seyrig : qu’est-ce qui, dans sa personnalité et dans sa manière de penser le cinéma, vous a le plus profondément marquée ?
Ce qui m’a le plus marqué chez Delphine Seyrig, c’est d’abord sa grande capacité de travail, son sens de l’humour, sa façon très simple de s’adresser aux personnes car son image de star aurait pu laisser penser qu’elle était hautaine et distante. Elle avait au contraire une grande facilité à travailler en collectif.
Je pense qu’il y avait deux façons pour elle de voir le cinéma, enfin je l’imagine, lorsqu’elle était comédienne donc « utilisée » par des réalisateurs, réalisatrices sans beaucoup de marge d’intervention de sa part. Et à contrario sa collaboration dont elle a souvent souligné l’importance avec certaines réalisatrices côtés comme avec Chantal Akerman ou Ulrike Ottinger. Côté vidéo, elle a trouvé là une grande liberté pour créer ce dont elle avait envie et tourner librement sans la hiérarchie hétéropatriarcale du cinéma « classique ». Choisir, ce qu’elle voulait filmer, répondre à des urgences politiques comme avec Inês Etienne Romeu (militante brésilienne opposée à la dictature, arrêtée et torturée), détourner le discours télévisuel et politique avec Maso et Miso vont un bateau, créer une performance tout en faisant connaitre un pamphlet féministe celui de Valerie Solanas SCUM Manifesto. Aborder un sujet peu évoqué à l’époque celui de la place des femmes, dans l’industrie du cinéma, du statut des comédiennes, d’accès aux professions dite masculine, de la rivalité supposée entre les actrices, de la relation parfois violente avec les hommes sur les plateaux de tournage dans le cinéma hollywoodien et français des années 1970 avec Sois belle et tais-toi !

Delphine Seyrig a fait le choix de mettre son image, sa notoriété et son travail au service d’une transformation du regard porté sur les femmes. Qu’est-ce que cette démarche avait de singulier à l’époque ? Et, très concrètement, que pouvons-nous découvrir au Centre Audiovisuel Simone de Beauvoir ?
Cette démarche est assez unique dans les années 70. Elle va d’ailleurs lui porter préjudice dans son travail au cinéma car elle remet en cause l’industrie cinématographique et notamment le traitement fait aux femmes, la difficulté d’accéder à des métiers dit masculins, l’offre restreinte de rôle de femmes autre que séductrice, muse ou mégère ou de femme convoitée et partagée entre deux hommes. Elle poursuivra sur engagement en créant le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir en 1982.
Au Centre, on peut voir à la fois toutes les réalisations vidéo de Delphine Seyrig et des Insoumuses, celles du collectif Vidéa, et de bien d’autres réalisatrices ou réalisateurs internationaux, qui ont couvert des sujets très variés sur les femmes, leurs luttes, leurs créations et aussi des personnes LGBTQI+
Quand vous regardez aujourd’hui les films et les entretiens réalisés par Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos, qu’est-ce qui vous semble avoir changé dans la représentation des femmes à l’écran, et qu’est-ce qui, au contraire, reste étonnamment actuel ?
Pour moi, ce qui a changé, c’est la façon explicite d’aborder les violences au cinéma, de pouvoir mettre des mots, dire le viol, l’inceste, et les violences face à la caméra. Les femmes et les enfants, les personnes LGBTQI+ ont toujours parlé, mais n’ont pas été écoutées, pas entendues, pas prises en compte et il n’y avait aucune réaction concrète face à ses violences. Au contraire, c’est la silenciation qui dominait.
Il y a évidemment de nouvelles lois et c’est indéniablement un progrès mais il y a surtout nos luttes qui continuent et c’est sur ces luttes que nous devons compter pour changer cette représentation des femmes à l’écran. Car ce qui reste actuel, c’est le climat de violence non seulement au cinéma mais dans la société envers les femmes et les enfants et les personnes minorisées, LGBTQI+ ou au racisées.
Nous vivons aujourd’hui dans un monde saturé d’images, où les réseaux sociaux ont profondément transformé notre manière de regarder, de produire et de partager des représentations. Comment, dans ce contexte, transmettre aux nouvelles générations l’héritage féministe de Delphine Seyrig et du Centre Audiovisuel Simone de Beauvoir ?
Nous travaillons à la transmission de ses images, de ses récits auprès d’un jeune public et de public de toutes les générations. Ce travail se fait en contextualisant, en soulignant les objectifs de ces documentaires, en échangeant avec les publics sur les thématiques abordées et en les reliant aux enjeux actuels.Et bien sûr en incitant toutes les personnes intéressées à se réapproprier ses récits, à faire elles et eux-mêmes des recherches, à ne pas se reposer uniquement sur une démarche à sens unique.Nous incitons les étudiant.e.s et chercheur.e.s que nous recevons au Centre ou que nous rencontrons lors d’intervention dans des universités des écoles, d’art, dans des salles de cinéma, à pratiquer ces démarches actives et d’échange. Tout comme nous, lorsque nous intervenons auprès de publics isolés comme les personnes incarcérées.
Le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir a pour mission de conserver et de transmettre des images et des paroles de femmes qui constituent une véritable mémoire féministe. Or, aujourd’hui, ses moyens sont fragilisés par l’insuffisance de subventions, au point que vous avez organisé une vente de photographies de Delphine Seyrig pour soutenir le Centre. Que dit cette situation de la place que notre société accorde à cette mémoire, et de ce qui est réellement considéré comme un « matrimoine » à préserver ?
L’importance très relative accordée à la mémoire, à l’histoire et à la création des femmes et des personnes minorisées dans la société, mais plus particulièrement dans les institutions françaises, montre — si l’on ne s’en était pas encore rendu compte —que nous vivons dans une société hétéropatriarcale capitaliste et violente, que c’est toujours une bataille à mener, à ne pas arrêter. Il faut toujours convaincre de donner plus de moyens pour que cet héritage, qui s’enrichit tous les jours par l’arrivée de nouveaux films dans notre fond, atteigne son public, soit préservé, diffusé et valorisé.
Il y a heureusement en France un réseau très important et actif d’associations qui sont des relais grâce aux personnes impliquées. Cela nous permet de rayonner et de nous appuyer sur la force du collectif pour tout ce travail concernant le matrimoine audiovisuel. Et nous pouvons aussi nous appuyer sur des partenariats historiques avec la Bibliothèque nationale de France, avec le Centre Pompidou ou de nouvelles collaborations avec par exemple EQZE la Elías Querejeta Zine Eskola l’école de cinéma de Donostia /San Sebastián.
Y a-t-il un film conservé au Centre que vous aimeriez particulièrement faire découvrir aujourd’hui, notamment aux jeunes générations ? Et quelles raisons dictent ce choix ?
Pour les vidéos plus anciennes, je choisirais Maso et Miso vont en bateau pour montrer que l’on peut répondre aux médias dominants en analysant et détournant les discours avec force politique et avec humour en utilisant des moyens très artisanaux.Et d’autre part, je montrerai le film Thokozani Football Club: Team Spirit pour montrer la force du collectif de footballeuses lesbiennes et trans qui se battent pour leurs droits en Afrique du Sud, comme dans le monde.

Informations :
Genreimages, site édité par le Centre Audiovisuel Simone de Beauvoir


