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  • Photo du rédacteurSimona Crippa

Qui a peur de #MeToo ?



 

2007 : Tarana Burke, travailleuse sociale afro-américaine, lance une initiative communautaire qu’elle nomme « me too » auprès de jeunes filles noires « survivantes » de violence sexuelles. Leur permettre de se regrouper, partager leurs histoires, trouver la force de s’en sortir, voilà l’idée née de sa propre expérience de « survivante », terme qu’elle préfère à « victime ». 2017 : l’actrice états-unienne Alyssa Milano, après les révélations sur l’affaire Weinstein, reprend la campagne et propose de partager sur les réseaux tout témoignage de violence de genre à travers le hashtag #MeToo. C’est un tsunami qui se produit. Des dizaines de milliers de témoignages déferlent sur ce nouvel espace public pour raconter le trauma de l’agression subie. La prise de parole collective et massive est un événement exceptionnel qui se traduit par des milliers de hashtags partout dans le monde et ouvre à des prises de conscience féministes dans plusieurs pays où cette violence, qui relève d’un problème structurel, demeurait encore peu interrogée.

Le viol est un crime fasciste. Gisèle Halimi en parlait déjà en ces termes dans les années 1970 quand nommer le « fascisme » faisait sens et n’engageait pas un débat de bienpensants et néo-conservateurs. Défenseure de Djamila Boupacha, victime d’un viol colonial, d’Anne Tonglet et Araceli Castellano, victimes d’un viol de discrimination homosexuelle, de Marie-Claire Chevalier, accusée par son violeur d’avoir avorté illégalement, cette brillante avocate plaçait, à raison, le combat féministe dans la lutte antifasciste, anticolonialiste, antiraciste et anti-homophobe. Car l’histoire de la violence de genre est une histoire de domination. Une histoire d’autorité patriarcale qui n’a de cesse de se répéter et de se décliner sous plusieurs formes : inceste, harcèlement, violence psychologique, physique, administrative, économique. Gisèle Halimi a réussi à obtenir la criminalisation du viol seulement en 1980 car, bien qu’entré dans le Code pénal en 1791, il est sans cesse requalifié en « attentat à la pudeur » et jugé en correctionnelle. Elle avait également déjà compris qu’il fallait médiatiser la violence faites aux femmes pour que la peur change de camp. Porter ainsi un procès en Cours d’Assises et en réclamer la publicité signifiait aussi faire appel au pouvoir de dissuasion plus que de dénonciation. Car selon elle « une chose pour un homme c’est de violer, et autre chose est de vouloir qu’on le sache dans son village, dans son travail, dans les journaux ». Relayé amplement par la presse, le procès d’Aix-en-Provence fait scandale et attire la haine à l’extérieur de la salle d’audience ; les deux jeunes belges violées reçoivent insultes et crachats, Gisèle Halimi sera giflée. La médiatisation a aussi permis au « bloc du patriarcat mâle » (F. Picq, Libération des femmes. Quarante ans de mouvement, 2011) de se souder et déclarer une pénible guerre des sexes tandis qu’Halimi ne cesse de rappeler que « l'enjeu c'est de changer les rapports fondamentalement entre les hommes et les femmes ».


Capture d’écran entretien vidéo avec Gisèle Halimi lors du procès d’Aix-en-Provence en 1977

 

Le mouvement de Libération des Femmes (MLF) et le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) créés respectivement en 1970 et 1973 en France, ont aussi contribué largement à la survivance du combat féministe contre toute sorte d’oppression de genre. En 1976 se tenait à Bruxelles un « Tribunal international sur les crimes envers les femmes », une initiative féministe qui visait à dénoncer et à recenser les violences patriarcales... Depuis, les collectifs et les associations se multiplient, la voix des femmes se fait entendre, et ce à travers une pluralité d’appropriations allant du combat plus mainstream au plus culturel et intellectuel, radical ou intersectionnel.

 

Capture d’écran : Manifeste contre le viol rédigé par le MLF, publié le 16 juin 1976 dans Libération annonçant l’événement « 10 heures contre le viol » organisé à la Mutualité pour le 26 juin suivant. Deux points forts de la campagne publique contre le viol.

 

Mon bref et forcément lacunaire rappel des années de lutte qui débouchent sur #MeToo, montre que nous avons toujours cru et croyons toujours en une révolution possible. Mais nous sommes loin de « gagn[er] la partie » (S. de Beauvoir, Tout compte fait, 1972) en France comme ailleurs. L’horizon politique s’assombrit partout dans le monde et le les avancées conquises par les femmes reçoivent ce backlash (« contrecoup ») théorisé par Susan Faludi dans les années 1990 (S. Faludi, Backlash. La Guerre froide contre les femmes, 1991). Certes, le féminisme ne s’épuise pas, il reçoit juste en plein figure la réaction du patriarcat qui s’évertue à décrédibiliser, diffamer et affaiblir l’avancement d’un mouvement de libération. Deux causes premières sont à l’origine de ce ressac selon Faludi : la structuration de l’économie et la construction de la masculinité. Deux causes, une seule cible : le corps des femmes. Actuellement, la propagande nataliste mise en place par le gouvernement de Giorgia Meloni n’annonçant aucun déploiement d’aides aux mères travailleuses, n’a qu’un but : replacer les femmes à la maison et dans leurs cuisines. Emmanuel Macron parle de « réarmement démographique » réduisant ainsi les femmes à leur seule fonction procréatrice en utilisant un langage cher aux mouvements d’extrême droite et aux groupes masculinistes pour qui il faudrait repeupler l’Occident d’hommes blancs face au déclin d’une civilisation trop mixte. Des discours qui se tiennent en Pologne, Hongrie, Japon, Argentine, États Unis… la liste est très longue quand on ajoute les nouvelles résolutions et les nouveaux traitements réservés à la question de l’avortement. Backlash violent face aux belles avancées des années 1970-1980 et notamment face au bouleversement qu’a représenté #MeToo. Car violence sur violence, la question du « viol », n’est jamais résolue, pire, elle est niée par le Président louant à la télévision un acteur, certes de grand talent, mais accusé d’agression par treize femmes. Pouvait-il en faire autrement puisqu’il a protégé aussi ses ministres accusés d’agression sexuelle ? Et de continuer d’affirmer en même temps, à travers sa matoise rhétorique du confusionisme, que la violence faites aux femmes et l’égalité entre femmes et hommes sont les deux grandes causes de son quinquennat.

Ce virilisme économique institutionnel en marche n’est pas la seule menace à affronter. La bataille législative concernant la définition de « viol » au sein de la Commission européenne n’est pas terminée. La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) trébuche au moment de l’éviction du juge Edouard Durand remplacé par l’ex-rugbyman Sébastien Boueilh. 

Sur un autre plan, il a quelques années nous avons assisté au déploiement de voix d’un patriarcat féminin dans la Tribune prônant la « liberté d’importuner » et nous continuons à lire que la « chasse à l’homme » Depardieu est une aberration, car l’art de la séduction vaut toute transgression etc. Un poncif bien ancré dans les imaginaires qui commençaient tout juste à être déconstruits mais qui recommencent à se reconstruire autour de la domination masculine. Le paradoxe dans le backlash étant, selon Faludi, la contribution au maintien de cette domination par des femmes conservatrices qui servent la stratégie de l’isolement mise en place par le patriarcat : diviser pour mieux régner, on connaît l’adage. Et pourtant, bell hooks (b. hooks, Ne suis-je pas une femme ? 1981) livrait à raison une critique implacable des féminismes blancs incapables de prendre en compte les oppressions croisées et de voir la marginalisation dont étaient victimes les femmes noires. Léonora Miano prend la défense d’un Afropéanisme.



L’importance de créer de vraies dynamiques de sororité est essentielle afin d’assurer la préservation du combat, considérant toute oppression de genre, de classe, de race. Déconstruire dès lors les mythes sexistes qui dépassent toute frontière et continuent de charrier la narration de la rivalité et de la jalousie féminine, de la misogynie intériorisée, du masochisme entretenu, de la femme fatale, de la femme idéale, de la femme hystérique, de la femme castratrice... Aller aussi à l’encontre de vielles représentations qui nous hantent depuis l’Antiquité comme celle de Méduse qui, violée par Poséidon, n’est pas écoutée par Athéna mais punie d’avoir profané son temple et ainsi transformée en un monstre. Rivalité féminine, conservation du patriarcat et de la « culture du viol » sont au cœur de ce mythe que des dramaturges contemporaines revisitent et réactualisent participant ainsi au renouvellement des imaginaires non oppressifs.

 


Capture d’écran du spectacle Méduse.s du collectif La Gang



  

Reconfigurer Méduse et le viol subi est indispensable pour dépasser le mythe de la séduction derrière lequel se niche, à travers l’érotisation des corps des femmes, l’agression patriarcale. L’Antiquité gréco-latine sert dans sa mythologie une multitude de scènes de viol qui invisibilisent le crime participant ainsi à la dimension archétypale de la violence originelle faite aux femmes. S’emparer de la déconstruction des imaginaires signifie proposer de regards nouveaux sur toutes les productions artistiques dans la littérature comme au théâtre et au cinéma qui mettent en scène non seulement les violences sexuelles mais la sexualité en général faisant la part belle à la tyrannie de la pénétration. Réunis autour du concept de female gaze (voir Maureen Ryan, Jenny Trout, Jill Soloway et dernièrement par Iris Brey sur la question), ces regards s’opposent à la vision masculiniste du male gaze théorisée par Laura Mulvay dans un article de 1975 à propos notamment du point de vue à l’œuvre dans le cinéma hollywoodien. Loin de donner libre cours à la binarité, la proposition critique du female gaze veut décentrer et met en avant l’idée d’une représentation des corps en tant que sujets de désir et non juste comme objets de désir. Ceci entend certes saper les fondements de l’autorité patriarcale mais ne relève pas d’une dynamique essentialiste car ce regard est ouvert à quiconque souhaite l’adopter.

On aurait aimé voir ce regard à l’œuvre dans Simple comme Sylvain de Monia Chokri qui fait hélas montre de toute sorte de stéréotype de classe, de race et de genre et où est reconduit le mythe de la bourgeoise de service qui trouve dans une sexualité hypermasculine et violente avec le bucheron de service, le nécessaire passage vers l’émancipation de son couple d’intellectuels moisis. On aurait coché même volontiers la case féminisme light du Barbie de Greta Gerwig si à la fin la poupée ne se révélait pas désireuse de quitter son monde fantoche afin de conquérir un essentialisme béat à travers l’obtention d’un rendez-vous chez un gynécologue ! On aurait aussi applaudi avec enthousiasme l’Othello de Jean-François Sivadier si le metteur en scène, accoutumé à l’abondante glose métathéâtrale dans ses spectacles, avait fait prononcer sur scène le mot de « féminicide » lorsque Othello va jusqu’au bout de sa jalousie criminelle. Mais non, le fantôme de Desdemona se relève même pour embrasser son meurtrier. Judith Chemla qui avoue dans son livre avoir « obéi à la violence », a raison d’affirmer que « la défense de l’agresseur est ingérée partout, dans tous les recoins de notre société » : couples, familles, entreprises, institutions culturelles, universitaires, scolaires, sportives, religieuses. Hommes et femmes sont pareillement responsables des représentations sociétales et culturelles qui véhiculent la normalisation de la violence.

Et à ce propos, je vous conseille de revoir le film de Yannick Bellon L’Amour violé qui en 1977 remettait les choses en place, un film qui obtient un grand succès public en dépit des difficultés traversées par la réalisatrice et productrice à le mener à bien à cause de son sujet, et malgré une réception critique qui, en partie, le cantonne péjorativement parmi les « films à thèse » et/ou « simplistes ». La critique cinématographique devrait d’ailleurs faire quelques efforts pour embrasser le female gaze et aller à contre-courant des multiples facettes du backlash qui se profilent.




Ce dossier de Collateral interroge l’ère post #MeToo au cinéma, au théâtre et dans les milieux littéraires en se posant la question : « Qui a peur de #MeToo ? ». Vous lirez des textes et des entretiens de Sandra Moussempès, Delphine Edy, Emma Marsantes, Juliette Riedler, Marielle Hubert, Marie Coquille-Chambel notamment.

Alors, quels que soient les nouveaux obstacles, il faudra les dépasser, inventer des nouveaux mythes, créer, parler, demander une justice juste encore et toujours.

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