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Rencontre autour de Frantz Fanon, Alger, décembre 2025

  • Photo du rédacteur: Faïka Medjahed
    Faïka Medjahed
  • il y a 1 heure
  • 7 min de lecture


L’année de commémoration de la naissance de Fanon dans son île de Martinique en 1925 vient de se terminer. Les colloques, rencontres, mises en scène de ses textes, films, créations de toutes sortes ont été nombreux et la synthèse n’en est pas encore faite. Ses deux pays, de naissance, la Martinique, et d’adoption, l’Algérie, n’ont pas été en reste et leurs apports sont encore à connaître.

Le média numérique Twala a choisi de commémorer, les 6 et 7 décembre 2025, le centenaire de la naissance à Fort-de-France de ce penseur hors du commun, sous le titre : « Fanon l’Algérien». Le thème a été ainsi formulé : « Comment Restituer, penser et agir et poursuivre ce que Fanon à laisser comme legs pour faire face au nouvel ordre mondial ».

Organiser un colloque international à Alger à la Chambre Claire dans le quartier populaire de Belcourt, avec de jeunes penseur.e.s, femmes et hommes et pour la plupart : artistes, journalistes, traducteurs, écrivain.e.s, historien.ne.s, sociologues, philosophes, psychanalystes de tous horizons, c’était aller au-delà de la commémoration de sa naissance, pour réhabiliter et se réapproprier l’intellectuel engagé qui a élu l’Algérie comme son bastion révolutionnaire. Les  communiquant.e.s ont été invité.e.s à débattre, analyser et évoquer son apport et son œuvre au cours de trois ateliers. Les interventions ont eu lieu dans une grande salle avec en arrière-fond une exposition inédite, retraçant les Vies fanoniennes, réalisée par trois jeunes artistes : une bédéiste Nawel Louerrad et les plasticiens, Fethi Sahraoui, et Sofiane Zouggar.

 

Le premier atelier a été consacré à l’apport de Fanon à l’Algérie mais aussi à ce que l’Algérie a fait de Fanon. La modératrice, Kahina Bouchefa, algéro-canadienne, psychologue- psychothérapeute, a évoqué sa rencontre avec Fanon à la SARP où elle aidait à panser les plaies psychiques des enfants de Bentalha. Elle a émigré au Canada dans les années 90. Elle a invité les intervenant.e.s à se présenter, en articulant leur histoire à leur première rencontre avec Fanon.  Elle-même a qualifié le penseur de « boussole éthique et politique ». La question de fond est de comprendre comment l’immersion dans l’Algérie de l’époque a fait de Fanon l’Algérien qu’il est devenu. Il n’est pas question de célébrer une « figure mythifiée » mais un acteur historique des luttes de décolonisation.

Seloua Louste-Boulbina, reprenant la matière même de son article publié dans le numéro de Présence Africaine consacré à Fanon en octobre 2025, est partie de la bibliothèque de son père qui a fait de Fanon un nom familier dans son univers de lecture. Elle s’est intéressée, plus largement, à l’influence de Fanon dans des pays très différents, évoquant le Japon et la Nouvelle Calédonie. Pour sa part, Fatma Oussedik s’est rappelé de son enfance à Tunis et la proximité de la maison de son oncle, Omar Oussedik, avec le logement de Fanon et la bienveillance qui le caractérisait par rapport aux jeux bruyants des enfants, elle-même et ses cousins. Elle a rappelé également l’expérience menée par Fanon avec le chanteur Abderrahmane Aziz à l’hôpital psychiatrique de Blida, Fanon comprenant très vite que ce n’est qu’en s’appuyant sur sa culture qu’il peut soigner un colonisé. L’une et l’autre ont évoqué Josie Fanon, la femme du psychiatre qui a été fidèle, jusqu’au bout, aux engagements conjoints pris dans leur jeunesse. Enfin, le réalisateur, Mehdi Lalaoui, a parlé de l’expérience de son film : en 2021, il lui a consacré un film, « Sur les traces de Frantz Fanon », penseur qu’il a connu grâce à Alice Cherki. Le choix qui a été le sien a été de se consacrer à la période lyonnaise de la vie de Frantz Fanon et de sa rencontre avec des travailleurs immigrés algériens. On se rappelle que c’est en 1946 que Fanon s’installe à Lyon. C’est dans ce contexte qu’il écrit le remarquable article, publié dans la revue Esprit, « Le syndrome nord-africain ». Il établit le constat de l’interpénétration entre les maladies des travailleurs nord-africains et la situation coloniale. Commence alors la mise en accusation implacable de la médecine occidentale. Il est revenu aussi sur l’influence décisive de Tosquelles, le mettant sur la voie de la psychothérapie institutionnelle.

 

 

Le second atelier avait pour thème : « La Palestine et les luttes africaines pour la dignité : repenser l’anticolonialisme avec Fanon ». La table ronde a réuni la militante sahraoui, Nayla Mohamed Lamine avec le palestinien Hazem Jamjoum et Ariella Aicha Azoulay : comment la pensée de Fanon éclaire aujourd’hui l’expansion impérialiste qui grignote et détricote toutes les cultures.

 

Le troisième atelier s’est questionné sur les lectures de Fanon et la transmission de son héritage en Algérie : projections cinématographiques suivies d’échanges avec le réalisateur Abdenour Zahzah ; des échanges également avec d’autres acteurs de terrain comme l’historien Nourredine Amara, l’artiste plasticienne Amina Menia et l’écrivain/traducteur Salah Badis. Ils ont partagé et analysé leurs expériences et réflexions avec un public venu nombreux pour débattre de ce qui persiste de cette pensée révolutionnaire. Le modérateur a été Raouf Farrah, politologue et membre fondateur de Twala.

Après lecture du « cas clinique n°3 Psychose anxieuse grave à type de dépersonnalisation après le meurtre forcené d’une femme» » dans le dernier chapitre des Damnés de la terre, les intervenants sont lancés sur la question épineuse de cette transmission et des réflexions à mener et à confronter concernant la violence et ses effets destructeurs : violence de la colonisation vs violence de la libération, peut-on les renvoyer dos à dos ? Un parallèle est tenté avec la situation de la Palestine. L’écrivain et traducteur, Salah Badis, s’est intéressé à la traduction de Fanon en langue arabe. Un inventaire critique est fait des traductions existantes en Algérie et au Moyen Orient. Il revient sur la nécessité de traduire tout Fanon, en Algérie, ce qui n’est toujours pas fait. Pour sa part, Amina Menia s’est attardée sur l’influence de Fanon sur le British Black Arts Movement en Grande-Bretagne, un terrain que l’artiste algéroise connaît bien. Pour sa part, elle a découvert Fanon en anglais : « Dans l’esprit de ce mouvement, être black c’est être "Third World " (Tiers-Monde), c’est-à-dire tous les autres. Les Damnés de la terre, quoi !» Ce mouvement a été influencé autant par Stuart Hall que par Edward Saïd, permettant à Amina Menia de se situer dans un temps de post-indépendance plutôt que dans un temps post-colonial.

Enfin, le réalisateur Abdenour Zahzah a retracé son parcours cinématographique vers Fanon. En 2002, il réalise son premier film, Frantz Fanon, mémoire d’asile, un documentaire de 54mn. Et, en 2024, un film documentaire : « Chroniques fidèles survenues au siècle dernier à l’hôpital Blida-Joinville au temps où Docteur Frantz Fanon était chef de la cinquième division entre 1953 et 1956 ».

 


***


L’objet de ce colloque était bien de se réapproprier Fanon, sa pensée et ses combats contre le racisme et l’aliénation mentale, dépliant son histoire en l’entremêlant à l’histoire individuelle de chacune et chacun et de la dimensionner dans la grande histoire, avec comme point de départ, l’engagement de Fanon pour combattre le nazisme et le racisme.  Les rappels de sa biographie sont nécessaires pour bien comprendre combien actions et convictions sont intimement liés dans sa vie. Le colloque s’est intéressé aux axes de prédilections de Fanon : dénoncer l’aliénation mentale, combattre la violence coloniale et défendre toutes les cultures locales libératrices de la parole et de la pensée humaine. Les organisateurs du colloque en évoquant et convoquant la pensée de Fanon, espérer trouver des réponses pour pouvoir affronter, aujourd’hui, les crises mondiales et les injustices touchant à la dignité humaine, c’est cela même se réapproprier Fanon. Cette rencontre, ouverte à tous, dans un cadre convivial et interactif, a permis aux participant.e.s de partager leurs recherches et interrogations sur les œuvres et leurs réflexions sur la décolonisation, la violence structurelle, l’internationalisme et la liberté individuelle et collective, à partir du lieu où chacun.e se situe ici et maintenant. Cette rencontre a su combiner rigueur intellectuelle et pratiques artistiques. On espère la mise en ligne des interventions tant l’intérêt de ces échanges a été vif.

 

Le colloque s’est clôturé en apothéose en présence d’Elaine Mokhtefi, la militante antiraciste et anticoloniale qui a rencontré Fanon à Akra à la conférence panafricaine des peuples en 1958 et s’est engagée comme lui au sein du FLN. Installée en Algérie en 1962, elle a participé à l’organisation du premier festival panafricain en 1969. On lira son ouvrage publié aux Etats-Unis en 2018 et traduit en français par elle-même, l’année suivante : Alger, capitale de la révolution. De Fanon aux Blacks Panthers, (Algiers, Third World Capital).

 

 

Elaine Mokhtefi nous entraîne, à sa suite, dans l’effervescence postcoloniale qu’Alger a connue alors. Elle le fait en plaçant ces années algéroises dans le continuum d’une vie. Elle s’est engagée dans l’action internationale et rencontre Fanon à Accra :

« Fanon était passionné, qu’il s’agisse de psychiatrie, de politique, ou de football […] C’était en août 1960 à l’université d’Accra. […] Frantz Fanon était vêtu d’un pantalon en coton et d’une chemise blanche à manches courtes, sans cravate, sa veste sous le bras. Il s’est avancé et m’a demandé dans un anglais simple où se tenait le congrès de la WAY. J’ai décelé son accent et, répondant en français, j’ai proposé de les y conduire. Sur le chemin, j’ai parlé avec lui, l’entente fut immédiate. […] Fanon avait des yeux inquisiteurs, un visage long et la mâchoire saillante. Il était petit et trapu. L’impression générale qu’il dégageait était celle d’un homme intense, tendu et pressé. […]

Sahnoun, Fanon et moi avons passé des heures ensemble dans la salle de conférences et sur le campus. Nous formions une équipe qui militait pour des résolutions progressistes sur la Palestine, l’Afrique du Sud, la Chine, pour la fin du colonialisme et l’entente entre les nations. Nous étions liés par notre engagement pour l’indépendance africaine et au-delà, la lutte anti-impérialiste. Un jour, nous nous sommes rendus à l’ambassade algérienne – un petit appartement où Fanon vivait et travaillait. J’ai été frappée par l’aspect spartiate de l’endroit. Nous ne pouvions être plus différents : Mohamed était tranchant, très réactif ; Frantz sans répit et analytique. J’étais l’apprentie admiratrice ».

 

A la suite de ce premier portrait, elle consacre plusieurs pages à Fanon, rectifiant au passage une affirmation inexacte de Claude Lanzmann sur sa mort ainsi que d’autres assertions écrites à ce sujet : « J’ai pu lire dans plusieurs récits de la vie de Frantz Fanon en Amérique que c’était la CIA qui avait pris en main son arrivée. L’insinuation que Frantz Fanon aurait pu être la dupe de l’agence d’espionnage américaine est inacceptable. […] Fanon était très malade, certes, mais sa tête fonctionnait parfaitement. Il n’aurait jamais accepté que la CIA le serve de quelque façon que ce soit ». Etant venu seul de Tunis, deux personnes, dont Elaine Kein, sont allées le voir régulièrement à l’hôpital à Washington. Il était lucide, Tunis lui manquait et « les frères ». Quand Josie et Olivier sont arrivés de Tunis, elle a pris en partie en charge Olivier qui avait six ans : « Après la mort de Frantz Fanon, Josie est restée près de nous à New York pendant plusieurs semaines. Elle m’a fait cadeau d’une longue jupe flottante multicolore qui plaisait à Frantz. "Il t’a beaucoup aimée", m’a-t-elle dit ».

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