Rererelire Woolf : à propos de "The Life of Violet"
- Adèle Cassigneul
- il y a 40 minutes
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A Val, qui a rererelu et remis mon texte à l’endroit
À Marine, qui me pousse à préciser
Paru l’automne dernier, The Life of Violet est l’inédit de Virginia Woolf que l’on n’attendait pas et qui comble un vide historico-biographique que l’on ne soupçonnait pas. Cette série de trois courts textes – « Friendship Gallery », « The Magic Garden » et « A Story to Make you Sleep » – met en scène de manière fantasque, fantastique et loufoque la vie de Violet Dickinson qui fut l’amie, la mentore littéraire, la soignante et le premier amour connu de Virginia Woolf. Écrits en 1907 et révisés en 1908 – Woolf a alors 25-26 ans – les textes constituent désormais la première aventure littéraire aboutie de l’écrivaine qui commençait tout juste à publier ses critiques et essais dans la presse.
The Life of Violet nous arrive au moment où les célébrations canonisant le centenaire des grandes œuvres woolfiennes s’amorcent. 2025 aura été l’année Dalloway avec, en France, la publication d’une nouvelle traduction du roman-icone par Nathalie Azoulay pour POL qui s’ajoute à une réédition en pléiade et la création du Dalloway Day, journée de la mi-juin qui célèbre chaque année le texte de 1925. Outre-manche, on a vu notamment la parution d’une biographie du roman, Mrs Dalloway: Biography of a Novel, par le professeur nord-américain Mark Hussey, mais aussi une réédition deluxe, limitée et numérotée, du texte par la librairie Hatchard’s, qui est mentionnée dans le roman, et une exposition à la galerie londonienne David Simon Contemporary, For There She Was. Centenary Exhibition of Virginia Woolf’s Mrs Dalloway Through the Eyes of 12 Artists, qui prolonge, recycle et ramifie l’univers fictionnel inventé par Woolf.
C’est dans ce contexte de matrimonialisation exacerbée que nous découvrons ces histoires de jeunesse qui n’étaient premièrement pas vouées à la publication, soit sous des couches et des couches et des couches de textes et d’images qui souvent, au lieu d’élucider, font écran ou figent Woolf-sa vie-son œuvre dans des carcans bio-historiques limitants. De la poésie aux essais académiques, en passant par des lettres, des biographies collectives et de la critique créatique, les ouvrages sur Woolf – parfois depuis et avec elle aussi – prolifèrent qui, par les biais qu’ils déploient, révèlent davantage la positionnalité de leurs auteurices que le fond de l’entreprise heuristique et émancipatrice woolfienne.
Le travail éditorial d’Urmila Seshagiri, professeure de littérature à l’université du Tennessee qui a découvert par hasard le manuscrit des trois histoires remaniées par Woolf et a effectué une étude comparative des deux tapuscrits annotés existants, fait écho aux analyses déployées par les chercheuses Frédérique Amselle et Monica Latham dans l’Atelier de Virginia Woolf paru en novembre chez Hermann. À la recherche de l’origine ou de l’essence même des textes, toutes trois s’attachent à suivre les « itinéraires créatifs » des œuvres woolfiennes, et insistent sur la méthode parfois désordonnée autant que sur le professionnalisme de la travailleuse du texte. Tout comme Mark Hussey dans sa biographie de Mrs Dalloway ou Harriet Baker dans Rural Hours. The Country Lives of Virginia Woolf, Sylvia Townsend Warner & Rosamond Lehman (paru en 2024) elles insistent sur les conditions matérielles de création : les lieux d’écriture, le type d’encre et de papier utilisé, le bazar des brouillons et le côté peu soigneux de l’écrivaine.
L’Atelier de Virginia Woolf est une proposition descriptive qui effeuille les protocoles woolfiens ainsi que les brouillons de trois œuvres canoniques – Mrs Dalloway, Une chambre à soi et Les Vagues. Tout comme Mark Hussey, les chercheuses généticiennes (qui s’intéressent à la génétique, c’est-à-dire à la genèse, des œuvres littéraires) se refusent à l’interprétation du contenu textuel et de ses variations pour privilégier une présentation détachée, factuelle et objectivante. Urmila Seshagiri, pour sa part, analyse l’élaboration de The Life of Violet de manière relationnelle afin d’insister sur la « collaboration féministe » que le travail rédactionnel a activée. Car l’œuvre prend autant forme sur la page que dans son hors-champ : à travers les conversations entre amies, parfois visibles dans les échanges épistolaires, les expériences communes et les rêves, les fantasmes – celui d’un « jardin rempli de belles femmes », par exemple.
En une prose dense et enlevée, The Life of Violet travaille plusieurs thématiques centrales au féminisme et au projet littéraire woolfiens :
- la question de l’éducation sexisée et de l’indépendance financière des femmes-qui-écrivent ou qui refusent l’injonction au mariage et à la maternité, que l’on retrouve par exemple dans le second roman de Woolf, Nuit et jour, paru en 1919, puis plus amplement dans l’essai-icône Une chambre à soi, publié dix ans plus tard, mais aussi dans Les Années, publié en 1937, et à travers le personnage de Miss Latrobe dans Entre les actes, dernier roman de l’écrivaine ;
- le rire et son pouvoir de subversion féministe, un humour qui trame l’œuvre entière et tout particulièrement les nouvelles de la Soirée de Mrs Dalloway (1922-1927) et les fausses biographies « Julia Margaret Cameron » (1926), Orlando (1928) ou Flush (1933);
- l’attention portée à l’enfance et à l’écriture pour les enfants que l’on retrouve dans la gazette que Woolf contribua à écrire petite, le Hyde Park Gate News, tout autant que dans Le Rideau de Mrs Lugton, conte écrit pour sa nièce en 1925, ou ses contributions au Charleston Bulletin, édité par ses neveux ;
- mais également l’écriture biographique et la réflexivité qu’elle implique, qui renvoie au questionnement sur l’écriture de la vie que Woolf déplie dans diverses critiques et essais.
On peut lire The Life of Violet comme la première lettre d’amour écrite à une femme qui, à l’instar de Vita Sackville-West plus tard, fut déterminante dans l’existence et la littérature de Virginia Woolf. On peut le lire comme une tentative privée, un geste d’écriture adressé, pris dans une intense relation épistolaire et romantique-saphique, qui concentre le projet littéraire woolfien à venir, celui de réinventer les formes littéraires afin de repenser et de redéployer la vie des femmes en littérature.
Ce texte est important pour comprendre l’œuvre woolfienne. Il est important car c’est une jubilation de le lire : les phrases pétillent de rire et d’esprit. Il est important pour ce qu’il propose sur les relations entre femmes qui s’aiment, se soutiennent et travaillent ensemble. Il est important en ce qu’il révèle du projet littéraire, à la fois esthétique et politique, de Virginia Woolf. Car écrire The Life of Violet nécessite quelques expérimentations formelles, soit la reconfiguration et le réaménagement d’une littérature qui souhaite rendre visible la vie de celles qu’on laisse hégémoniquement dans l’ombre. Enfin, ce texte est important car il constitue une magnifique porte d’entrée dans l’œuvre d’une autrice que l’on continue, à tort, de considérer comme élitiste et inaccessible.
Et puis il nous montre que Woolf était écrivaine bien plus tôt qu’on ne le pensait, avant même qu’elle n’ait véritablement décidé de l’être – comme quoi rien n’est jamais figé ni réellement stable. La découverte de ce manuscrit inconnu rebat les cartes, vient brouiller et réviser les récits linéaires et téléologiques de l’histoire littéraire woolfienne, et remettre du mouvement dans notre réception contemporaine. C’est rafraichissant.
Quand Woolf compose The Life of Violet pour l’offrir à son amie-amante Violet Dickinson, elle s’affirme « bio- ou mytho-graphe » (lettre du 1er septembre 1907). Je découvre cette information en lisant la biographie qu’Alexis Pauline Gumbs consacre à Audre Lorde, Survival is a Promise. The Eternal Life of Audre Lorde. Alexis Pauline Gumbs écrit ceci et je traduis :
Au cours des années où Audre rédige Zami, le premier volume des lettres de Virginia Woolf est publié, comprenant une lettre que celle-ci adresse à une amie sur laquelle elle écrit une histoire semi-fictive. Woolf exige davantage d'informations sur la vie de son amie, en insistant « puisque je suis ta bio/mythographe [sic] ».
Elle poursuit et je traduis toujours :
Audre se sentait responsable envers toute sa génération, en particulier envers les femmes qui n'avaient pas la possibilité d'écrire leur propre histoire. Elle a donc permis à son personnage principal de vivre des expériences qui ne faisaient peut-être pas partie de sa vie réelle, mais qui étaient certainement celles auxquelles elle-même et ses contemporaines avaient été confrontées dans les années 1940 et 1950.
Décrivant le projet bio- ou mytho-graphique de Lorde, Alexis Pauline Gumbs cerne quelque chose du projet woolfien : un geste littéraire qui relie une expérience intime et incarnée (l’amitié romantique entre Virginia alors Stephen et Violet Dickinson) à une expérience collective (le cercle atypique, excentrique des amitiés féminines de Woolf dans ses jeunes années, le destin littéraires des femmes-qui-écrivent, la représentation plus générale de la vie effacée des femmes). En faisant de Violet sa protagoniste, Woolf sacralise l’aimée autant qu’elle l’excède en la pluralisant. Sous la jeune plume woolfienne, Violet s’affirme comme un être poétique qui permet de déployer un univers de fantasy (au sens magique que lui donne E. M. Forster) et comme une égérie politique qui permet de célébrer le pouvoir subversif de la joie et du rire, la force de l’amitié entre femmes, ainsi que leurs revendications féministes d’autonomisation et d’émancipation.
On retrouve dans ce trio d’histoires l’éclectisme de pie voleuse d’une autrice qui travaille la plasticité du medium textuel, ce que la critique féministe Rita Felski appelle « la toile gluante du langage ». Fausse biographie enlevée, The Life of Violet témoigne du désir et de la délectation que prend Woolf à écrire l’être aimée – entre 1902 et 1908, date du retravail du manuscrit, Woolf adresse 329 lettres à Violet ! Présenté comme un hommage blagueur et irrévérencieux, il n’en témoigne pas moins de la profondeur de l’affection qui relie les deux femmes et de la liberté d’expression que l’autrice s’octroie en s’adressant – avec toute l’ambiguïté que le réflexif contient – à celle qui la lit, la corrige et l’encourage.
L’irrévérence woolfienne ne se départit pas pour autant d’une certaine ambivalence quand on entend sonner dans les phrases quelques accents classistes ou orientalistes, voire même racistes. Comme le langage japonisant qu’elle invente dans « A Story to Make You Sleep » qui anticipe le charabia déployé lors du canulard du Dreadnought en 1910. À cette occasion, Woolf et trois de ses amis se grimèrent en princes abyssiniens afin de dénoncer et ridiculiser l’impérialisme colonialiste de l’Angleterre, performant par là un blackface à la portée indéniablement xénophobe. (L’historienne états-unienne Danell Jones a consacré un brillant ouvrage à ce sujet : The Girl Prince: Virginia Woolf, Race, and the Dreadnought Hoax, paru en 2023.)
Ces tâches grossières qui marquent le texte de manière indélébile contredisent la subtilité sensible et la poétique de l’attention que l’écrivaine déploie au fil de ses histoires. Ces stéréotypes exotisants, qui au fond trahissent une profonde inculture et une forme de subalternisation culturelle, contrarient aussi le projet émancipateur esquissé à travers l’extraordinaire vie de Violet qui, comme le rappelle Seshagiri, arrive à la fin des histoires « épargnée par les questions de vertu et d'ambition » qui tourmentent habituellement les héroïnes de roman. Ces ambivalences et ces apories fondent et délimitent l’œuvre woolfienne comme un cerne brun, elles sont notre héritage, un avertissement à travers les siècles, comme un appel à veiller qui convoque notre responsabilité face au langage et à l’usage de mots qui trahissent nos (dés)appartenances.
J’insiste et en insistant je jette un voile sombre sur ce texte par ailleurs lumineux, porteur de joie et d’espoir. À l’origine de mon désir d’écrire sur The Life of Violet il y a mon enthousiasme à découvrir un texte pour partie inconnu. Il y a ma volonté de faire valoir, comme Harriet Baker le fait magistralement dans sa biographie collective citée plus haut, cette poétique de l’attention comme agent d’un profond réaménagement du monde – « le commencement d’une grande révolution qui transforme l'Angleterre en un pays très différent de ce qu'il était auparavant », assure la narratrice dans « The Magic Garden ».
Il y a aussi mon plaisir à faire savoir qu’avant « la chambre à soi » il y a le « cottage à soi », une idée esquissée en 1834 par l’écrivaine voyageuse Emily Eden, dont la correspondance fut éditée par sa petite-nièce, Violet Dickinson elle-même, et recensée par Woolf en 1919. Un cottage à soi et un jardin rempli de fleurs et de femmes aimées que tant d’écrivaines contemporaines de Woolf – des femmes blanches et bourgeoises et éduquées oui, engagées dans les luttes antifascistes aussi – ont appelé de leurs vœux et ont parfois fait advenir de leurs mains. (Rural Hours est consacré à ce sujet, comme dans une certaine mesure Square Haunting. Five Writers in London Between the Wars de Francesca Wade, paru 2020.)
Il y a enfin ma profonde envie de parler de l’amitié romantique qui lia Virginia Woolf à celle qu’elle appelait « My Violet », « My Woman », « My Beloved Woman », entre autres petits noms. Une relation intime et littéraire fondatrice pour l’écrivaine en devenir qui fait de Woolf et Dickinson un couple de « prédécessœurs » [mot de Claudine Galéa, peut-être une traduction du « ansisters » de Joelle Taylor] queer et les inscrivent dans l’histoire littéraire lesboqueer à laquelle Woolf a contribué en tant que critique, autrice et éditrice. Je pense évidemment à Orlando, roman proto-trans qui s’esquisse en 1927 lorsque Woolf note son désir d’écrire une « fantaisie » intitulée « The Jessamy Brides ». Avec ce titre, Woolf reprend le terme argotique « Jessamy », dérivé de « jasmin », qui était utilisé au XVIIIe siècle pour désigner les hommes gays, et le redéploye, par l’ajout de « brides » (mariées), dans le vécu lesbien. En 1929, Woolf publie « Geraldine and Jane », un essai centré sur la relation d’amitié passionnée entre l’écrivaine victorienne Geraldine Jewsbury et l’autrice Jane Welsh Carlyle. Puis en 1936, elle édite pour la Hogarth Press Chase of the Wild Goose, roman biographique que la féministe Mary Gordon consacre aux Dames de Llangollen, couple sapphique légendaire de nobles irlandaises – Lady Eleanor Butler et Sarah Ponsonby – célèbres au XVIIIe siècle pour avoir vécu ensemble à Plas Newydd, un manoir à elles que l’on peut visiter aujourd’hui.
Alors que je referme à nouveau The Life Violet, je me demande quelle promesse fait la jeune Virginia Stephen à son amie-amante lorsqu’elle lui offre son livre d’histoires enrubanné de violet et tapé à l’encre violette. Lui rendant un hommage taquin, elle nourrit leur complicité rieuse et par là lui donne les gages de son sincère sentiment ainsi que de sa fidélité. Mais il y a davantage. À l’heure où Woolf enseigne bénévolement l’histoire, l’histoire de l’art, la composition anglaise et la poésie aux travailleurs et travailleuses inscrit·es au Morley College (un établissement fondé en 1889 par la réformatrice sociale et suffragette Emma Cons), Woolf esquisse également une « éthique de l’amitié », pour reprendre le mot de la chercheuse nord-américaine Jennifer C. Nash. Ou pour le dire avec la sociologue Éléonore Lépinard, elle déploie une éthique féministe de la relation. En tant que féministe-qui-écrit, Virginia Woolf fait la promesse « du partage d’une vision » et il me semble qu’elle met en scène « les promesses d’agir ensemble et sous un nom commun, celui du féminisme. »
Ce « féminisme transpersonnel », comme le nomme la chercheuse états-unienne Nancy K. Miller, promet une mise en relation à travers les différences et une commune responsabilité à l’égard des un·es des autres. Pour Woolf, c’est un engagement à la fois passionnel, littéraire et politique autant qu’un appel à la libération qui, néanmoins, garde en son sein une certaine ambivalence.
Dans The Life Violet, Woolf imagine à partir de ce qu’elle connait de Violet Dickinson ce que pourrait être la vie d’une femme hors-norme, affranchie des contraintes hétéro-patriarcales et libre de s’épanouir sans entraves. Elle dresse le portrait d’une excentrique issue des classes dominantes, qui a un large réseau et les moyens de voyager, de concevoir et faire construire son lieu de vie – le fameux cottage à soi – et qui se voit transformée dans un conte pour enfant en une figure fabuleuse, une « princesse sacrée », vénérée comme être supérieur.
La narratrice, qui se dépeint comme une plébéienne vivant dans un grenier miteux, insiste sur la formation intellectuelle de son héroïne plutôt que sur son éducation genrée (exit les soirées de débutante dans le beau monde). Elle la dépeint comme un être atypique – immariable car bien trop grande – un être reliant et merveilleux, une figure de soin et d’attention qui cultive des amitiés éclectiques, tant avec des aristocrates qu’avec des vendeurs ou vendeuses de quatre saisons. Woolf insiste sur l’éducation dispensée à Violet par Fraülein Müller, une préceptrice qui, en féministe, lui transmet une culture littéraire qui fait la part belle aux voix de femmes et dessine des lignées à travers les temps qui reconfigurent le monde et l’imaginaire de la jeune femme. Ces généalogies de personnages féminins apparaissent à Violet comme autant de chemins inexplorés qui prolifèrent jusqu’à former « une petite île flottant dans un océan immense » : un continent à découvrir. Un matrimoine à constituer, une promesse de partage que Violet met à exécution une fois installée dans son cottage, en nourrissant des discussions sur les écritures contemporaines de femmes, exemples à l’appui.
Violet est subversive et elle joue de sa distinction sociale pour se tailler une vie à sa dé-mesure. C’est un être fluide qui, par son rire communicatif, abolit les traditions comme les hiérarchies de genre et de classe, et veille à la reconnaissance de l’existence et du professionnalisme des employé·es de maison. Mais pour la lectrice que je suis les choses basculent quand, dans la troisième histoire, la protagoniste est transformée en « Lady du Jardin magique » et prend une place hégémonique dans un Japon peuplé de créatures monstrueuses et d’une population essentialisée, dépeinte à des fins comiques comme toujours souriante et primitivement superstitieuse et ignare. Là, je retrouve les contradictions aporétiques qui se nichent dans l’ampleur généreuse des phrases woolfiennes.
Je repense aux mots d’Angela Davis : « On ne peut pas enfermer la liberté dans un paradigme individualiste. On ne peut pas être libre tout seul : la liberté est collective. » Et à ceux d’Audre Lorde : « Je ne suis pas libre tant que toutes les femmes ne le sont pas, même si leurs chaînes sont très différentes des miennes. » La promesse d’émancipation faite par Woolf dans The Life of Violet est contradictoire : à la fois transpersonnelle et collective, on l’a vu, mais également individuelle, libérale, centrée sur un destin singulier et proprement extraordinaire, sur le destin d’une patricienne, membre de l’establishment colonialiste britannique – la famille paternelle de Violet Dickinson s’est enrichie par la traite négrière en Jamaïque et Violet, elle-même, fut Mairesse de Bath en 1899-1900. Faire de Violet une princesse pour laquelle une population érige aveuglement des temples, c’est confirmer sa prééminence et la sacraliser par la fable tout en moquant les autochtones de l’histoire et en les reléguant dans un imaginaire infantile de bêtise.
S’il est incontestablement relationnel, le féminisme woolfien n’en reste pas moins circonscrit par son « cannibalisme culturel », pour reprendre l’expression de la penseuse et poétesse noire américaine bell hooks. Soit par son utilisation de l’Autre, ici japonais, à des fins de plaisir et de divertissement, et comme l’instrument d’une expérimentation littéraire, avec la « charge de nouveauté et de bizarre qu’il incarne ». Je cite Khémaïs Ben Lakhdar dans son essai L’appropriation culturelle. Histoire, domination et création : aux origines d’un pillage occidental :
La culture de cet Autre est alors saupoudrée, à la manière d’une épice, pour nourrir la puissance créative de la culture occidentale, mais surtout sa capacité de jouir, de tirer du plaisir dans la différence au détriment de cet Autre.
Une tension structurelle fonde ainsi l’édifice discursif de The Life of Violet. Ça tiraille et ça crisse et ça trouble, oui. Mais ça ouvre aussi, « car rien n’est simplement ceci ou cela » assure Woolf ailleurs. Charge à nous, lecteurices, de la rererelire pour mieux la relier à notre temps et à celleux qui nous permettent de pluraliser nos réceptions.

Références
Frédérique Amselle et Monica Latham, L’Atelier de Virginia Woolf, Hermann, 2025.
Harriet Baker, Rural Hours. The Country Lives of Virginia Woolf, Sylvia Townsend Warner & Rosamond Lehman, Penguin, 2024.
Emma Beddington, « ‘Darling of my heart’: the irresistible love story of the Ladies of Llangollen », The Guardian, 31 Jan 2023.
Khémaïs Ben Lakhdar, L’appropriation culturelle. Histoire, domination et création : aux origines d’un pillage occidental, Stock, 2024.
Matthew Clarke, « My Poor Intimate : Virginia Woolf and Violet Dickinson », Woolf Studies Annual, vol. 28, 2022, pp. 5-24.
Erica G. Delsandro, « No More Missed Connections : A Lesson in Transpersonal Feminism with Virginia Woolf, Audre Lorde, and Adrienne Rich », Woolf Studies Annual, vol. 25, 2019, pp. 73-96.
Alexis Pauline Gumbs, Survival is a Promise. The Eternal Life of Audre Lorde, Penguin, 2025.
bell hooks, Regards oppositionnels. Se défaire des représentations dominantes, Payot, 2025.
Mark Hussey, Mrs Dalloway: Biography of a Novel, Manchester UP, 2025.
Karina Jakubowicz, « Urmila Seshagiri on Woolf, The Life of Violet », The Virginia Woolf Podcast, S4 E5, 2025.
Dannell Jones, The Girl Prince: Virginia Woolf, Race, and the Dreadnought Hoax, Hurst, 2023
Éléonore Lépinard, Feminist Trouble. Intersectional Politics in Postsecular Times, OUP, 2020.
Elizabeth Mavor, The Ladies of LLangollen. A Study in Romantic Friendship, Moonrise Press, 2011.
Martha Vicinus, Intimate Friends. Women who Loved Women, 1778-1928, U of Chicago P, 2006.
Francesca Wade, Square Haunting. Five Writers in London Between the Wars, 2020.
Virginia Woolf,The Life of Violet, ed.U. Seshagiri,Princeton UP, 2025.




