Romain Gary et le patriotisme zombie
- Jean-Luc Florin
- il y a 48 minutes
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Dans un certain sens, c’est une consécration. Une citation qui circule depuis des années sous de multiples formes se trouve enfin inscrite en blanc sur fond noir, avec la photographie de l’auteur et le logo bien visible du quotidien Le Figaro. Nous sommes en novembre 2023, et l’extrait du roman de Romain Gary Éducation Européenne tout droit sorti de l'après-guerre nous avertit que “Le patriotisme, c’est l’amour des siens. Le nationalisme, c’est la haine des autres”.
Pouvait-il en être autrement que ce devenir en petite vignette ? Une citation, c’est un morceau de texte détaché, qui vit sa vie de morceau détaché, et qui peut connaître différentes fortunes au fil des attentes, des désirs et des rejets. Remonter vers sa préhistoire, parcourir à rebours les archives du net et des réseaux sociaux peut nous permettre de mieux comprendre ce qui vient se sédimenter en quelques années et contraindre la trajectoire de quelques mots.
Si l’on s’en tient aux apparitions sous forme de vignettes, on peut voir surgir les premières à partir de 2014. Il s’agit souvent d’affichettes générées par les sites de recueil de citations. Les arrière-plans sont colorés, les typographies décontractées. Des portails en vogue à l’époque, comme Pinterest, favorisent l’appropriation par l’internaute de l’image, au côté de ses autres centres d’intérêts dont il maîtrise de plus en plus le partage auprès “des siens”. Les attentats de janvier et novembre 2015, le retour des drapeaux bleu blanc rouge constituent un accélérateur de la diffusion sous cette forme. À partir de 2016, la personnalisation est renforcée sur les pages Facebook par la fonctionnalité permettant d’écrire en gros sur un papier peint choisi par l’utilisateur. La plateforme bientôt délaissée par les plus jeunes s’aligne ainsi sur les formats d’Instagram, rachetée par la firme de Zuckerberg depuis 2012. L’image n’abolit pas le texte mais en devient son media.
Au cours de la même période, les utilisateurs juxtaposent déjà le texte et la photographie en noir et blanc du grand écrivain, voire créent une vignette siglée, comme le fait le CRIF en 2014. Qu’elle soit sobre, chic ou kitsch, la mise en image de la citation permet de la faire sienne, de la confronter aux commentaires, en espérant faire valoir sa valeur sous forme de like et de partages.
Cette mise en image n’aura été possible que parce que le texte initial avait déjà suivi son petit bonhomme de chemin. Les occurrences répétées de la citation sont cependant très réduites avant les années 2010. Il semble que son apparition en 2008 sur un site personnel qui est parvenu à faire autorité, La Toupie contribue à sa plus grande visibilité, ce qui va accompagner sa diffusion sur le net, en même temps que le discours politique s’en empare.
C’est alors une analyse chronologique des publications sur Twitter qui nous renseigne le mieux, et confirme un décollage en 2014. La mandature de François Hollande va renforcer l’antienne selon laquelle “l’extrême-droite n’a pas le monopole du patriotisme” (environ 112 occurrences entre 2010 et 2020). Jean-Luc Mélenchon avait déjà cité en 2012 notre citation star, elle pénètre de plus en plus la sphère institutionnelle, publiée la même année par le Ministère du Redressement Productif, alors occupé par Arnaud Montebourg, promoteur de la notion de “patriotisme économique”. Tout est déjà en place pour que le bon mot prenne son essor en image et en texte avec les attentats. Le réseau bien fréquenté par les journalistes et les personnalités des médias conforte la formule ramassée du grand écrivain en noir et blanc, et permet de justifier, et de revendiquer les nouveaux attachements décomplexés aux symboles de la Patrie, quitte parfois à tronquer le texte, à y faire des ajouts très libres, voire à l’attribuer à Charles De Gaulle. Au bout du compte, la double phrase s’affirme comme une arme pour décrédibiliser le Front National, mais aussi comme un porte-drapeau du drapeau bleu blanc rouge, laissant parfois dubitatif sur la distribution entre l’amour des siens et la haine des autres.
Lorsque débute la campagne présidentielle de 2017, le piège du patriotisme retrouvé de Romain Gary s’est donc déjà refermé. Emmanuel Macron s’empare lui aussi de l’opposition entre les deux isme et ose le grand écart pour à la fois décrédibiliser le discours de Marine Le Pen et mettre en avant des drapeaux européens. On le verra user de manière frénétique cette distinction, sans jamais se référer à l’écrivain - les réseaux se chargeront de lui rétablir cette noblesse. Quant à l’articulation paradoxale avec la construction européenne, également mobilisée dans les mêmes termes par Raphaël Glucksmann, il est difficile de ne pas y entendre la trop gaullienne “Europe des patries”, alors qu’au même moment on sous-estime les efforts des réseaux d’extrêmes droites pour déployer une Europe des patries de “patriotes”.
C’est qu’en parallèle d’une multiplication des “Comme le disait le grand Gary : le patriotisme, c’est l’amour des siens alors que le nationalisme, c’est la haine des autres” au cours des années 10, le Front National s'est employé à rendre naturel ce terme de patriotes, et la présence de son parti. La recherche combinée Facebook et Twitter nous montre d’abord des appels aux “patriotes” pour un rassemblement de protestation contre l'interdiction de l'apéro "Saucisson et Pinard" en juin 2010, puis une généralisation du terme dans toute la communication officielle du mouvement en 2011. L’année suivante sera celle des interrogations sur le changement du nom du Front National, refusé par Jean-Marie Le Pen. Le choix reste alors incertain mais les slogans des affiches pour les élections européennes de 2014 sont explicites : “le 25 mai, votez patriote”. Florent Philippot qui a lancé un site s’appropriant le terme tente de s’imposer et finira par créer son propre mouvement Les patriotes, après avoir déposé dès 2015 la marque à l’Institut National de la Propriété Intellectuelle - et selon Challenges, pour ne pas le laisser à l’UMP. Le Front devenu Rassemblement ne se départ plus d’un attachement au patriotisme, bien plus acceptable puisqu’il est approuvé comme antithèse de la “montée des nationalismes”. Peu importe que le terme vienne côtoyer “la préférence nationale”, du moment que l’on répond à des attentes, celles qui sont formulées clairement dans les propos de Jordan Bardella en 2025 : “vous avez le droit d’être patriotes, vous avez le droit d’aimer votre pays” (disponible sur la chaîne Youtube officielle du RN). La volonté de ne pas laisser le patriotisme à l’extrême-droite repose sur un même fondement qui consiste à nous autoriser à enfin revendiquer l’amour pour ce qui nous aurait été interdit. Et à le justifier haut et fort avec des citations qui font autorité.
Au final, on peut se demander si le fait de contester le fameux monopole du patriotisme ne peut que déboucher sur la constitution d’un duopole ou d'oligopoles : des groupes qui se partagent majoritairement le marché, et sont à tout moment, comme l'explique la théorie économique dans une tentation de jouer la coopération plus que la rivalité. Doit-on encore mentionner l’alignement de plusieurs partis sur l’immigration ? Les votes communs à l’Assemblée Nationale ? Les tractations avérées d’Emmanuel Macron avec Jordan Bardella au moment des législatives de 2024 ?
Notre citation zombie finit par aimanter sur son passage toutes sortes de profils qui empruntent une même direction. Les historiques de Wikipedia méritent alors notre examen. Passons rapidement sur la page intitulée “distinction entre le patriotisme et le nationalisme”, dont l’auteur se voit remis en place à de nombreuses reprises pour ses autres publications, accusé de “désorganiser l’encyclopédie”. Il est invité à cesser de “repasser en force” pour des modifications d’articles consacrés aux nationalismes et à l’extrême-droite. De toute manière, il ne cite même pas Romain Gary. Plus intéressant est l’article Patriotisme créé en juin 2003 par le contributeur Machiavel. L’entrée ne fait alors que huit lignes. Elle est d’abord classée dans la catégorieidéologie. En mars 2005, on ne sera pas étonné de voir une citation de Romain Gary y apparaître en remplacement d’une référence à l’internationalisme. Le 8 mai 2005, il est ajouté que la plupart des citations concernant le sujet condamnent cet amour de la patrie. Figurent dans la liste, un Paul Léautaud sans détours : « Le patriotisme fait décidément beaucoup d'imbéciles”. Ainsi que la phrase de Samuel Johnson : « Le patriotisme est l'ultime refuge d'un idiot. », citée à l’écran dans Les sentiers de la gloire de Kubrick. C’est au cours de cette même année 2005 qu’un anonyme ajoutera un peu de Joseph de Maistre, de Charles Maurras et de Gustave Le Bon pour contrebalancer et diluer les citations négatives. La lutte pour imposer un patriotisme uniquement positif est telle qu’un avertissement sous forme de bandeau sera apposé en 2011, date cruciale on l’a vu dans la stratégie du Front National. Les modérateurs signalent alors une guerre d’édition : “plusieurs contributeurs ont mutuellement annulé leurs contributions respectives”. La version de 2026 ne comporte plus la citation de Gary, et la mise à distance du patriotisme s’en est allée, au point que la page est signalée comme adoptant “un point de vue régional ou culturel particulier”.
À lire la même entrée de l’encyclopédie en ligne mais dans différentes langues, on constate en effet que les préoccupations ne sont pas homogènes parmi les rédacteurs. Si on reconnaît parfois des obsessions très similaires, d’autres s’en tiennent à une dizaine de lignes, bien loin de nos mille et une révisions.
Au bout du compte, dérouler la version en langue allemande nous permet de voir que d’autres inflexions peuvent s’affirmer et prendre le dessus. Les explications historiques et sociologiques conviées abordent le rôlepolémogène du patriotisme, analysé par Peter Fuchs. Ce disciple de Niklas Luhmann affirme en effet que l’amour des siens entretient par définition une exclusion susceptible de toujours plus refuser l’indifférence à la Patrie - et toute contradiction, menant aux conflits.
Déroulons la page en allemand encore plus bas : une rubrique spécifique est consacrée à la démarcation avec le nationalisme. On y retrouve notre citation, attribuée par erreur au président allemand Johannes Rau. Elle est aussitôt contredite par des approches psychologiques et des recherches qui soulignent que les attitudes patriotiques des sujets étudiés ne s’opposent en rien aux mauvais réflexes nationalistes.
Une autre citation était donc possible, un autre devenir pour un couple de mots qui pourraient se lire chacun en deux sens, sans finir par un malin forçage consistant à accorder une valeur positive à l’un au détriment de l’autre.
Notre vignette porte en elle nombre d’oublis, elle est en soi une liste d’oublis ambulante : oubli du rôle émancipateur des nationalismes ; oubli des engagements littéraires, artistiques et politiques hostiles au patriotisme ; oubli des premières pages de L’homme sans qualités ; oubli des propos postérieurs de Romain Gary – bien examinés dans L’Europe et son fantôme de Paul Audi ; oubli d’une Europe pensée sans les drapeaux et autres fétiches dans les conférences de Stefan Zweig, ou encore l’intervention de Paul Ricoeur au congrès d’Hanovre en 1991 (Quel ethos pour l’Europe ?), etc., etc.
La citation devenue un oubli flottant réémerge lors des Jeux Olympiques de 2024, affleure à chaque grande compétition sportive pour justifier les Marseillaises. Désormais associée au “retour du tragique” en Europe, expression un rien amnésique et commode pour faire passer des investissements militaires, elle semble promise à un bel avenir effectivement polémogène.
Nous pourrions au contraire être tentés de poursuivre l’exploration dans le temps passé, au-delà des premières manifestations sur le net, au plus loin des occurrences d’apparition originelle de la citation. On arrive finalement à un extrait de La Boum 2 (déniché et publié sur Facebook par Télérama en 2017). Dans le film à succès de 1982, le professeur vient de donner à commenter la fameuse sentence. La sonnerie de fin de cours retentit, Vic se lève pour quitter la salle de classe. On a peut-être trouvé la date d’inflexion pour tout recommencer.
