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Xavier Le Clerc : Retour sur le "passé" colonial (Le garçon ébloui)

  • Photo du rédacteur: Christiane Chaulet Achour
    Christiane Chaulet Achour
  • il y a 3 heures
  • 9 min de lecture

Napalm, essais nucléaires : dans ce nouveau roman, Xavier Le Clerc affronte une fois encore l’Histoire de la France coloniale dans son versant le plus difficile à raconter. Le romancier n’est pas un inconnu puisqu’il a déjà publié, depuis 2008, quatre romans. C’est celui de 2022 qui l’a fait véritablement connaître, Un homme sans titre, pour lequel il obtient quatre prix littéraires ; puis en 2024, Le Pain des Français, Prix Eve Delacroix de l’Académie Française 2026.

Né en 1979 en Algérie (Kabylie), il émigre en France, jeune, avec sa famille en Normandie. Ses années de recherche de sa voie et des expériences nombreuses dans différents pays sont racontées sur le site d’Africultures. Il a une prédilection pour la construction de romans qui, dévoilant (ou déterrant) un fait historique, proposent au lecteur une histoire toute humaine permettant à l’écrivain d’aborder, mêlant précision documentaire et imaginaire réaliste, un épisode historique inconnu ou mal connu et peu glorieux. Sur le plan plus personnel, on connaît son détournement de la discrimination subie par les Maghrébins en France : il a opté pour changer de nom en traduisant son nom de naissance Hamid Aït Taleb en Xavier Le Clerc.

Trois parties, de longueur inégale (23, 36 et 42 pages) composent ce roman. La première annonce le point de départ : « Cette histoire commence dans le port ravagé de Dunkerque en 1946 ». Le port est encombré des déchets de la guerre à peine terminée ; dans ce décor, le protagoniste surgit : « Sébastien, un gamin blond aux yeux bleus de onze ans ». Le quartier décrit est particulièrement dévasté et en ruines. Sébastien a trois copains : Alain, Lucien et Sergio. On les voit participer au carnaval avec des costumes faits de  bric et de broc. Sa mère l’a traîné à l’église le mercredi des cendres : « Le prêtre traça une croix de cendre sur le front de Sébastien, en signe d’espoir et de pénitence. " Tu es poussière, lui dit-il, et tu retourneras à la poussière" ». C’est une mise en récit particulièrement dysphorique, sous le signe de  la pauvreté, de la destruction et de l’annonce d’un destin tragique.

Des 11 ans de Sébastien, on saute treize années pour le retrouver, à 24 ans, appelé en Algérie en 1959. Lorsqu’il arrive à la forteresse de Bougie, le narrateur annonce déjà ce qui sera l’inattendu de sa vie, dans les montagnes de Kabylie : « Sébastien, qui avait grandi parmi les ruines de Dunkerque, ignorait que ces hauteurs, meurtries par la guerre elles aussi, lui donneraient un fils ».

Sans grande surprise le chapitre suivant introduit « ce fils » : « Le petit Kabyle, couvert d’une suie épaisse, avait erré pieds nus toute la nuit, depuis la vallée de la Soummam, qui serpente au cœur des montagnes pour se jeter dans la mer à Bougie. Le garçon de sept ans avait tout quitté ». Suit une évocation détaillée de cette errance dans un village brûlé au napalm. Idir a des souvenirs qui dessinent la brutalité de la guerre coloniale, en partie euphémisée dans son expression, comme le montre l’évocation des hommes matraqués et des femmes violées :

« Combien de fois avait-il assisté aux tristes défilés de paysans chahutés et menottés avec du fil de fer ? Au sanglot des plus petits aussi, toujours serrés contre les mères attroupées, qui craignaient tellement ces soldats qu’elles se barbouillaient le visage er divaguaient pour paraître folles. Idir avait grandi avec cette terreur et surtout, le regard vitreux de jeunes filles capturées par des soldats, que l’on retrouvait emmurées dans le silence, les robes déchirées et les cheveux ébouriffés ».

Idir se souvient du père Blanc instituteur et témoigne ainsi de sa connaissance du français. De son village, il semble être le seul survivant : « De la fumée couvrait d’un voile épais les maisons calcinées. Partout des corps méconnaissables et rétrécis, pareils à du bois brûlé, jonchaient le paysage anthracite ». C’est aussi le sort de ses parents : « Idir avait retrouvé ses parents calcinés, réduits à deux blocs de charbon ».

C’est dans ce village napalmisé que le groupe de combat auquel appartient Sébastien arrive ce 1er janvier 1960, accompagné d’un harki, Mouloud, dont l’engagement au sein de l’armée française est expliqué. Ils découvrent l’enfant, sale, affamé, apeuré et l’horreur de sa fonction s’impose à lui : « Une colère sourde l’avait envahi. La gloire des colonies n’était plus pour lui qu’un ogre jamais repu ».

Sébastien décide de tout faire pour garder l’enfant et son supérieur en profite pour l’expédier dans le grand Sud sous le prétexte que la nouvelle base de vie installée à Reggane a besoin d’un instituteur, condition de l’adoption d’Idir, sans lui dire où il les envoie véritablement. Sébastien est mis au courant de la raison de cette affectation assez vite après son arrivée : « On prépare le monde de demain (…) premier essai atomique », lui dit son voisin. Sébastien comprend qu’ils sont dans un centre atomique et qu’il ne peut se soustraire à l’ordre reçu de peur de perdre Idir.

Ainsi, Xavier Le Clerc choisit les acteurs imaginés du drame qui va se jouer à Reggane : ils sont aussi les acteurs involontaires de l’usage du napalm pendant la guerre d’Algérie. Plutôt que d’écrire un essai dénonciateur de ces pratiques de guerre et de puissance, le romancier choisit de les faire vivre au niveau d’êtres humains pris, à leur corps défendant dans l’absurdité mortifère de la guerre : le lecteur prend alors la dimension des drames humains que provoquent ces pratiques, bien au-delà  de la lecture d’une « notice » d’encyclopédie sur le napalm et sur les essais nucléaires (assez bien documentés par ailleurs sur internet).

La première partie est donc indispensable pour mesurer l’impact de ce qui se passe à Reggane, quarante jours après l’installation de Sébastien et Idir sur la base. On lira avec intérêt la documentation très précise que le narrateur introduit dans son roman : elle n’est malheureusement pas imaginée mais donnée à partir d’informations : les protections dérisoires et la jeunesse des hommes envoyés dans la fosse, l’atmosphère bruyante de toute l’opération, les références littéraires de Sébastien (Giono décrivant l’obéissance aveugle des poilus ; le roman de Jules Verne, De la terre à la lune, pour détourner l’attention d’Idir de la catastrophe qu’ils vivent) : « La gloire de la France reposait  sur sa jeunesse, devenue spécimen de laboratoire ».

 

Les trois explosions sont décrites pour les faire revivre, si tant est que cela est possible : le 13 février 1960, la Gerboise bleue, « en référence au rongeur des steppes et à la première couleur du drapeau français » ; le 1er avril 1960, la Gerboise blanche « la bombe A au plutonium illumina le ciel d’un blanc insoutenable » ; le 27 décembre 1960, « La Gerboise rouge déchira le ciel dans un grondement apocalyptique ».

C’est de la première explosion et son effet sur Idir que naît le titre choisi : « le garçon ébloui se redressa dans son lit. Ses pupilles brûlaient sous la blancheur qui avait effacé le jour. La lumière intense traversait encore ses mains portées à son visage, dessinant le réseau rouge de ses propres veines ». La peur horrible qu’il revit lui rend la parole lui qui s’était réfugié dans le silence.

L’enthousiasme du général de Gaulle permet de mesurer ce à quoi un pouvoir est prêt pour être dans le peloton de tête de la puissance nucléaire. Peu importe les dommages dits collatéraux : ceux qui vont frapper les soldats-cobayes mais aussi les animaux, la nature environnante et les habitants du Sud : « dans le camp des travailleurs touaregs, des haut-parleurs diffusaient le même son monumental qui annonçait l’inéluctable. C’était l’heure de la prière des premières lueurs. La rumeur d’une explosion imminente s’était répandue. Aucune famille n’avait reçu de protection. Les pères protestaient auprès des soldats qui hurlaient pour les regrouper. Impossible pour eux de s’échapper du camp. Plus personne n’obéissait aux soldats qui tiraient en l’air à l’automitrailleuse. Mais les plus terrifiés se jetaient sur les barbelés électriques ».

 

Sébastien ne peut fuir le cauchemar et il n’en mesure pas encore les retombées. Le 13 avril 1961, il est libéré de l’armée. Il rentre à Dunkerque avec Idir et reprend son métier d’instituteur, déjà fortement affecté par l’irradiation : « Si Sébastien n’était jamais revenu mutilé, chaque explosion pourtant lui avait arraché une part profonde ». Son inexorable et lente agonie accompagne la réussite d’Idir devenu universitaire après une brillante thèse en Histoire sur les archives militaires. Le romancier fait vivre sa marche douloureuse vers la mort en deux chapitres : il décède au début de l’année 1985, vingt quatre années après avoir été irradié. La lettre d’adieu qu’il laisse à son fils remet en écho ce qu’il a connu enfant –« mon père est mort dans l’incendie des bombardements de 1940 » –, avec ce qu’Idir lui-même a subi dans son village de Kabylie. Il espère qu’il saura pardonner à la France comme lui-même a pardonné à l’Allemagne. Le jour des obsèques, tenté par le suicide, Idir se ressaisit et décide de vivre en hommage à son père adoptif.

 

Cet hommage est l’objet de la troisième et dernière partie : Idir veut prouver que les cancers dont a souffert son père viennent de son exposition aux trois explosions de Reggane : « la guerre froide avait conduit la France à sacrifier ses jeunes appelés et les populations locales. Ces essais atomiques avaient causé le triple cancer de Sébastien ». Jouant sur l’adjectif « irradié », le romancier expose l’objectif du fils : « Idir, qui se savait lui aussi irradié par ce passé, entreprit de démanteler le déni officiel ». Tous les documents qu’il réunit sont passionnants à lire et accablants.

 

Le dernier chapitre, conclusif, est une longue lettre qu’il écrit à Sébastien après sa mort, en novembre 1985, après avoir affronté le passé en retournant pour la première fois dans son village kabyle puis à Reggane. Du premier, il ne retrouve rien ; de Reggane, il voit les traces de la destruction et écoute le docteur Tahar : « Tout autour du dispensaire, les débris jonchent le sable. Les Touaregs y recyclent des centaines de fûts métalliques et des pièces de jeeps. Ils revendent le cuivre à des artisans marocains. Je revois le docteur énumérer les cancers du côlon, de l’œsophage, du foie, des reins, de l’utérus, du cerveau… (…) Les enfants naissent tous malformés, atteints de déficience mentale ».

 

La vérité est dite et écrite. Le romancier veut la faire entendre mais refuse le ton revanchard mais veut que le passé soit dit : « Entre la France et l’Algérie, nos divergences engendrent des crises exponentielles. (…) Les politiques instables et enclins à la division se nourrissent d’ingérences et de stigmatisation. Mais ce qui nous irradie en profondeur reste le traumatisme colonial ». Aussi choisit-il de clore son roman par le petit Aziz qui, malgré ses malformations, est enjoué et présent, en une « invincible joie de vivre ». C’est sans doute pour cette note de réconciliation à tout prix entre les deux pays que Xavier Le Clerc convoque à trois reprises Camus… comme il l’a fait dans ses romans précédents, comme une obligation de déférence et d’admiration : qu’un écolier de Dunkerque ait, en 1946, L’Etranger dans son cartable laisse dubitatif. Plus vraisemblable, qu’à la mort de sa mère, Sébastien ne pleure pas, comme Meursault. Vraisemblable tout à fait qu’Idir, au cours de ses recherches, visionne des films sur Hiroshima : cela lui permet de citer deux phrases de l’éditorial de Camus dans Combat, le 8 août 1945… La citation de Giono et celle, beauoup plus présente, du roman de Jules Verne sont introduites beaucoup mieux à propos…

Ce qui semble le plus important, outre le registre documentaire absolument nécessaire, est le geste de Sébastien prenant en charge Idir. On est bien là dans ce que Vassili Grossman a nommé, dans Vie et destin, « la petite bonté » et que la Québécoise Mélikah Abdelmoumen revendique dans son essai de 2025, Traité de la petite bonté (Collateral « Mélikah Abdelmoumen : A la Recherche de soi : entre moi et l’autre », 17 mars 2026) : « La petite bonté est beaucoup plus répandue qu’on le croit, car le chaos est un terreau qui ne sait pas l’étouffer. Peut-être que plus le monde est laid, plus la petite bonté se fait flamboyante et lumineuse. Le bruit et la fureur qui font le lit de la haine n’arrivent jamais à écraser la petite bonté d’humanité. Elle se rebiffe, elle se secoue, elle prend racine, elle croît, elle oppose au vacarme sa petite musique feutrée et assourdie, mais qui n’en fait pas moins son chemin ».

 

 


Une dernière information :

Rencontre, édicaces avec Benjmain Stora et Xavier Le Clerc, le 12 septembre 2026 à 18h à l’Institut du Monde Arabe de Paris.




Xavier Leclerc, né en Algérie en 1979. Le garçon ébloui est son cinquième roman. Benjamin Stora, né à Constantine en 1950, historien, spécialiste de la guerre d’Algérie, a publié de nombreux ouvrages dont en 2015, Les Clés retrouvées. Une enfance juive à Constantine . Séance animée par Yassine Khiri, journaliste à l'AFP. 

 




Xavier Le Clerc, Le garçon ébloui, Gallimard, 2026, 122 p.

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