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Un modeste hommage, un portrait infini de Mireille Calle-Gruber

Photo du rédacteur: Isabela Bosi
Isabela Bosi
il y a 49 minutes
5 min de lecture
Mireille Calle-Gruber (c) Droits réservés
Mireille Calle-Gruber (c) Droits réservés




C’est Bernard Alazet qui m’a conduite jusqu’à Mireille.

J’étais à la moitié de mon doctorat en littérature au Brésil, sur le point de partir à Paris avec une bourse afin de poursuivre mes recherches sur l’œuvre de Marguerite Duras. C’était une période sombre pour notre pays, avec un gouvernement de droite, réactionnaire, violent et hostile à la science, à l’enseignement, aux arts et aux universités. De nombreuses bourses d’études avaient été supprimées par le gouvernement et le budget consacré à la recherche ne cessait de diminuer. C’était presque un miracle d’avoir obtenu cette bourse sur fonds publics, d’autant plus pour une recherche en littérature. On sait que les arts sont toujours les premiers à être détestés par ce genre de gouvernement.

J’ai obtenu l’unique bourse disponible dans mon programme de doctorat pour étudier à l’étranger – voici le miracle – et j’ai choisi de partir à Paris. Immédiatement, j’ai envoyé un courriel à Bernard pour me présenter et lui demander s’il accepterait de m’encadrer pendant cette période. Nous ne nous connaissions pas. C’est avec l’audace de la jeune étudiante que j’étais que je lui ai écrit, sachant qu’il pouvait très bien ne jamais me répondre. Moins de vingt-quatre heures plus tard, je recevais sa réponse, avec la douceur et l’éthique qui le caractérisent, m’expliquant qu’il ne pouvait pas m’accueillir, puisqu’il avait déjà pris sa retraite de l’université, mais que Mme Mireille Calle-Gruber serait certainement une excellente directrice pour moi. Il m’a alors transmis ses coordonnées, en me disant qu’il lui parlerait de moi.

C’est ainsi que j’ai découvert Mireille.

Je lui ai envoyé un message auquel elle a répondu rapidement et avec beaucoup d’attention, me disant qu’elle m’accueillerait avec plaisir. Nous avons ensuite échangé de nombreux courriels et dû accomplir quelques démarches administratives exigées par le Brésil, jusqu’à ce que j’arrive enfin à Paris et que nous convenions d’un café pour faire connaissance. Le premier de tant d’autres.

D’emblée, j’ai adoré Mireille. Son sourire, son regard attentif à l’autre et au monde, son ouverture, sa façon d’être là avec moi, de chercher à me connaître, moi qu’elle ne connaissait pas encore, et de s’intéresser à mes recherches, mais aussi à me parler d’elle, de sa vie, de Paris, de l’université, de ses voyages. Il me semblait que, d’une certaine manière, nous nous connaissions déjà, et l’on sait combien il est rare de ressentir cela.

Voyez, tout ce que j’écris ici n’est, au fond, qu’une manière de me rappeler notre rencontre, de raviver ma propre mémoire, de faire revivre les images de ces moments qui, sans aucun doute, ont changé non seulement le cours de ma recherche, de ma thèse, mais aussi ma façon de voir la littérature, l’enseignement, les rencontres, c’est-à-dire la vie même, ma vie. C'est ce que des personnes comme Mireille ont le pouvoir de faire : changer la vie des autres.           

Pourtant, parmi tout ce que je pourrais raconter ici pour rendre hommage à Mireille, notamment ses livres, son travail et tout ce qu’elle a accompli, je choisis de partager deux scènes qui m’ont profondément marquée.

La première a eu lieu au Café de la Contrescarpe, près de son appartement, où nous nous étions retrouvées pour déjeuner. C’était déjà la fin de mon séjour à Paris. Nous avons commandé un rosé. C’était l’été. Il faisait chaud. Nous avons beaucoup parlé, de toutes sortes de choses, de nos lectures de Duras, bien sûr, mais aussi de Beckett, Quignard, Butor et de tant d’autres auteurs qui nous inspiraient. Nous avons aussi parlé de la vie, du travail, de la recherche. Je me souviens surtout de nos échanges sur l’université, sur ce que cette institution représentait pour nous dans le monde d’aujourd’hui. J’ai bien sûr parlé de la situation au Brésil qui, à l’époque, comme je l’ai déjà mentionné, était particulièrement désolante sous le gouvernement de Bolsonaro. J’étais très découragée et je commençais déjà à envisager d’autres chemins que ceux de l’enseignement et de la recherche.

Elle, de son côté, m’a parlé un peu de la situation en France, de ses étudiantes et de ses anciennes doctorantes brillantes qui ne parvenaient pourtant pas à trouver leur place dans les universités. C’est alors qu’elle m’a dit quelque chose qui, pour moi, est resté comme un portrait de son âme, de son caractère, de la grandeur de cette femme qui a ouvert tant de possibles en moi et, j’en suis certaine, chez d’innombrables étudiantes et étudiants qu’elle a accompagnés.

« Isabela, beaucoup de professeurs ont peur des étudiantes brillantes. Ils ont peur qu’elles soient plus intelligentes qu’eux. Je trouve cela absurde. J’adore que mes étudiantes soient plus intelligentes que moi ! Ainsi, je peux aussi apprendre d’elles. Pour moi, c’est merveilleux. » Elle parlait ainsi, toujours au féminin.

Mireille n’avait pas peur. C’était une femme, une enseignante, une chercheuse, une écrivaine sans peur. Et même si elle avait parfois des peurs, il me semble qu’elles ne la paralysaient jamais et ne l’empêchaient ni de créer, ni de vivre, ni d’enseigner et, plus que tout, d’apprendre. Il faut du courage pour ne cesser d’apprendre, particulièrement auprès de ses propres étudiant·es. Celui qui sait apprendre sait enseigner.

Mireille continue et continuera de m’enseigner le courage et l’ouverture à l’autre, à l’écoute de l’autre. C’est aussi cela, être une bonne lectrice, une bonne chercheuse, une bonne enseignante et, surtout, un être humain dans toute sa puissance.

L’autre scène que j’aimerais partager ici a eu lieu bien plus tard. J’étais déjà rentrée au Brésil. Nous échangions quelques courriels, nous donnant des nouvelles l’une de l’autre. Dans l’un d’eux, elle m’a envoyé des photos de son bureau, dans sa maison de campagne. À la fin de l’e-mail, elle m’a écrit : « Tous mes vœux vous accompagnent, chère Isabela ! Allez de l'avant malgré la violence générale : vive la résistance poétique ! »

Vous voyez, une fois encore, le courage de Mireille. Le courage de nous encourager et de nous rappeler que, même au milieu des tragédies du monde, la poésie demeure notre force, notre résistance, notre possibilité de continuer à réinventer la vie. C’est ainsi, me semble-t-il, que Mireille a construit sa vie, sa carrière, ses amitiés à travers le monde, dans les pays où elle a vécu et enseigné. C’est ainsi que je me souviendrai d’elle, pour toujours.

Voici le portrait que je garderai d’elle : l’image de son courage, de son sourire contagieux, de ses magnifiques cheveux, de sa générosité et de son intelligence, qui nous entraînait dans de conversations inoubliables, dont les échos continueront de résonner en moi, ici, de l’autre côté de l’océan, où que j’aille.

 

*

 

Je voudrais aussi adresser toute mon affection à sa famille, à ses étudiant·es et ami·es, en particulier à mon cher Bernard, que je remercie infiniment de m’avoir présenté Mireille et qui, comme elle, m’a tant appris sur la générosité, ainsi qu’à la chère Simona Crippa, pour toute la délicatesse avec laquelle elle m’a invitée à écrire ce texte et pour avoir partagé avec moi la tristesse de ce moment.

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