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Tu étais belle et de gauche : pour Mireille Calle Gruber

Photo du rédacteur: Simona Crippa
Simona Crippa
il y a 11 minutes
4 min de lecture

Mireille Calle-Gruber (c) DR
Mireille Calle-Gruber (c) DR

Chère Mireille,


Merveille qui rime, c’est facile, tu ne l’aurais pas utilisé, mais c’est ce que je pense de toi.

 

Tu disparais, tout à coup, je t’avais écrit un mail, tu répondais toujours, tu m’avais laissée sans réponse. C’était bizarre, puis l’annonce de ta disparition, à la fin de l’été. Un choc. Difficile imaginer que ce corps-écriture n’était plus.

 

Toi qui étais l’infinie littérature.

 

Toi qui es d’abord apparue dans ma vie par tes écrits. Je t’ai donc d’abord lue. Avant de te rencontrer. Avant même de t’avoir aperçue, je t’ai lue. Il y avait toi, qui enchantait les études durassiennes. Et Bernard Alazet, ton ami. Féminin et masculin. Cela fera des étincelles dans la critique durassienne.

 

C’est en 1992, je n’étais pas encore en France à cette période, que ton magnifique texte-article « L’amour fou, femme fatale : Marguerite Duras » est publié. Mais moi, je te lis après, quand je m’inscris en thèse. Je lis ton article et il me fait un effet dévastateur, une découverte fulgurante de beauté, et il fera un trou dans ma vie comme celui d’Emma Bovary au retour du bal de la Vaubyessard. Le mot-trou, ce mot qui ouvre à jamais le silence de Lol. V. Stein.

 

Je ne savais pas encore que la lecture d’un article pouvait faire cela : déplacer le regard, changer pour toujours la manière dont on entend une voix, celle de Duras accompagnée par la tienne. Changer l’écriture de la critique. Je m’abreuvais déjà des réflexions de Bernard Alazet, que je n’appelais pas encore Bernard, je t’ai ajouté à l’Olympe. Toi, Muse et Athéna en même temps.

 

Et puis je t’ai rencontrée. Et tu étais avec Bernard, ma théogonie.

 

Une image, dans les escaliers de Paris 8. Tu collais les affiches du colloque sur les « différences sexuelles ». Tu parlais et riais avec Bernard. Je suis venue écouter le colloque avec toujours dans la tête et les poches les cailloux de la thésarde qui s’interroge, qui a des intuitions, qui cherche son chemin. Et je rencontre Johan (Faerber) mon ami-frère, inévitablement lié à toi.

 

Je n’ai jamais eu la chance de suivre tes cours. Je le regrette aujourd’hui. Mais il y eut les livres, les articles, les colloques, les rencontres, les cafés, les mails. Ces mails qui étaient déjà une connexion à l’écrit et non un rapport phatique entre deux écrans.

 

Nous écrivions en français et en italien aussi, tu aimais ça. Et ça m’enchantait. Une phrase qui soudain changeait de langue, un mot italien glissé dans notre échange, et quelque chose de ton rapport aux langues, aux littératures, aux passages entre les territoires se glissait dans notre correspondance. J’aimais cette liberté-là, cette façon de ne jamais assigner des mots aux règles, ouvrir toujours les passages.

 

Et puis il y avait les cafés, forcément à l’Écritoire. Comment se voir ailleurs ? Tu arrivais toujours du côté droit, et ça me faisait rire car tu étais belle et de gauche. Toujours drapée dans des vêtements qui faisaient de ton corps une architecture. Tes cheveux noirs habitant l’ampleur de ta pensée.

Je garde de ces moments ta voix rieuse, tes gestes, ta présence qui entraînait tout autour d’elle, cette façon d’être avec les autres une force motrice, une force de vie.

 

Et je garde surtout cette impression que j’avais déjà eue dans les escaliers de Paris 8 : celle d’une femme qui ne passait jamais quelque part sans déplacer quelque chose.

 

Comme à Paris 8. Les études féministes et les études de genre. Puis à la Sorbonne Nouvelle, où ton arrivée eut l’effet d’une tornade joyeuse. Tu apportais avec toi Duras, Butor, Claude Simon, Cixous, Djebar, les littératures francophones, les arts, le genre, et cette manière de ne jamais cloisonner.

 

Ton féminisme n’était pas une étiquette que l’on aurait pu ajouter à ton œuvre. Il était dans ta manière de lire, de transmettre, de faire exister les créatrices, de bousculer les hiérarchies, d’ouvrir tous les espaces. Il vivait dans cette silhouette qui partageait la place avec ton intelligence, qui ne demandait jamais la permission d’être là, qui prolongeait les lignes de tes phrases, qui fournissait du mouvement à ton être critique, toi qui as fait de la critique une musique.

 

Tu m’apprenais qu’on pouvait être universitaire sans renoncer à la littérature. Que la théorie pouvait avoir un corps. Que la critique pouvait être une écriture. Qu’il ne fallait pas choisir entre la rigueur de la pensée et la beauté de la langue.

 

Tu étais une passeuse. Mais le mot est peut-être encore trop sage. Tu étais une puissance de passage.

 

Entre les œuvres et les lecteurs.Entre les écrivains et les artistes.

Entre les chercheur-es.Entre les générations.Entre les femmes qui avaient écrit et celles qui allaient écrire.

 

Et voilà que je repense à cette première image de toi, dans les escaliers de Paris 8, avec Bernard. A vous deux, la musica.

 

Longtemps encore, passera la lumière.

Mireille que je mire,

Que j’admire

Je t’embrasse

Et t’écris.

 

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