La communauté aimante ou penser avec Mireille Calle-Gruber


Lire, pour Mireille Calle-Gruber, ce serait un geste. Un geste à la fois ample et à chaque fois neuf, un geste qui se donne comme une puissance d’accueil, comme un souhait nu et premier où l’œuvre lue ne serait pas uniquement un texte, où l’œuvre deviendrait matière à lecture parce que l’œuvre apparaîtrait à chacun comme un don. Car lire, pour Mireille Calle-Gruber, ce serait peut-être le dévoilement de ce don, le geste premier de donner à voir et à lire aux femmes, où lire serait une offrande, un dépôt offert aux hommes, où l’œuvre n’est jamais à lire autrement que comme cette grâce, cette générosité sans trêve que le critique doit prendre en charge et ouvrir. Car lire, c’est trouver, dans l’œuvre même, l’œuvre ouverte aux femmes et aux hommes, c’est percevoir que l’œuvre y est une clairière, un répit du monde où ce monde même se donne et se dit mieux qu’ailleurs, où, pour comme il est dit dans Consolation, le monde se dit quand je n’y suis plus.
De fait, depuis les propositions de L’Effet-fiction jusqu’à sa désormais canonique biographie de Claude Simon en passant par ses lectures attentives et passionnées de Pascal Quignard, Claude Ollier, Michel Butor ou Marguerite Duras encore, Mireille Calle-Gruber s’attache à ce geste de lire par lequel la lecture n’est pas à considérer seulement comme un geste mais comme une geste, la geste d’un écho, d’un échange où la phrase surgit comme une invitation, où elle fait hospitalité, où la phrase se donne comme la grande charité du vivant, où la phrase ne vaut jamais pour elle-même mais appartient à une œuvre, est le ruban de cette œuvre, de ce monde-œuvre et de cette œuvre-monde qui a plus à voir avec la sensibilité qu’avec l’exercice du sens lui-même. Un geste et une geste donc où, pour reprendre une formule de Mireille Calle-Gruber à propos de Duras, la littérature s’impose lorsqu’elle nous fait plus grands que nous, ou, pour le dire autrement, la littérature, ce serait somme toute le dévoilement du Sacré au quotidien.
Car si la littérature surgit comme un acte qui relève du Sacré, c’est sans doute parce que, pour Mireille Calle-Gruber, l’écriture porte en elle l’idée même du Sacré, à savoir que la Littérature est Poème. En effet, lire Duras, lire Ollier ou lire Simon, c’est trouver ce qui fait poème dans leur prose, c’est trouver combien la poésie, puissance majuscule, irrigue leur œuvre et livre leur phrase à la venue patiente du Poème des hommes. Chez Mireille Calle-Gruber, la prose n’existe pas : comme un renversement de la célèbre formule de Benjamin, seule son idée traverse l’écriture, comme si toute phrase obéissait à la puissance poétique et relevait de son formalisme ou bien plutôt de ses formules, trouvait dans le travail poétique du langage la puissance invocatoire propre au sacré. En ce sens, il n’existe plus d’éclatement des genres propres à la modernité : au contraire, la modernité se caractérise par un continuum de formes qui constitue l’idée même de l’Art, ce qui en vient à expliquer la passion de Mireille Calle-Gruber pour des auteurs souvent réputés encyclopédistes comme Quignard ou Butor : rien de disparate en eux, au contraire, une profonde unité traverse leur œuvre, celle du Poème. C’est alors que, sans surprise, lire, ce n’est pas tenter d’explorer génériquement l’écriture, d’en détacher des strates narratologiques, démêler ce qui est prose ou poésie mais c’est se ranger à l’idée de poésie, rejoindre cette idée qui consiste bien plutôt à approcher toujours prosodiquement la phrase.
Il ne s’agit cependant pas d’en chercher les vers blancs, les rimes noires mais, plus largement dans l’idée de l’art, tenter d’y discerner ce qui en fait le rythme comme si ce mot de rythme était la définition minimale de toute écriture, le moment où la parole décide de faire œuvre, le point de rencontre et de jonction de toute parole. Ainsi ce que recherche Mireille Calle-Gruber dans l’acte de lire c’est combien la phrase fait scansion sur elle-même et dans le monde, combien, pour reprendre là encore les mots de Consolation,l’écriture se donne comme « un battement vibratoire » (p. 73). La littérature est Poème parce que l’écriture veut approcher le souffle du vivant, le moment où le sens devient organique comme le rythme sait imprimer du souffle à la phrase, le moment où « la phrase de Claude Simon compte avec la poésie, là où elle ne donne pas de la voix mais là où elle a du souffle, qu’elle sait faire vibrer, suspendre, retenir puis reprendre » (p. 37). Ce moment du souffle du vivant qui se donne surgit comme cet instant du « noyau poétique » comme le disait Benjamin, à savoir ce moment de l’unité synthétique de deux ordres, celui de l’esprit et celui de l’intuition sensible. Ce moment au-delà du sens où le poème retrouve cette intuition pure, celle comme il est encore dit dans Consolation qui fait « écrire entre deux battements de syntaxe. » (p. 33) Dans un lieu nul, et un non-lieu permanent que seule la lecture entrevoit et la critique dessine : le site de l’écriture.
Mais si la lecture dévoile le rythme poétique de la phrase, Mireille Calle-Gruber ne réduit cependant pas non plus le rythme au rythme lui-même mais l’élargit et l’élève à ce qu’elle nomme la puissance du phrasé, c’est-à-dire l’idée du rythme. Le Phrasé, c’est cet autre nom du Poème quand le poème se donne au-delà du rythme et ne sait s’y réduire. Ce phrasé, c’est ce qui emporte, on le sait, la phrase de Simon non quand il s’agit de dire le vécu mais de mettre en forme le revécu, ce phrasé de l’histoire. Le phrasé, c’est la matière de dire plus que la manière de dire, c’est l’instant où le point entre prose et poésie devient une indistinction motrice et rectrice : une idée dans sa pure expression intuitive, celle qui dans Consolation dit encore être « la main coupée de l’écriture » (p. 36). Ce phrasé dit encore autre chose de la méthode de lire de Mireille Calle-Gruber, de son mot à dire dans la lecture d’une œuvre : le phrasé, cette stase de phrase dans la phrase, révèle combien pour Calle-Gruber, la lecture n’est pas la vérification d’une technique, d’un savoir techniciste et formaliste mais bel et bien encore l’élan du poème et du Sacré toujours recommencé. La forme n’intéresse pas Mireille Calle-Gruber, elle veut la formule du vécu. Ainsi, ce que pointent avec force notamment ses analyses du ton chez Duras ou de ce phrasé chez Simon ou bien encore de l’idée d’altérité chez Ollier, c’est combien le phrasé dit l’idée du Poème hors de toute Techné mais comme l’emblème de l’Arché.
Ce que dessine avec puissance et éloquence Mireille Calle-Gruber, c’est l’idée ancestrale du poème, rendu à son caractère archétypal, sa puissance mythologique, elle qui parle d’une puissance à retourner la phrase comme le travail du boustophrédon grec, de la charrue qui passe et qui retourne la phrase comme on retourne le poème. On ne compte plus d’un livre l’autre, d’un article l’autre l’image agricole qui dit le travail du texte, ces fameux « attelages » de phrases, cet attelage dont a besoin la poésie quand elle retourne la terre qu’elle veut étreindre, d’Hésiode à Rimbaud jusqu’à Jaccottet et Quignard. Comme si, en vérité, l’idée du Poème chez Calle-Gruber voulait souligner que l’écriture est une puissance paysanne, agricole, follement tellurique, que la terre de la phrase dit sa matière, sa généalogie, que le phrasé est poème de la terre, le poème des « siècles des siècles » dans le lointain comme elle le dit encore. L’Idée du Poème dit le Sacré d’un temps fabuleux, et suggère surtout une idée de l’histoire et incidemment de la modernité, où chaque phrase est une stèle.
Pour Mireille Calle-Gruber, la modernité s’impose comme une zone de l’archaïque de notre histoire, une strate de la préhistoire où, paradoxalement, l’effort de lecture de la modernité consiste précisément à choisir de montrer combien cette modernité, des Nouveaux Romanciers à Quignard dit notre part inflexible et intangible de Fabuleux, comme si le temps de la modernité se jouait dans les nuits de Quignard et était jetée dans l’idée du Temps, dans la nuit des Temps. Chez Mireille Calle-Gruber, à rebours de l’imagerie moderniste, la modernité est ce moment qui a eu lieu dans la caverne des Mains Négatives de Duras, cette caverne où l’on crie depuis des siècles et des siècles les noms des aimés. Comme un temps du poème qui ne cesse de faire retour pour dire la permanence du vécu à l’homme et de l’homme à l’homme, la modernité ne cesse pas de durer depuis cette caverne, d’exister dans ces archés qui nourrissent l’écriture de Simon ou Duras encore, comme si lire était ce geste lui-même poétique où l’on revient comme un vers sur ces archés pour faire du Temps et de l’histoire un poème sans trêve.
Dans un renversement à visage d’absolu, lire consiste à dévoiler la part ancestrale qui habite l’écriture, montrer à quel moment elle est emportée dans ce Grand Temps qu’elle voit à l’œuvre chez Claude Simon, combien elle est inactuelle parce que vivante. Lire Duras, lire Ollier, lire Butor, c’est offrir une autre vision de la modernité, une modernité habitée par l’idée du sacré, une modernité hors de la modernité, une modernité qui a cessé d’être moderniste, une modernité qui, au contraire, se découvre œuvre, qui dépasse le présent pour venir se loger dans un temps sans temps qui la soustrait à la contingence malheureuse du modernisme et de l’éparpillement honteux de l’actualité. Et c’est sans doute ici l’idée la plus secrète qui court sous chaque texte lu, l’idée inquiète selon laquelle la modernité appartient à une nuit ancestrale, archaïque, une nuit de toutes les peurs, une nuit tourmentée et noire où résonne seulement la parole de l’écrivain, où l’écrivain devient plus qu’un passeur de fables, où il se mue en intercesseur, cet homme qui, par sa parole, saura faire taire la fureur de la contingence et saura porter avec lui toutes ces fables qui redonneront au monde sa mesure. Ou comme il est encore dit dans Consolation, dira les fables derrière l’histoire, et trouvera derrières les anneaux du texte protocolaire, les récits fantômes du monde que seule la lecture aperçoit (p. 30). Dans ces nuits de l’effroi, le critique serait ainsi celui qui saurait redonner ce qui fait du texte le Poème, montrera le Poème depuis ce moment noir où le critique est l’homme du passage, celui qui sait faire sa voie dans la fureur de l’écriture.
Chez Mireille Calle-Gruber, l’écriture est traversée par une image : elle est déchainement, elle est folie maritime, elle est océan, elle est fureur des vagues, elle est fleuve, elle est ce qui est porté par la puissance de cette mer nocturne et obscure qui cerne les amants impossibles de La Maladie de la Mort de Duras. Lire, c’est trouver l’apaisement dans « la crue de l’écrire », c’est savoir être le guide qui trouve le gué où faire passer les hommes pour apercevoir ce qui fait d’une écriture une œuvre. Cette œuvre-monde, cette œuvre monde sans tiret dialectique, cet horizon qui obéit au cas régime absolu, du génitif sans le dire, cette lecture qui fait percevoir et « ouvrir à jamais la voie », comme il est encore dit dans Consolation dans un destin pleinement orphique où, chez Mireille Calle-Gruber, la nuit vient non du ciel mais de la terre, où le geste orphique redit pour le lecteur l’idée du Poème.
Et cette idée du Poème revient encore ici et sans doute pour la dernière fois pour retrouver l’idée première du don, du passage, du partage, du geste et de la geste de lire. Car pour Mireille Calle-Gruber, l’activité critique ne peut s’entendre plus largement que comme une activité pleinement poétique à son tour, une activité où par le Poème le Poème se donne à lire et à voir, et ce Poème se donne à celui qui lit en deux temps. Ce premier Temps du poème critique serait celui de la terminologie. Comme le disait Agamben citant un philosophe qu’il affectionne particulièrement, la terminologie s’offre le moment poétique de la pensée. Et le poème critique de Mireille Calle-Gruber sait créer ses instants de terminologie où l’idée même du Poème revient, où le Poème arrive sous la forme d’archaïsme, de formules empruntées à leur tour à la langue passée comme la très belle et emblématique idée empruntée à Carlo Ginzburg de l’estrangement à propos de L’Emploi du temps de Butor. Autant de formules qui, à nouveau soulignent combien la lecture n’est pas la mise à nu de techné, où la parole n’est pas emportée par la foule narratologique ou néo-structuraliste mais où elle vient forer la langue dans ses étymons, dans ses mots sédimentés pour tirer au jour et ramener comme Eurydice à la pleine lumière, autant d’archés et de fables ancestrales du dire comme celle de cet estrangement qui n’est pas l’étrangeté, qui n’est pas l’étrangereté mais ce mot du 17e siècle qui depuis sa charge historique sait que la connotation est l’autobiographie de la langue et que l’homme du 17e est l’étranger avant l’heure.
Mais le second temps de ce poème critique surgit également quand le Poème chez Mireille Calle-Gruber s’ouvre à la fois à son archaïsme et à son devenir, quand le Poème retrouve son origine première et quand il dessine la lecture comme destin, comme ligne de vie à suivre et à vivre depuis les forces résistantes du vivant et assigne le sujet à cette clairière entrevue plus haut. Pour Mireille Calle-Gruber ainsi, lire, c’est produire le geste du poème, c’est-à-dire trouver dans la lecture, dans les lectures, une zone neuve où la communauté surgit. La lecture se donne comme l’inlassable recherche de ce lieu de communauté que serait le poème, c’est-à-dire l’idée du monde élargie à l’idée des hommes. De fait, à l’instar de Hölderlin qui voulait chanter au lieu même de la communauté des hommes, la lecture critique de Mireille Calle-Gruber se met pareillement en quête de ce lieu grec de la pensée et de la parole où l’humanité se rassemblerait dans des hommes devenus plusieurs et un seul. La fiction de Mireille en parle qui dévoile ce lieu comme la consécration de la parole, la zone dépassionnée où l’humanité se dirait en elle et en dehors d’elle, dans un moment d’essor et d’effort, ce moment au-delà du langage où l’homme et la femmes, c’est les hommes et les femmes, où c’est la communauté advenue en Poème, ce moment où, dans Consolation, il est dit : « tant de fois s’est avancée anticipant la fin comme une longue phrase qui retourne sur ses pas, mascaret des mots, et vibre de toute la corde des vocables les remembrés les déliés au plus grand risque jusqu’à l’insensé qui fait à la fin le passage vers la région intacte sans pathos sans moi – et après ? Comment voir la terre qui existe quand je ne suis plus pour l’ancrer Poème – la Terre poussière de mes os et de mes horizons / Il écrit qu’il écrit pour entendre de plus en plus de nuances » (p. 66). Car lire, c’est écrire, c’est écrire qu’on a écrit, c’est écrire ce qui a été écrit pour dire, pour retourner la phrase dans la phrase, dire poétiquement par le poème combien la phrase lue fait passage dans la vie, frayage dans l’existence, combien elle dit qu’elle veut retrouver les hommes dans le texte, combien la littérature, c’est la communauté toujours impossible et donc toujours recommencée, un moment inouï où la pensée de la phrase est objet de pensée parce qu’elle se donne comme philosophie, comme un banquet infini, où la philosophie est le mot provisoire pour amour, où il s’agit d’un mot de Platon, où le texte se fait tessère, ce mot étymologique à nouveau qui est celui de la tablette, partagée entre deux hôtes, dont chacun gardait la moitié et dont, en rapprochant l’une de l’autre les deux fractions, on fait la marque d’une solidarité de droit (p. 35). Le poème fait de la littérature l’exercice de l’amitié, de l’accueil, du recueil, où les arts communiquent dans une communauté sans fin.
Où lire, ce n’est plus véritablement lire pour Mireille Calle-Gruber, où lire ce n’est déjà plus tellement écrire, où lire, c’est trouver une forme en allant ce moment où lire, c’est tisser un lien, c’est aller vers l’autre, c’est le toucher, où lire, c’est la fable de l’effleurement, ce moment où communiquer, c’est toucher où comme il est dit dans Consolation, c’est la fable liminaire et terminale, le geste premier du Monde et l’essence finale du Poème à laquelle toute lecture se ramène, se confond et se lie : « Avant toutes les légendes des Titans des Géants du Tartare, il y avait la caresse : c’est elle qui donne les formes du monde. Dit le Poème. » (p. 175).
Car, en définitive, on l’aura compris : pour Mireille Calle-Gruber, la modernité n’est pas qu’une affaire de formes : la modernité est une sensualité.

