Vanessa de Senarclens : Naissance, disparition et reconstitution d’une bibliothèque en Poméranie (La Bibliothèque retrouvée. Une enquête)
- Cécile Dutheil de la Rochère
- il y a 1 heure
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Il arrive qu’une chercheuse fasse un pas de côté, se lance dans une expédition buissonnière et en rapporte une moisson exceptionnelle. C’est ce qu’a fait Vanessa de Senarclens, suisse, auteure de La Bibliothèque retrouvée. Spécialiste des Lumières, elle enseigne la littérature française à Berlin, et elle a épousé un homme issu d’une famille de Poméranie dont l’un des ancêtres avait fondé une bibliothèque unique au XVIIIe siècle. La collection fut enrichie au gré des générations qui suivirent et de leur intérêt plus ou moins prononcé pour les livres, jusqu’au 3 mars 1945, quand l’Armée rouge entra en Poméranie.
L’Allemagne était en ruines, le château de Plathe, qui abritait la bibliothèque, était menacé par l’occupant soviétique. Les propriétaires s’enfuirent, paniqués, abandonnant ce trésor : 16 000 ouvrages disparurent. Où étaient-ils ? Il aura fallu la curiosité et l’infinie patience de Vanessa de Senarclens pour se lancer dans une enquête visant à les retrouver. Elle n’avait pour commencer qu’un seul objet sauvé du désastre : un meuble-catalogue.
Notons que c’est une belle-fille qui a pris l’initiative. Chercheuse professionnelle, elle a le savoir et la méthode qu’il faut pour initier un travail qui demande méticulosité et ténacité. Mais surtout, ce n’est pas une héritière directe, elle ne partage pas « l’indifférence des descendants » pour qui la vie et la mort de ce fonds était une légende privée : il faut vivre avec son temps, pensaient-ils, aller de l’avant, ne pas ressasser l’histoire d’une Allemagne qui s’est abîmée dans la barbarie au XXe siècle.
Le nom de la famille qu’a épousée Vanessa de Senarclens, « von Bismarck-Osten », indique en outre qu’il s’agit d’une famille de la noblesse allemande, plus exactement prusse, plus exactement encore, de la Poméranie devenue polonaise en 1945. Géographiquement, le lecteur est déporté à la frontière entre Europe centrale et Europe de l’Est, un territoire dont les entités ont subi de nombreux revers dus aux guerres et aux recompositions des empires et des États. La Baltique n’est pas loin. L’Oder coule depuis cette mer, s’enfonce dans les terres et sépare la Poméranie en deux parties, orientale et occidentale.
Il est également déporté socialement dans un monde qui a des usages dont on perçoit la permanence à travers les âges : des coutumes féodales, des lois qui remontent au droit romain et privilégie le judeis principis facilitant la conservation ses biens. On se marie entre soi, on vit avec un arbre généalogique en tête, dont certaines branches s’étendent loin en Europe, on envisage son continent comme un vaste jeu de l’oie dont chaque étape est un schloss. L’auteure a une juste distance, elle a de l’humour et sait les limites de ce petit cercle.
Mais elle sait que comme tous les mondes, celui-ci recèle des esprits avides de savoir, à l’affût d’idées nouvelles, fascinés par l’infinie richesse de la nature, par les cultures non-européennes, par la variété du monde et le désir de découverte qu’il suscite … C’est eux qui sont au cœur de son enquête, dont le fondateur de la bibliothèque, Friedrich Wilhemm von der Osten, né en 1721 et mort en 1786. Qu’est-ce qui pouvait inciter un homme, héritier d’un château, à édifier une bibliothèque, se demande-t-elle ? Avoir « un monde à soi où respirer » dans « une Prusse qui s’éveillait à la philosophie, à la poésie et aux beaux-arts, » suggère-t-elle.
Elle déploie alors une extraordinaire galerie de portraits de personnes, d’ouvrages et de curiosités. Décrit avec une exactitude qui évite l’érudition stérile des objets que l’on rêverait d’avoir entre les mains : des psautiers, des cartes, des éditions nées avec l’invention de la presse à imprimer, d’anciennes traductions de la Bible, des correspondances, des herbiers, des livres de fleurs… Fait part des démarches et des déplacements qu’elle a effectuées, des rebuffades qu’elle a essuyées, indique la cote des ouvrages, évoque leur parfum, remarque des traces de balles.
Elle voyage, se rend une fois, deux fois… à la Staatsbibliotek de l’ancien Berlin-Ouest, aux Geheimes Staatsarchiv Preussischer Kultirbesitz, également à Berlin, au Musée d’art et d’histoire et aux Landsarchiv de la ville de Greifswald, à la bibliothèque de Łódź… La carte de ses tribulations reproduit en partie celle des tribulations des objets eux-mêmes, ainsi que celle des échanges intellectuels européens qui se sont déployé dès le siècle des Lumières. Les langues tournoient : latin, allemand, français, polonais. Les titres à rallonges, comme c’était l’usage jadis, sont nombreux. Citons le plus long pour le plaisir : Les nouvelles historiques et géographiques fiables du duché de Poméranie et de la principauté de Rügen, qui contiennent aussi un répertoire historique et critique de tous les écrits géographiques concernant ces pays, ainsi que des cartes terrestres et maritimes les plus remarquables, et en particulier une histoire et une description détaillée de la carte de Poméranie de Lubin, extraordinairement grande et tout-à-fait remarquable. Il s’agit d’un récit de Johann Carl Conrad Oelrichs qui, lui aussi, raconte l’enquête qu’il a menée pour retrouver les plaques originales ayant permis de graver une carte de l’ensemble du duché de Poméranie. Or en 1756, note Vanessa de Senarclens, le duché n’existait déjà plus en tant qu’unité politique. Et à l’heure où elle-même écrivait, il n’existait plus du tout.
Les spécialistes de l’histoire du livre, les lecteurs de Borges, les dévoreurs d’archives, les historiens, les ethnographes, mais aussi les rêveurs, les esprits romanesques et les esprits post-modernes, les profanes : tous, toutes, pourront extraire de cette Bibliothèque retrouvée un ou plusieurs fils et les prolonger. Le livre est une mine, un parfait mélange de données et de réflexions. L’autrice mentionne autant de noms connus dont les ouvrages ont illuminé l’Europe que de figures que nous ignorons : une femme qui consacra un livre aux métamorphoses des insectes du Surinam, un marquis qui imagina un pays nommé Singimanie…
L’enquête se poursuit au XIXe siècle, époque de progrès et d’industrialisation. Les descendants négligent leur bibliothèque. Quatre générations, soit plus d’un siècle, s’écoulent jusqu’à l’aube du XXe siècle, quand un certain Karl s’y intéresse, la modernise et inaugure le catalogue à fiches alors que des années cruelles se profilent.
L’histoire qui suit nous est plus proche, mais pas la tétanie qu’elle provoqua dans un monde privilégié et tourné vers le passé, « incapable de prendre au sérieux le danger qui émane de ce “plébéien” qui vocifère à la radio ». Vanessa de Senarclens s’interroge : « Qu’a-t-il fait de son savoir ? » demande-t-elle à propos de ce Karl, si lettré, si lucide, pourtant impuissant à protéger les libraires juifs avec qui il était en contact. Aussitôt elle ajoute, « Mais qui suis-je et d’où est-ce que je parle pour me poser en juge ? » « Tu n’as pas connu la peur sous un pareil régime », lui répond sa belle-mère.
En Allemagne, à la fin de la guerre des pans entiers de populations ont été décimés ou déplacés, des frontières sont redessinées, des noms de lieu sont abandonnés, dont celui de Poméranie. Pendant deux ans, jusqu’à 1947, la région n’est plus allemande, pas vraiment soviétique et pas encore polonaise. Elle a été pillée suivant des usages dont la brutalité rappelle celle qui a cours aujourd’hui en Ukraine. (« N’aie pas de pitié dans ton cœur, » exhortait ses troupes le maréchal Joukov.) Un miracle cependant : les livres du château de Plathe n’ont pas servi à allumer des feux de cheminée, ni à rouler du papier à cigarettes, ils ont été disséminés, écrit Vanessa de Senarclens. Elle a donc pris son bâton de pèlerin pour tâcher d’en reconstituer l’extraordinaire ensemble. Sans nostalgie ni passéisme, avec une détermination et un tact remarquables. Son enquête est un précis de culture qu’il faudrait remettre aux grands de ce monde qui n’envisagent le monde qu’en termes de force brute, oubliant tout ce que l’esprit et la raison sont capables d’offrir.

Vanessa de Senarclens, La Bibliothèque retrouvée. Une enquête, 250 pages, septembre 2025, éditions Zoé, 20 €




