La commode comme catalyseur de fiction : Olivia Ruiz, Laurent Mauvignier
- Christiane Chaulet Achour
- il y a 5 jours
- 14 min de lecture

« Se taire et brûler de l’intérieur est la pire des punitions qu’on puisse s’infliger »
Federico Garcia Lorca
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Dans leur édito du 5 janvier 2026, Simona Crippa et Johan Faerber tracent les grandes lignes de ce qui leur apparaît comme des dominantes et des convergences des romans disponibles à cette rentrée d’hiver. Ils la mettent en écho avec « l’étonnante rentrée littéraire de septembre 2025 dont on n’a pas fini d’entendre parler ». Le prix Goncourt s’est imposé avec consensus et ils constatent : « le prix Goncourt y a revêtu les allures d’une course aux Oscars pour certains, d’une élection présidentielle pour d’autres ». Poursuivant leur analyse de cette captation de l’attention des lectures par un prix privilégié au détriment des autres, ils poursuivent : « le prix Goncourt a fini par s’imposer comme un trope social et moral de la vie littéraire : social car il ouvre à une notabilisation sans égale, que des ventes fortes viennent encore asseoir ; moral car il s’impose comme le couronnement d’une saison littéraire marquée par une violente mise en concurrence des autrices et des auteurs, d’autant plus terrible que ni les uns ni les autres n’ont demandé à être en compétition ».
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Ce n’est pas une fiction de cette rentrée d’hiver sur laquelle je voudrais revenir mais effectuer une marche arrière – à partir de combien de mois, un roman devient-il périmé et disparait-il de nos lectures ? – qu’a suscité en moi La Maison vide de Laurent Mauvignier, en revisitant une autre commode, celle d’Olivia Ruiz en 2020. Le propos n’étant pas une comparaison, tout à fait inadéquate étant donné l’extrême différence des deux romans, mais le désir de ne pas oublier et, en me souvenant de ce roman de moins de 200 pages, de tenter de mettre en valeur leurs performances respectives, à partir d’une lecture très personnelle, de ce qu’ils nous disent des histoires familiales qui ont fait l’humus de l’histoire française. D’une centralité à une périphérie, comment le roman, par son pouvoir d’imagination et de suggestion, parvient-il à nourrir nos antériorités ?
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Si cette rentrée d’hiver est « vocale », « La Maison vide de Laurent Mauvignier a mis à distance par un retour au roman non comme puissance romanesque mais figure d’intellection du vivant. ̎J’imagine" : mot mantra de Mauvignier pour guider un univers où il ne fait, écrit-il, "que du roman ". Comme si l’enquête avait fini pour le moment par se sentir coupable, le roman reprend le dessus comme production fictionnelle ».
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En convoquant La Commode aux tiroirs de couleurs (2020) d’Olivia Ruiz, on décuple les performances et les audaces du Goncourt 2025, tout en s’imprégnant d’une autre manière d’ouvrir les tiroirs des commodes du souvenir. On pourrait lui appliquer le constat de l’édito : « la rentrée vocale au féminin est également à lire dans une série de textes à la croisée de l’intime, du politique, de l’histoire, de l’observation sociale et culturelle ou encore de l’art ». Et la rapprocher, peut-être, du Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux de Judith Godrèche où sont mêlés « documents, photographies, dessins et devoirs d’école composant une mémoire fragmentée. Ce montage sensible donne à voir une vie de fille puis de femme, dont la fragilité et la force se répondent, et interroge la construction de soi à travers les traces laissées par l’enfance et les regards portés sur le corps féminin ».
Après la désormais célèbre commode du Goncourt 2025, on peut enrichir nos lectures par un recours semblable à ce meuble, objet d’imagination et de reconstitution. Le questionnement de l’artiste Olivia Ruiz entraîne aux frontières sud de la France et à la manière de vivre une double appartenance. Quel héritage conserve-t-on d’un passé mémorable, néanmoins enfoui dans le silence d’une défaite et dans celui de celles qui l’ont vécue ? Ce texte attachant et plein de vivacité, revient sur cette mémoire de la Retirada (le départ échelonné pendant la guerre civile mais surtout après que Barcelone soit tombée aux mains des franquistes, l’exode sans précédent de centaines de milliers d’Espagnols républicains). Les conditions de passage des Pyrénées ont été terribles – sentiers enneigés, bombardements de l’aviation franquiste –. Du 28 janvier au 13 février, ce sont 475 000 personnes qui passent la frontière française, en différents points du territoire : Cerbère, Le Perthus, Prats de Mollo, Bourg-Madame, etc. Olivia Ruiz rappelle dans son roman bien documenté, que l’accueil ne fut pas très bon. Elle précise même que les images montrant les migrants d’aujourd’hui et tout particulièrement la photo du petit Aylan en septembre 2015, l’ont confortée encore dans sa volonté de montrer l’arrivée en France des réfugiés espagnols en 1939, consciente de la parenté des situations et de la difficulté toujours renouvelée d’accueillir l’étranger en détresse ou en danger de mort. La narratrice de la fiction se souvient : « Je ne retins que la sonorité de deux phrases que je ne compris pas sur le coup mais dont la récurrence dans la bouche des Français me marqua les premiers temps. Tantôt hurlées, tantôt à demi-voix : " Espagnols de merde. Ils sont sales, ils puent" ».
Le roman est une fiction et non un manuel d’histoire ou un témoignage. Mais il ancre sa matière dans une réalité historique que l’écrivaine a recherchée. Comme elle le dit dans de nombreux entretiens, elle s’est beaucoup documentée puisque ces origines de sa famille la hantaient et que les grands-parents restaient muets et silencieux. Et c’est la performance d’une fiction s’appuyant sur une histoire tragique que de parvenir à inscrire cette dernière par touches et instantanés dans le corps du récit raconté sans l’alourdir par la greffe d’une leçon d’histoire. Le fonds historique et la fiction inventée s’en trouvent renforcés l’un par l’autre. Le roman fut bien accueilli et rencontra quelques 300.000 lecteurs.
Olivia Ruiz a dit que cette histoire était depuis longtemps en elle : elle savait que ce qu’avaient vécu ses grands-parents en Espagne puis lors de leur exil en France l’habitait sans qu’elle en maîtrise la connaissance. La phrase-clef qui éclaire sa démarche est la suivante, « savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va ». Ecrire ce récit, c’est rendre visible et transmettre. L’invention du motif narratif qu’est la commode est astucieux pour ouvrir progressivement les tiroirs de la mémoire qui ne peut se donner d’une seule traite, selon une logique que la donatrice, au-delà de la mort, a ordonné autour de sa propre vie dont elle choisit les séquences. Que cachait l’Abuela dans ses dix tiroirs, « ses renferme-mémoire » ? Des photos, des objets mais aussi « une enveloppe au fond du tiroir rose ». Entre le prologue et l’épilogue (qui fonctionne comme 10ème tiroir), la narratrice-petite fille cède la parole à la grand-mère qui égrène ses souvenirs marquants à partir d’un objet. Le premier est la médaille de baptême, donnée par sa mère à son départ d’Espagne : « Mes parents s’aimaient autant qu’ils aimaient leur parti et leur patrie. Ils en revendiquaient la langue, l’art de vivre, les coutumes, mais aussi la combativité, la radicalité, frôlant la folie et le courage. Personne n’aurait pu les en déposséder ».
Elles sont trois sœurs embarquées dans un train pour la France par leurs parents qui ont pris une décision irréversible : elles ont six ans (Carmen), dix ans (Rita) et seize ans (Leonor) : « Le train n’est pas allé jusqu’à Narbonne. Nous avons été débarquées à Gérone et nous avons dû finir à pied. Il fallait laisser nos sièges aux milices qui partaient en rafle dans les villages frontaliers. Les républicains actifs qui essayaient de quitter le territoire étaient traqués, monnayés, puis faits prisonniers ».
La narratrice est donc Rita, la seconde fille, l’Abuela de l’écrivaine. Elle offre à sa petite fille l’héritage que contient la commode. Olivia Ruiz engrange ainsi dans son roman des flashs d’information mais ne choisit pas les accueils et hébergements les plus désastreux. Les trois sÅ“urs sont réceptionnées par le tÃo Pepe à Narbonne et peuvent ainsi quitter le camp d’Argelès qui compte, à lui seul, début mars 1939, 87 000 réfugiés. Auparavant ce sont les tableaux bien connus aujourd’hui des Espagnols fuyant le franquisme : « Nous étions une centaine dans notre équipée, pourtant devant nous, une marée humaine avançait, telles des milliers de fourmis, courageuses et vulnérables, handicapées par le froid glacial et le poids des bagages, mais d’une volonté sans pareille », raconte Rita. Les familles ont été souvent séparées : « Au Boulou, on sépara les hommes des femmes et enfants. Le départ de Jaime fut terrible. Angelita portait leur enfant et hurlait sa détresse. Nous la serrions de toutes nos forces pour essayer de la calmer, en vain ».
Rita est la seconde fille, la plus rebelle. Elle n’est pas le portrait d’une femme réelle mais la résultante de plusieurs femmes côtoyées par la romancière. Cette histoire est une histoire de femmes, même si les hommes sont présents mais plutôt en lisière de leurs vies à elles. Le portrait de Rita est celui d’une femme libre à laquelle, d’une certaine façon, l’exil a donné cette liberté. On voit néanmoins que c’est une transmission familiale puisque les quelques éléments donnés sur sa propre mère – cette mère « qui répétait à l’envi qu’on est maître de son destin » –, dessine son caractère. Toute la construction du personnage laisse entrevoir la référence de l’écrivaine elle-même, cette artiste aux divers talents puisqu’elle est chanteuse, auteure-compositrice, metteure en scène, actrice. Le rapport fusionnel à cette grand-mère est affirmé dès le prologue et réitéré plusieurs fois dans le roman : « J’ai soudain la sensation d’être ma grand-mère quatre vingts ans plus tôt, gravissant les Pyrénées. Grelottante. Perdue. Amputée. Elle de sa terre. Moi de sa présence désormais ». Elle est l’Abuela.
Le premier souvenir, premier tiroir, est déclenché par la médaille de baptême, seul talisman pour passer d’Espagne en France : « Était-ce vraiment être à l’abri que de se retrouver loin des siens et de sa terre sur un tapis de sable gelé ». Le second objet est une petite clef, symbole de l’installation des trois sœurs dans l’immeuble délabré de Madrina au milieu d’autres réfugiés. Si l’arrivée à Narbonne est marquée par le rejet de leur oncle et le rejet des autochtones, un jeune garçon se détache du lot, André, qui prendra une grande importance dans la suite de la vie de Rita. Tant qu’à s’intégrer, Rita ne fait pas les choses à moitié et décide que Rita Monpean Carreras doit devenir Joséphine Blanc. Elle adopte aussi avec enthousiasme la langue française, parvenant à la parler sans accent.
Le troisième objet est plus personnel : c’est le carnet de poèmes qui est le reflet de sa « féminité naissante » et de son « plus grand amour ». De Narbonne à Toulouse, Rita devenue Joséphine, quitte le milieu des réfugiés… pour retomber aussitôt sur un autre Espagnol dont elle devient passionnément amoureuse. Elle raconte son travail et son couple. Mais Rafael est un fugitif, « un Enlace. Littéralement, ça veut dire lien ». Il repart en Espagne pour participer à un attentat contre « le régime de l’hijo de puta ». Il est le fils de Pepita, grande militante. Il est assassiné. Rita, enceinte de trois mois, s’écroule, repart en Espagne mais en revient aussitôt : « Mon carnet de poèmes en poche, je suis repartie le jour même de mon arrivée en Espagne. Vers Narbonne ».
Le quatrième tiroir renferme un objet plus énigmatique, l’acte de naissance. Il permet à Rita de raconter sa difficile histoire avec sa fille Cali, fille de Rafael mais qu’André a adoptée et qui n’a jamais voulu connaître le secret de sa naissance. L’Abuela veut que la fille de Cali, à laquelle elle a donné la commode, connaisse la vérité : « Dans ton sang et dans le sien, toute la force de l’Espagne bouillonne ».
Vient ensuite le sac de graines : chaque graine est plantée quand un enfant naît dans la famille. C’est le récit tragique de la naissance de Juan puis de sa maladie et de sa mort : Rita est dévastée et prend la fuite une fois de plus laissant sa fille et André pendant quelques mois. Elle revoit Pepita qui lui confie un foulard bleu avec la mission de venger Rafael. Rita prend bien un billet de train et séjourne en Espagne mais elle sait qu’elle n’est ni d’Espagne, ni de France et prend conscience qu’elle n’exercera jamais de violence contre un être humain, fut-il franquiste. Elle revient finalement vers son mari et sa fille et voit sa vie à l’image du baromètre sur la façade de la maison qui n’arrête pas de se casser la gueule ; jusqu’à ce qu’elle prenne la décision de racheter un café à Marseillette qui permet à la famille de retrouver son équilibre.
C’est le neuvième tiroir qu’il faut ouvrir enfin qui contient peut-être le plus douloureux pour la jeune femme héritière : la lettre que sa mère, Cali, a écrite, alors qu’elle savait qu’en accouchant, elle mettait sa vie en danger. Elle sait pourquoi elle a été élevée par ses grands-parents, Rita et André. Elle apprend aussi que la commode de son Abuela est un héritage de Pepita : « l’idée de remplir les tiroirs de cette commode de nos vies m’est venue comme une fulgurance. Dès que je me suis retrouvée face à elle, je me suis autorisée à laisser remonter mes souvenirs ».
Les tiroirs ont été peints aux couleurs de l’arc-en-ciel : « parce que c’est ça que je veux que tu retiennes. Nos couleurs. Chaudes, franches. Je veux que ces femmes si différentes, si vivantes, si complexes qui composent ton arbre généalogique puissent t’inspirer et t’aider à savoir qui tu es, le fruit de quels voyages et de quelles passions ». Elle l’exhorte à poursuivre : « A ton tour d’y faire la place pour votre futur ». C’est effectivement ce que l’on découvre dans l’épilogue, inattendu et impertinent.
La lecture permet de découvrir les grandes thématiques visitées : le rejet de l’étranger avec ses conséquences d’invisibilité et d’intégration avec tout ce que ce mot suppose de renoncement et d’effacement ; l’exil et la communauté ; faire groupe ou s’émanciper ? L’équilibre à trouver entre ses racines et le présent vécu.
Comme dans tout roman d’exil, la langue est une actrice incontournable du récit : l’espagnol est présent, essaimé dans le français pour les appellations d’identification, de tendresse et pour les insultes, « comme ce malparido de Caudillo ». Le pays est omniprésent et les mères sont envahissantes, indispensables et enracinantes. Ce roman se lit sans ennui, grâce à son rythme et son économie de langage : les citations mises en exergue, de Federico Garcia Lorca et de Pablo Neruda, prennent encore plus de sens une fois le roman refermé.
Dans un de ses entretiens, Olivia Ruiz se déclarait « méditerranéenne jusqu’au bout des ongles » et son roman témoigne de la texture dont il est fait, la texture du Sud. Texture « méditerranéenne » dont on est très éloignée avec Laurent Mauvignier. Tout a été dit sur La Maison vide et je renvoie à l’entretien que Johan Faerber lui consacrait dans Collateral, le 22 septembre 2025. Tout a été dit mais pourquoi ne pas le lire en regard des caractéristiques soulignées précédemment sur le roman d’Olivia Ruiz : focalisation sur les personnages féminins sans effacer les hommes, combativité, passion et joie de vivre, couleurs de l’arc-en-ciel pour affronter la vie ?
Nous venons de souligner la concentration et la vivacité de la narration : au contraire, chez Mauvignier, ce qui frappe, est la dilatation de la narration. On repère l’histoire (qui tient le lecteur de bout en bout) mais on est ralenti par le discours. Quand l’écrivain a une idée ou une vérité à faire passer, il l’énonce, puis y revient (souvent avec les mêmes mots), puis la laisse au bord du chemin et y revient encore ! Cela représente une prouesse d’écriture : le narrateur est le maître du jeu du déploiement de l’histoire et nous ne partageons rarement, en direct, les pensées des personnages. Les répétitions concernent surtout les thématiques dominantes campant les trois protagonistes (aisément repérables) et une méditation sur les choix d’écriture les analysant et rappelant que l’imagination vient remplacer les archives. Ce qui supplée aux archives manquantes, comme chez Olivia Ruiz, est une documentation qui remplit le vide du vécu connu des habitants de la maison. Au quart du roman, l’histoire est à peu près en place : c’est la reconstitution de la vie de trois femmes passées au scalpel du patriarcat. On vit leur étouffement et toutes les trois sont victimes de ce système.
La plus âgée, l’arrière-arrière-grand-mère, Jeanne-Marie, croquée par un sobriquet – « la petite ombre préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser » – se révèle une « presqu’homme », à la disparition des hommes partis à la guerre. Elle a magnifiquement appris la leçon et sait remplacer les hommes perdus. Toutefois cela se fait en deux temps mais dans les bonnes règles : d’abord être la maîtresse d’œuvre du désir du mari : mettre leur fille à l’abri et donc laisser le gendre élu, Jules, gérer ce que la mort de Firmin a laissé en friche. Puis quand, à son tour, Jules est éliminé par la guerre, cette fois, elle révèle ses capacités de manager et de pater-mater-familias.
La médiane, l’arrière-grand-mère, Marie-Ernestine, la chérie de son père, n’échappe pas néanmoins à son joug. Pas d’une intelligence aigüe, elle a un don artistique qui fait à la fois son malheur et plus tard son refuge. Elle a une tentative de révolte inachevée qui lui permet de rentrer dans le rang et de parvenir même, malgré son dégoût du sexe et du mari le représentant, à mettre au monde une fille. Quel sens a la musique qu’elle joue tout au long de sa vie ou presque, d’autant que le roman, au bout de 800 pages, se referme sur le piano ?
La dernière des protagonistes féminines dont l’histoire nous est contée, la grand-mère du narrateur-écrivain, Marguerite, rebelle malgré elle et pas très intelligente et dont on comprendra très vite tant il y a insistance sur sa disparition de l’histoire de la famille et des photos, que si elle a fauté pendant la seconde guerre mondiale, elle est sans doute une des « tondues » de la libération.
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Les deux premières partagent un physique sans attrait, une sexualité imposée et une maternité mal vécue. Elles n’aiment pas leurs enfants, leur fille respective en l’occurrence, auxquelles elles semblent léguer la malédiction de la maternité imposée. Marguerite aime peut-être ses enfants (pourquoi le père du narrateur, son fils, se sauve-t-il à sept ans, pour assister à sa tonte qui, manifestement, le marque à vie et peut-être jusqu’au suicide ? Il est aussi question de la guerre d’Algérie dont Laurent Mauvignier a donné une fiction prenante en 2009 avec Des Hommes ?) mais la narration ne s’attarde jamais sur le vécu maternel de Marguerite. Ce désamour de sa progéniture est constant et l’image stéréotypée de la mère aimante ne fait pas partie de cette histoire. Et puis il y a tous les hommes : l’envie nous prend d’en prendre un pour taper sur les autres sauf Jules, peut-être, plus victime que bourreau et qui a la bonne idée de mourir jeune.
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Pour raconter cette histoire très française, de nombreuses thématiques sont développées ou effleurées. Nous évoquions précédemment le patriarcat passé au scalpel et il est aisé de développer : autoritarisme, distribution de l’héritage, violence physique et sexuelle. Les hommes sont des prédateurs : le commerçant Monsieur Claude, le professeur de musique Cabanel, le notaire Lucien et son fils Rubens. Et il ne faut pas oublier l’officier allemand, très pervers ! On a droit à la pédophilie de l’un, à l’autoritarisme des uns et des autres…
Le formatage des jeunes filles se fait dans des pensionnats qui leur apprennent les règles qui régissent la bonne société. On peut y inclure l’opposition école privée vs école publique, effleurée, soulignant les oppositions de classes et les mœurs du côté des nantis.
Les échappées du milieu étouffant : la prostitution des jeunes femmes pour se libérer : de ses 14 ans à l’âge adulte, Marguerite est surtout une séductrice. Elle finit comme d’autres tondues de la libération. La condamnation par cette société de l’homosexualité masculine. Il y a toutefois une certaine tolérance pour l’homosexualité féminine, les écarts des jeunes femmes faisant passer la pilule « Monsieur Claude ».
De façon plus générale, la condamnation de la guerre est sans concession : les puissants tirent les ficelles et des pauvres hommes qui en font les frais vont combattre comme des moutons : Jules et Cabanel en sont deux cas éloquents.
On est impressionné par la précision de la documentation sur laquelle s’est appuyée l’écrivain pour animer le vide de la maison et le vécu de cette famille bourgeoise, marchant progressivement vers son déclin. Le châtiment de Marguerite est fortement raconté, en écho à la découverte de son effacement dans la famille, au début du roman.
C’est un roman franco-français d’une province de France, sans aucune échappée hors de France.
A la lecture, il semble que c’est la couleur grise qui domine : ni couleurs, ni bonheur ; à l’opposé de l’arc-en-ciel de couleurs que l’Abuela donne en héritage.
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J’invitais précédemment à relire l’entretien de Johan Faerber avec Laurent Mauvignier. Pour les deux écrivains que je viens d’évoquer je conclurai volontiers par la réponse de L. Mauvignier sur l’autofiction qui me semble éclairer les deux démarches d’écriture : « L’autofiction m’intéresse par ce pacte : personne ne doute d’elle, elle possède un « son » qui lui est propre, le « je » est celui de l’auteur. Je voulais retrouver les effets de réel dont elle est capable. Je me dis qu’elle est une ressource pour la fiction contemporaine, qui peut utiliser les modalités de l’autofiction à des fins purement fictionnelles. Et, pour vous répondre sur la question des archives et sur le fait que j’en utilise très peu ou que j’en limite l’utilisation, je peux vous dire ceci : les archives sont souvent pour moi un déclencheur, mais c’est à peu près tout. Je ne me sens pas du côté des écrivains documentaristes ou archivistes, qui sont pourtant des écrivains que j’ai pas mal fréquentés. Mais je me méfie du carcan possible d’une documentation trop riche qui pourrait entraver l’élan de la fiction ».Â
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Laurent Mauvignier, La Maison vide, Editions de Minuit, août 2025, 752 pages, 25 euros
Olivia Ruiz, La commode aux tiroirs de couleurs (2020), Livre de poche, 2021, 192 pages




