Émilie Ollivier : Chanter Duras (Les Chansons de Marguerite Duras)
- Simona Crippa
- il y a 13 heures
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Choisir la chanson comme voie d’accès à l’œuvre de Marguerite Duras est une entreprise aussi légitime que délicate, l’évidence du motif pourrait en effet dissimuler sa profondeur car la chanson traverse toute l’œuvre durassienne, accompagne les récits, surgit au théâtre, structure en décalé l’expérience cinématographique, fait revenir des voix disparues et donne une forme sensible à ce qui, chez Duras, relève toujours de la perte, de l’absence et de la mémoire. Mais elle ne constitue jamais un simple élément thématique, elle engage une pensée de la langue, une attention au rythme, au souffle, à la répétition, à cette dimension de l’écriture que Duras elle-même désigne comme la musica.
Gilles Costaz titrait un très bel article paru dans L’Arc consacré à Duras en 1985 : « Théâtre : la plainte-chant des amants », une heureuse formule qui dit quelque chose de fondamental : la parole durassienne naît souvent d’une impossibilité — impossibilité de dire l’amour, la perte, le manque — mais elle trouve dans le rythme et la musicalité une autre forme d’expression, la plainte ne reste pas enfermée dans la souffrance, elle devient chant. La « plainte-chant » permet ainsi de comprendre que le chant n’est pas un ornement ajouté à l’œuvre, mais l’un de ses principes secrets. Les voix qui traversent ses textes ne cherchent pas à transmettre du sens : elles reviennent, hésitent, se répètent, comme si la parole devait être reprise sans cesse pour approcher ce qui demeure insaisissable.
L’ouvrage d’Émilie Ollivier, Les Chansons de Marguerite Duras, choisit ainsi un objet particulièrement fécond et a le mérite de remettre au premier plan une dimension profondément inscrite au cœur de l’œuvre durassienne.
Comparatiste, ayant soutenu une thèse sous la direction de Philippe Forest, Émilie Ollivier a fait le choix, avec cet ouvrage pour les Éditions de la variation, de ne pas reprendre les formes parfois pesantes de la publication universitaire mais d’offrir un regard autre, écrit à la première personne, dialoguant ainsi avec une écrivaine qui a court-circuité tous les barrages de l’intime. Le livre se distingue ainsi par une liberté de ton et une fluidité qui lui donnent la fraîcheur de l’essai, il ne cherche pas à exhiber un appareil critique, mais à proposer un parcours sensible et informé dans l’œuvre durassienne. Le lecteur est invité à suivre le fil des chansons, de Ramona à India Song en passant par le « chant de Savannakhet » et Capri c’est fini. Puis découvrira les liens entre Duras et le groupe pop rock Indochine et sera amené à réécouter, entre autres, « Amants Destroy » d’Hubert Félix Thiéfaine afin de se remémorer les mots prononcés par Alissa en 1969 : « Détruire dit-elle ».
Textes, occurrences, formes, variations et effets : telle est l’ambition de ce bel ensemble qui s’inscrit néanmoins dans un champ critique déjà constitué, notamment par les travaux de Midori Ogawa consacrés à la musique chez Duras, ainsi que par ceux de Marie-Hélène Boblet, Sylvie Loignon ou Camille Deltombe sur la place de la musique dans India Song et Le Vice-Consul. L’ouvrage d’Émilie Ollivier convoque également les chansons écrites par Duras elle-même, notamment celles publiées dans l’incontournable L’Herne Duras dirigé par Bernard Alazet et Christiane Blot-Labarrère. Il prolonge aussi une réflexion déjà engagée sur la puissance singulière de la voix durassienne, telle qu’elle a pu être analysée dans mes travaux consacrés à sa dimension mythopoétique et, plus récemment, dans le volume Duras : mythe(s), écriture et création. Car chez Duras, la voix n’est jamais seulement une matière sonore : elle devient une force de mémoire collective, une parole qui semble surgir d’un fonds commun d’images, de récits et d’affects. C’est en cela qu’elle rejoint la puissance de la chanson populaire : voix anonymes, refrains transmis, mélodies qui appartiennent à une communauté et traversent les temps.
La musica durassienne ne désigne donc pas seulement une qualité de la langue ou un effet de rythme ; elle engage une manière pour l’écriture de retrouver une oralité première, une parole en partage, ce réservoir mémoriel du peuple où la voix singulière rejoint un héritage plus vaste. Elle est ce moment où la langue devient vibration, cadence, scansion, écoute, battement du cœur.
Les Chansons de Marguerite Duras d’Émilie Ollivier ont ainsi le mérite d’ouvrir un espace de réflexion important et de rappeler que l’œuvre durassienne ne se lit pas seulement : elle s’écoute : « l’écriture a toujours été, pour elle, un moyen d’échapper à la mort parce qu’elle permet d’explorer la mémoire, parce qu’elle se fait remède à l’oubli, parce qu’elle interroge les rapports humains, et cela, toujours en chansons » (p. 136).
C’est en chantant qu’Orphée a fait advenir la littérature, et en chantant, il l’a perdue à jamais.

Émilie Ollivier, Les Chansons de Marguerite Duras, Éditions de la variation, mars 2026, 166 pages, 16 euros.