Andrea Warner : « Les filles s’opposent aux pères, les travailleurs aux patrons, les femmes sont solidaires » (On ne laisse pas Bébé dans un coin)
- Catherine Poisson
- il y a 2 heures
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(Divulgation : j’ai revu le film Dirty Dancing d’Emile Ardolino avant de rédiger cette notice et bien m’en a fait car je serais autrement passée en partie à côté du texte de Warner).
On ne saurait juger d’un livre par sa couverture ou par son titre, mais il est parfois difficile de ne pas tomber dans cette facilité. Ainsi en est-il du dernier livre de Andrea Warner, paru sous le titre The time of my life: Dirty Dancing aux Éditions ECW Press du Canada en 2024.
Le livre traduit par Marie Hermann et publié par la remarquable maison d’édition Hors d’atteinte de Marseille, a sans doute voulu jouer sur trop de plans en même temps. Ainsi, la couverture rose bonbon de On ne laisse pas Bébé dans un coin ne peut manquer d’évoquer la collection Harlequin ou autres collections de romance. Cela est rehaussé par le pailleté du titre et de la couverture qui montre l’actrice Jennifer Grey en train d’esquisser un pas de danse portant tee-shirt, short en jean et baskets. La quatrième de couverture insiste quant à elle sur l’aspect militant et subversif du film qui relate un avortement illégal en 1963, date à laquelle se déroule le film.
Enfin, et nous en viendrons ensuite au contenu du texte, il y a ce titre qui ne manque pas d’étonner ceux et celles qui ne connaissent pas le film ou qui en ont oublié les répliques culte dont celle-ci « You don’t leave Baby in a corner », Baby étant le surnom donné à Frances, personnage principal du film. Pourquoi donc avoir traduit Baby par Bébé même avec majuscule car quiconque n’ayant jamais vu Dirty Dancingse posera la question : avortement dans la quatrième, mais bébé dans le titre ?
Cela étant, On ne laisse pas Bébé dans un coin est un livre touchant, plein de charme, et qui démontre aussi que la culture pop peut être engagée et féministe. On pourrait le qualifier tout à la fois d’hommage, de documentaire et d’autobiographie. On s’en souvient, Dirty Dancing, c’est « mauvais garçon danseur et charmeur au prénom fatal de Johnny rencontre jeune fille juive de bonne famille, Frances surnommée Baby ». S’ensuivent deux semaines de danse et d’amour dans une résidence de vacances dans les Catskills, en 1963. Cependant c’est aussi et surtout, semble vouloir indiquer Warner, un discours fort sur le droit aux femmes à vivre et exprimer leur sexualité et à avorter si besoin est.
Dans son introduction, Andrea Warner retrace l’importance du film pour elle, l’éveil à la sensualité et sa passion pour la danse dans l’enfance et l’adolescence et ce malgré la non-conformité de son corps puisqu’elle est très vite jugée trop grosse. L’introduction est suivie de cinq chapitres ; les deux premiers et la quatrième nous paraissant les plus intéressants.
Dirty Dancing est basé sur un scénario en partie autobiographique d’Eleanor Bergstein. Warner décrit scrupuleusement les difficultés auxquelles a fait face la scénariste et les pressions diverses qu’elle a connues pour supprimer toute référence à l’avortement que subit Penny (Cynthia Rhodes), partenaire de danse de Johnny (Patrick Swayze). Bergstein n’y a pas cédé malgré un premier visionnage du film catastrophique au point qu’on lui a conseillé de brûler les pellicules pour bénéficier de l’assurance !
Outre le plaisir manifeste de Warner à évoquer le film d’un point de vue personnel, l’autrice s’attache à démontrer la force militante qu’il contient et nous en retiendrons les deux points principaux : elle souligne d’une part l’agentivité sexuelle des femmes (Baby, sa sœur et Penny choisissent en toute liberté leurs partenaires), et d’autre part, elle fait de la question de l’avortement, le nœud du film. La partenaire de danse de Johnny est enceinte d’un jeune homme de bonne famille, Penny n’a pas l’argent pour se faire avorter et Baby trouve l’argent auprès de son père. L’avortement tourne mal (le film est très direct sur l’horreur de l’intervention) et c’est encore Baby qui sauve l’affaire en appelant son père médecin à la rescousse.
Voici donc un livre qui nous offre une relecture du film en tentant de dégager systématiquement les messages qu’il envoie, et qui sont plus nombreux qu’on ne pourrait le croire dans un film « grand public » : les filles s’opposent aux pères, les travailleurs aux patrons, les femmes sont solidaires, la question de classe est omniprésente et les femmes sont toujours les premières victimes.
En ces temps, où la situation sur la question de l’avortement aux Etats-Unis est revenue à celle de 1963, on ne peut qu’apprécier cette revalorisation de la culture pop pour dénoncer l’injustice faite aux femmes.
Avertissement : risque d’invasion sonore après réécoute de The time of my life, chanson phare du film.

Andrea Warner, On ne laisse pas Bébé dans un coin, Hors d’atteinte, mai 2026, 168 pages, 18 euros