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Laurence Briot et Juliette Cordesse : « Ce sens de la réplique qui est souvent l’apanage des femmes dans les textes de Jane Austen » (Jane Austen Forever)

  • Photo du rédacteur: Simona Crippa
    Simona Crippa
  • il y a 2 heures
  • 10 min de lecture



À l’occasion du cycle Jane Austen Forever, qui se tient au Forum des images du 26 mars au 26 avril 2026 en partenariat avec Collateral, notre revue est allée à la rencontre de ses deux programmatrices : Laurence Briot et Juliette Cordesse.

Conçu pour célébrer le 250e anniversaire de Jane Austen, ce cycle d’une ampleur remarquable explore la richesse et la vitalité d’une œuvre dont les multiples réinventions, du cinéma aux séries, ne cessent de s’actualiser et de se transformer.

Entre films en 35 mm, projections de séries, rencontres et cours de cinéma, Jane Austen Forever propose bien plus qu’une rétrospective : c’est une traversée des formes contemporaines de l’imaginaire austenien, attentive à ses déplacements culturels comme à ses enjeux critiques. Autant de perspectives que nous avons souhaité interroger avec celles qui en ont conçu la programmation, afin de mieux comprendre les choix, les lignes de force et les partis pris qui structurent ce cycle (CP Jane Austen Forever)

 



Le cycle Jane Austen Forever s’inscrit dans le cadre du 250e anniversaire de Jane Austen. Qu’est-ce qui vous a conduit à concevoir ce programme : célébration de l’anniversaire, volonté de faire découvrir l’œuvre au cinéma, ou une redécouverte (peut-être aussi personnelle) de Jane Austen à travers ses adaptations et réactualisations sous plusieurs formes : films, séries, podcasts, jeux vidéo, exposition ?

 

En tant que programmatrices et lectrices de Jane Austen, nous étions au courant de ce 250e anniversaire. Le Forum des images n’a certes pas l’habitude de consacrer un de ses programmes à un.e écrivain.e. Nous avons, par le passé, conçu un programme autour de Stephen King (Stephen King, Histoires d’Amérique) ou bien de l’écrivain Mishima (Le Japon, Mishima et moi). Ces auteurs avaient non seulement été largement adaptés mais ils constituaient une porte d’entrée vers la cinématographie d’un pays. C’est aussi le cas pour Jane Austen : très largement adaptée, et pas seulement au Royaume-Uni, mais également toujours lue et appréciée. On pourrait même dire que son œuvre et les thèmes qu’elle y aborde sont très modernes et contemporains. Par exemple, le #JaneAusten explose les compteurs sur les réseaux sociaux, sans parler du fait qu’elle est l'une des autrices générant le plus de “mèmes” viraux sur le web. Jennifer Padjemi analysera l’intégration de l'univers “austenien” dans la pop culture à partir des Chroniques de Bridgerton.

 



Dans le communiqué de presse du Forum des Images, Jane Austen est qualifiée d’ « icône culturelle » et vous vous interrogez sur la dimension révolutionnaire féministe de l’œuvre : comment le cycle met-il en lumière les enjeux matrimoniaux (entendus ici au sens de « matrimoine » en écho critique au « patrimoine ») et la condition féminine dans l’œuvre ? Les réappropriations contemporaines — films ou séries — prolongent-elles ou déplacent-elles cette portée critique ?

 

Les premières adaptations cinématographiques cultes ont été filmées par des hommes. Mais nous tenons justement à mettre en lumière certains films comme Raison et sentiments d’Ang Lee présenté par la youtubeuse Demoiselle d’horreur. Ce film s’est appuyé entièrement sur le scénario écrit par Emma Thompson qui a ensuite accepté de partager l’affiche avec Hugh Grant et Kate Winslet. Donc Emma Thompson, grande actrice britannique, est avant tout la scénariste – brillante – de ce film.

Deuxième exemple : la réalisatrice, Laura Piani, viendra présenter son premier long métrage, Jane Austen a gâché ma vie (2024), qui revisite dans une comédie contemporaine, les adaptations, le motif de la femme écrivain, et la personnalité de Jane Austen. Comme le dit le personnage principal, libraire à la Shakespeare & Cie, elle a un livre de Jane Austen à recommander dans chaque situation.

Les réappropriations contemporaines prolongent en effet cette portée critique, en ce qu’elles interrogent la difficulté du choix du célibat (Le choix de Jane de Jeremy Lovering, 2008).

Les conférences mettront davantage l’accent sur la dimension révolutionnaire de l'œuvre. Il semble par exemple que le mot féministe soit anachronique la concernant. Jane Austen ne s’inscrit pas dans une tradition militante pour défendre les droits des femmes comme à son époque Mary Wollstonecraft.

 



Votre programmation mêle adaptations (plutôt) fidèles, transpositions libres et œuvres austeniennes par affinité. Comment avez-vous défini ce corpus et décidé ce qui relève de l’univers de Jane Austen au cinéma ?

 

Certaines adaptations sont « culte » et universellement reconnues par les adeptes de la comédie romantique et les amoureux.ses de Jane Austen. Il était indispensable de les réunir. On peut citer Orgueil et Préjugés de Joe Wright (2005), Raison et Sentiments de Ang Lee (1995), la série Orgueil et Préjugés de la BBC (1995).  Nous avons cherché d’autres films de la BBC, les transpositions indiennes car elles sont aussi connues. Puis nous sommes allées chercher des adaptations plus libres. La version moderne de Clueless d’Amy Heckerling (1995) était incontournable. Nous aurions pu aussi y inclure Bridget Jones mais nous n’avons pas eu les droits. Et voici par ailleurs une vision très peu féministe des relations amoureuses ! Nous avons préféré aller vers le cinéma indépendant de Whit Stillman qui a, par deux fois, adapté librement Jane Austen avec Love and Friendship et Metropolitan. Whit Stillman sera présent exceptionnellement en France pour accompagner ces deux séances. Le 10 avril, Ariane Hudelet (professeure de culture visuelle) reviendra justement sur la notion d’universalité de l’œuvre de Jane Austen et expliquera comment le microcosme anglais a pu se décliner (presque) partout !

Quant aux œuvres austeniennes par affinité comme vous dites, nous nous sommes demandées quelles écrivaines avaient été le plus influencées par Jane Austen, ou, au contraire, s’en étaient délibérément éloignées. C’est ainsi que Les Quatre filles du docteur March de l’auteure américaine Louisa May Alcott est apparue. Grande œuvre féministe, très largement adaptée elle aussi, elle reprend des archétypes féminins déjà décrits par l’écrivaine britannique. L'œuvre de Virginia Woolf, grande admiratrice de Jane Austen, qui a préfacé des rééditions de l'écrivaine du 18e, méritait d’y avoir bonne place. En opposition, les adaptations des livres des sœurs Brontë s’inscrivent dans une toute autre époque. Même si Jane Austen et les sœurs Brontë sont classées dans la littérature anglaise du 19e siècle, elles n’ont rien à voir. Les questions pragmatiques du quotidien qui s’imposent aux personnages issus de la gentry (Jane Austen) sont éloignées de la peinture des tourments exaltés d’un Heathcliff. Mais ces œuvres ont malgré tout des points communs, elles ont été beaucoup adaptées, elles sont écrites par des femmes, le thème de la fratrie de sœurs est vital, elles questionnent le rapport à la liberté des femmes et l’amour des paysages de l’Angleterre !

 



Certaines projections, comme Orgueil et préjugés de Joe Wright et Tigre et Dragon de Ang Lee, sont prévues en 35mm. Qu’apporte cette matérialité au regard du public et à la redécouverte de ces adaptations ?

 

Le premier date de 1995, le second de 2000. Tous les films de cette époque ne sont pas forcément numérisés. Par ailleurs, pour certain-es cinéphiles, le 35mm apporte une texture, une qualité sensible de l’image très émouvante. Moins lisse, plus vivante. Et comme peu de salles sont désormais équipées pour projeter du 16 ou du 35mm, nous sommes très fièr.es de pouvoir le proposer au public.

 



A l’inverse, vous proposez également la diffusion intégrale de la série Orgueil et Préjugés de la BBC. Comment pensez-vous la projection en salle d’une œuvre conçue pour la télévision, souvent aujourd’hui associée à des pratiques de visionnage domestiques ou fragmentées ? Cette recontextualisation modifie-t-elle, selon vous, la manière de voir — voire de comprendre – cette série devenue « culte » ?

 

Ce sera une expérience ! Nous avons l’habitude de programmer des séries en salle, puisque le festival Séries Mania a été créé dans nos murs en 2010. Se retrouver pour une œuvre culte, dont les spectateur.ices connaissent certaines des répliques par cœur, sera un grand moment. Par ailleurs, comme ce sont des programmes TV, les séances seront gratuites, ce qui est attractif. Nous ouvrirons notre bar exceptionnellement pour proposer un tea time convivial pendant ce marathon.

 



Le cycle inclut des transpositions très éloignées du contexte social et historique des romans de Jane Austen, je pense notamment aux adaptations indiennes Coup de foudre à Bollywood de Gurinder Chadha et à Kandukondain Kandukondain de Rajiv Menon : que révèlent ces déplacements sur l’universalité des récits austeniens et leur plasticité culturelle ?

 

Il existe des connexions entre l’Inde et le Royaume-Uni qui l'a occupée de 1757 à 1947 et laissé des traces indélébiles. La langue anglaise est toujours la seconde langue officielle après le hindi dans un pays qui en compte 22. Par ailleurs, Gurinder Chadha est une réalisatrice britannique d'origine indienne vivant à Londres. Elle a réalisé des films pour la BBC ! Elle est donc bien placée pour proposer une vision critique du regard occidental sur les traditions indiennes et vice-versa.

Le cas de Kandukondain Kandukondain de Rajiv Menon est plus intéressant car il s’agit d’un film tamoule. Il y a un véritable déplacement dans le style, le traitement de la liberté amoureuse, les codes esthétiques. Ce film risque de surprendre le public français. Il sera mis en contexte par la spécialiste des cinémas indiens Ophélie Wiel. L’Inde est grande comme six fois la France, et le cinéma du sud du pays est très différent du cinéma en langue hindi que l’on connaît avec les films du Bollywood ou les films en langue malayalam, langue parlée au Kerala, de la réalisatrice Payal Kapadia (Toute une nuit sans savoir), ou encore en langue tamoule comme Kandukondain Kandukondain. On voit dans le film All We Imagine As Light de Payal Kapadia (film que nous ne programmons pas), Grand Prix au festival de Cannes 2024 et qui se passe à Mumbai que les personnages venus de régions différentes ne se comprennent pas. C’est toujours l’anglais qui fait le lien. 

Enfin, on pourrait aussi ajouter que la question des mariages arrangés résonne encore dans certaines parties du monde, l’Inde comprise. C’est aussi toutes ces dimensions qui nous ont intéressé.

 



Le cinéma de Whit Stillman est souvent qualifié d’“austenien” sans être directement adaptatif. Qu’est-ce qui constitue, selon vous, cette sensibilité aujourd’hui, et que peut apporter sa venue au Forum ?

 

Dans un entretien publié dans les Cahiers du cinéma de juin 2016, Whit Stillman explique qu’il a toujours voulu adapter Jane Austen. Il raconte que la productrice Lindsay Doran avait proposé Raison et Sentiments à Rob Reiner et à lui-même alors qu’il était occupé avec le montage de Barcelona et les débuts des Derniers Jours du disco. C'est finalement Ang Lee qui réalisera ce film. Whit Stillman est un cinéaste très européen, il a travaillé en Espagne, vécu en France, et comme beaucoup d’américains a une attitude curieuse et amusé sur les Anglais. Il raconte dans cet entretien “avant de dormir, je trouve très reposant de lire des ouvrages sur l'histoire de la fin du 18e siècle : c’est une époque passionnante, la formation de notre nation, la séparation d’avec l’Angleterre”. Son observation sensible des petits groupes, des confréries, des intrigues, amicales ou amoureuses, l’amène à porter un regard intemporel sur des époques différentes. En ce sens, ses films portent toujours un certain décalage qui lui est propre. Love and Friendship est une adaptation de Lady Susan, un court roman de jeunesse et Metropolitan, une version libre de Mansfield Park. Le pas de côté est encore plus grand pour ce dernier film car les rôles sont inversés. Le personnage du transfuge de classe est un jeune homme dans le film. Nous avons hâte d’entendre Whit Stillman nous en dire davantage. Sa venue exceptionnelle nous réjouit !

 



Vous accordez également une place importante au cours de cinéma et aux interventions théoriques. Comment avez-vous pensé cet accompagnement ? S’agit-il de proposer des clés de lecture, de déplacer les interprétations existante, ou d’ouvrir à de nouveaux cadres critiques autour de l’œuvre de Jane Austen ?

 

Les cours du vendredi ont vocation à accompagner la programmation, comme un fil rouge, pour proposer des clés de lecture. Nous nous considérons comme un lieu avec des missions de service public, nous cherchons à être accessible à tou.tes, exigeants mais espérons ne pas être élitistes. Les auteur-es convié.es ont été repéré.es dans le monde universitaire mais pas seulement, car nous avons eu à cœur, avec cette programmation Jane Austen, de témoigner de l’importance et la diversité de son appropriation contemporaine. C’est ainsi que nous accueillerons l’enregistrement en direct du podcast Le Torchon en collaboration avec le podcast Adapte-moi si tu peux. L’engouement pour la littérature passe par d’autres médias et une nouvelle génération qui s’emparent de l'œuvre de Jane Austen.

 



Le cycle montre Jane Austen comme autrice canonique mais mobile. Que nous dit cette capacité de réinvention sur la place de la littérature dans les imaginaires contemporains et sur ce que le cinéma continue d’en faire ?

 

Comme l’explique Marie-Laure Massei-Chamayou (maître de conférences en études anglophones), le succès de l'œuvre de Jane Austen repose en grande partie sur le pouvoir des adaptations, même si celles-ci ont pu faire écran au texte en “arlequinisant” le récit. Une autre donnée dont on ne peut faire abstraction est l’extraordinaire complexité de la langue originale de l'écrivaine anglaise. Les premières traductions ayant été catastrophiques, il est nécessaire d’y revenir, et donc de l’actualiser. On n’en finit donc pas de la redécouvrir ! Et enfin, il me semble que son œuvre se rapproche d’un La Bruyère avec ses Caractères. On réduit souvent Jane Austen aux histoires d’amour, mais elle s’attache à une peinture plus large de la société dans laquelle elle évolue, et de ses travers. Le comportement de chacun.e en société, le souci des apparences, des petits gestes ou regards qui en disent long, les phrases qu’on entend et répète, les formules de déclaration d’amour maladroites et les répliques bien senties des personnages dotés d’esprit. Ce sens de la réplique qui est souvent l’apanage des femmes dans les textes de Jane Austen est tout à fait réjouissant, on comprend qu’il plaise toujours et peut se décliner dans des traductions différentes.

 




Laurence Briot : Diplômée en philosophie et gestion de l’information en entreprise à Sciences Po, j'ai d’abord été journaliste pour le mensuel Archimag, puis documentaliste audiovisuelle, avant d’exercer le métier de programmatrice cinéma au Forum des images. Au sein du département des programmes, nos missions de programmateur.rice consistent à proposer et développer les contenus des cycles et des festivals, proposer et accueillir les intervenant-es extérieur-es, les cinéastes et professionnel.les de l'audiovisuel. Je suis aussi bénévole dans d’autres festivals et membre du CA de Sceni Qua Non (structure de cinéma itinérant en Bourgogne Franche Comté, en charge de 5 salles d’exploitation commerciale).


Juliette Cordesse : Programmatrice et intervenante jeune public, jeux-vidéos et programmation générale au Forum des images, je suis diplômée de littérature française à la Sorbonne et d'édition à Nanterre. Je rédige des critiques ou des rétrospectives dans l’association Cinématraque et je participe très régulièrement à nos podcast mensuels et hors-série. Depuis un an, j'ai aussi rejoint Le Club Lumière en tant que co-directrice de publication. Il s'agit d'un autre média de critiques de films orienté dans l'analyse politique et esthétique. Cette association s’investit aussi plus concrètement dans des causes humanitaires en sortant des revues pour récolter des fonds, comme par exemple Cinéma de Palestine en 2025.

 

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