top of page

Beata Umubyeyi Mairesse : Dépasser la honte (La solidarité des ébranlés)

  • Photo du rédacteur: Christiane Chaulet Achour
    Christiane Chaulet Achour
  • il y a 2 heures
  • 11 min de lecture

Beata Umubyeyi Mairesse
Beata Umubyeyi Mairesse

« Ce livre est aussi le récit d’un combat contre la honte, la mienne, celle des deux hommes sur la photo, celle d’un groupe de jeunes militantEs français rencontrés à l’orée de ma vie active. La honte, un sentiment si répandu que peut-être le connaissez-vous également ? »






Le 4 juin 2024, le récit si marquant de la romancière franco-rwandaise était présenté dans Collateral. A cette rentrée de septembre 2026, c’est un tout autre récit qui vient nous solliciter, La solidarité des ébranlés, où l’on reconnaît bien, néanmoins, la marque de son écriture.

 


De la photographie manquante à la photographie existante

 

Dans Le Convoi, la narratrice était à la recherche, avec obstination, d’une photo prise de sa mère et d’elle-même lorsqu’elles ont passé la frontière du Rwanda au Burundi, le 18 juin 1994, échappant miraculeusement au génocide. L’enquête de 2026, elle, commence par dire l’impossibilité de la recherche de la photo manquante car elle n’a pu être prise. Si elle l’avait été, elle aurait pointé le traumatisme initial de son enfance. Le récit qu’elle livre en est, en quelque sorte, sa substitution. Beata Umubyieyi Mairesse se glisse, une nouvelle fois, dans le travail de Rithy Panh, cinéaste cambodgien qui a publié, en 2013, La photo manquante. Si la photo existait, « elle désignerait clairement les coupables d’une violence qu’aucune loi humaine n’est en mesure de juger ». Image manquante mais image imprimée dans la mémoire de la petite fille : « la photo qui n’a pas été prise reste une image claire et douloureuse dans mon esprit ».

Toutes les premières pages de cet essai-enquête insistent sur la ligne de force privilégiée par l’écrivaine dans plusieurs de ses écrits : la mise à l’écart de la métisse sans père présent et sa difficulté à se sentir légitime dans tous les actes de sa vie.

 

Et pourtant ce n’est pas cette photo manquante qui explique l’écriture de ce récit. La solidarité des ébranlés est le résultat d’une commande qui lui a été faite par Caroline Broué, après la parution du Convoi, pour participer à sa collection « Camera Obscura » : « le principe était de choisir une photo, qu’elle soit personnelle ou publique, peu importe son origine, dès lors qu’elle serait importante pour moi, et d’écrire un récit à son propos ».

 

Sans hésitation, l’écrivaine sait la photo qu’elle veut choisir : une photo qui l’accompagnait depuis son stage à Act Up-Paris en 2002 : Zackie et Mandela portant un T-shirt où est écrit : « HIV POSITIVE » : Mandela regarde le photographe et a les bras levés ; derrière lui, Zackie est une figure essentielle de la lutte pour les soins en Afrique du Sud ; elle est l’illustration de couverture. Ce n’est pas la photo la plus connue de Mandela : « Cette scène réunissant le héros de la lutte contre l’apartheid racial et le héros de la lutte contre " l’apartheid sanitaire", immortalisée par le photographe sud-africain Eric Miller, même si elle n’est pas passée à la postérité, n’en est pas moins le symbole d’un combat et d’une époque qui m’ont tant appris ».

La légende suffit-elle à donner tout son poids de signification à cette photo - « Nelson Mandela et Zackie Achmat, clinique de MSF à Khayelitsha, Afrique du Sud, décembre 2002 » ? Seule une « enquête à rebours » doit pouvoir en saisir toute la dimension.

 

Dans Le Convoi, elle expliquait son refus de raconter son histoire de 1994 pour que d’autres l’écrivent à sa place. Ici, il faut qu’elle se donne l’autorisation de raconter puisqu’elle n’est pas actrice de la photo. Tout le monde a le droit de photographier, de raconter mais il faut dire d’où l’on parle et ne pas donner l’illusion qu’on parle « à la place de ».

 


L’enquête à rebours

 

On pourrait dire, avec un petit sourire, que la démarche de l’essayiste met à l’épreuve le slogan publicitaire de Paris Match entre 1978 et 2008, « Le poids des mots, le choc des photos » : il ne faut pas s’arrêter à l’image et la prendre en elle-même ; ce sont les mots qui la feront signifier pleinement. Ces mots naîtront de l’enquête systématique que mène Beata Umubyieyi Mairesse et font toute la richesse de l’essai. Plutôt que d’aller directement au commentaire de la photo, elle raconte le contexte dans une première partie : la lutte en Afrique du Sud contre le sida au début des années 2000. Dans une seconde partie, elle fait le récit de son implication personnelle, ce qui la conduit à la fois à mieux « légender » la photo choisie mais aussi à affronter les dommages sur sa personnalité de la photo manquante : « C’est une réponse aux silences chuchotés qui ont empoisonné mon enfance ».

 

La première partie, « Chronique des batailles sud-africaines et mondiales » ne se résume pas mais se lit. Elle contient des faits, des dates, des acteurs introduits dans un récit qui sait informer progressivement en n’imposant pas d’emblée ses conclusions. C’est passionnant et accablant pour les personnes porteuses du VIH et pour les malades du sida en Afrique. Les multinationales pharmaceutiques sont décrites dans leur course au profit au détriment de la santé des habitants du sud.

 

L’essayiste ne veut pas se laisser aller à la « fatigance », mot qui désigne « la pénurie de patience et de bienveillance face à une majorité retranchée dans son confort légitime ». Cette fatigance est ressentie quand il faut expliquer « ad nauseam » le contexte des luttes et des oppressions que les personnes racisées dénoncent. Même si elle la ressent souvent, elle s’interdit, dans cette enquête, d’y tomber. Il faut exposer avec patience et précision. Nelson Mandela avait-il le sida ? Qui est Zackie Achmat. Et, de fil en aiguille, dévoiler tout ce qui a permis à cette photo d’être faite par Eric Miller, etc…

 

Zackie Hachmat
Zackie Hachmat

Eric Miller
Eric Miller

 

Par son récit, véritable rapport sur le sujet, elle récuse ce qu’on pourrait lui rétorquer, comme pourrait le faire cet interlocuteur imaginaire : « J’ai déjà lu pas mal de livres sur les années sida, j’ai regardé des films, vu une pièce de théâtre… en réalité c’est un sujet qui revient encore souvent, mais bon, ça n’est quand même plus LE sujet, on s’est lassé, on a moins peur. Quant à l’Afrique… j’ai vu  un reportage autrefois… je n’ai pas l’impression que grand-chose ait changé là-bas, si ? » Trente deux pages à lire pour bien appréhender le contexte historique et politique du sujet traité, c’est un petit effort à faire !

 

La deuxième partie resserre l’objectif sur la personne même de l’essayiste, « Etudiante, stagiaire et militante ». En septembre 2001, elle intègre un Master 2 « Coopération internationale et développement » à la Sorbonne. Son désir est d’intégrer une ONG pour aller travailler en Afrique. Elle côtoie des enseignants qui la forment mais aussi des acteurs de la coopération internationale qui, par leurs exposés, lui confirment le travail à faire. Entre stages et poste à Aides (Toulouse) à partir de 2007, elle est en contact avec les réalités des luttes à mener pour le sida.

Elle ne peut pas ne pas mettre en relation la mortalité due à la maladie non soignée et le génocide au Rwanda. Elle rappelle que le viol était une arme de destruction systématique pour inoculer le sida aux femmes rwandaises violées. Elle apprend la réalité de la maladie dont elle était inconsciente jusque là et l’indifférence portée aux malades africains, jugés comme inaptes à recevoir les soins voulus. Une courte mission par MSF au Cameroun lui confirme cette différence de traitement et la perception très stigmatisante qu’ont les populations de la maladie.

 

A l’automne 2002, elle fait une demande de stage à Act Up-Paris qu’elle obtient pour quatre mois. Elle connaissait les actions fortes de l’association. Elle s’interroge sur sa demande, son frein alors à ne pas s’inscrire comme militante mais comme stagiaire. Sur le plan personnel, elle découvre des personnes qui la prennent comme elle est, avec tolérance et bienveillance : « Pour la première fois de ma vie, ça n’était pas ma couleur ou mon origine qui étaient questionnées et je pus enfin prendre des vacances de ma peau ».

 

Elle décrit son travail, ses actions, celles qu’elle observe et celles auxquelles elle participe. Gaëlle, une des militantes, « m’expliqua que la violence d’Act Up était surtout symbolique. Si parfois on allait jusqu’à jeter des ballons de faux sang sur les façades ou les gens, ce n’était rien en comparaison de la violence de la maladie, des politiques répressives et de ceux qui laissaient mourir les malades ».

 

La photo qu’elle a choisie lui vient d’Act Up et de son stage puisqu’elle figurait sur différents documents. Elle fait partie de ce qu’elle a appris des militants d’Act Up :

 

« Ils m’ont offert ma plus importante école de militantisme.

J’ai compris, bien avant que ça ne devienne un slogan féministe, que la honte devait changer de camp, qu’exprimer sa colère pouvait être salutaire, qu’il ne fallait pas se taire. Il me faudrait encore deux décennies pour réaliser et pouvoir écrire ici que ce que j’ai trouvé dans ce stage allait bien au-delà de la lutte contre le sida et réparait quelque chose de plus ancien en moi ».

 

Elle revient alors sur le lien qu’elle fait entre la perception du sida en Afrique et particulièrement en Afrique du Sud, et sa honte fichée en elle depuis l’enfance puisque, aggravant son cas, son père était un prêtre, « mon existence même avait provoqué un scandale dans une société rwandaise profondément catholique ». Sa « honte », à son échelle individuelle, a trouvé sa porte de sortie en la « glissant dans quelque chose de plus grand ». Revenant à la photo choisie, elle interroge deux amis d’Act Up sur le sens qu’ils lui donnent : autant Khalil y voit un signe fort de Mandela en faveur de la lutte pour les soins, autant Gaëlle lui reproche d’avoir tardé à prendre position. En note nous est donnée la référence de  l’ouvrage de Gaëlle Krikorian écrit avec Médecins du monde, Big Bad Pharma, ça suffit ! Changer l’économie du médicament pour mieux soigner, Editions Eyrolles, 2025.

 

 

 

Nelson Mandela et le VIH/Sida

 

Après toutes ses mises en contexte, il est temps pour l’essayiste d’aborder plus directement la « légende » enrichie de la photographie : ce qu’elle fait dans le tiers restant du texte sous un titre qui reprend le titre des mémoires de Mandela, « Un long chemin vers la liberté » en « Un long chemin vers la vérité ». Face à la photo, elle n’a eu à aucun moment une interprétation critique : pour elle, c’était un beau symbole donné par le héros de la lutte contre l’apartheid. Ce que lui disent ses amis l’incite à mieux situer la photographie. Elle refait le chemin qui mène à 2002. Elle affronte la position de Mandela avant la photo : « Qu’avait-il dit et fait avant cette photo qui, je le comprends maintenant, représente une des premières véritables preuves en image de l’investissement tardif d’un homme demeuré trop longtemps timide face à un problème aussi important ».

 

Est-elle légitime pour traiter de cette question ? Oui, si elle respecte la parole des principaux acteurs. Si les deux premières parties sont nécessaires à la compréhension de la démarche, celle-ci est passionnante à lire car l’enquête prend la question à bras le corps en interrogeant et en lisant. Et surtout parce qu’elle concerne une personne pour laquelle il est difficile de ne  pas avoir respect et admiration. Faut-il parler seulement de « timidité » ? L’enquête menée avec documents et déférence, sonde toujours les raisons qui ont incité Mandela à tarder à prendre une position tranchée publiquement dont atteste la photo-récit.

 

1994 est la date de son premier évitement, rapporté par le juge Edwin Cameron dans son autobiographie, qui néanmoins ne juge pas Mandela tant il avait à faire : « La tâche était immense. Aucun être humain ne pouvait s’occuper de tout ». En 1999, Mandela cède le pouvoir à Thabo Mbeki, déjà bien présent dans les deux premières parties de l’essai. Quand Mandela parlait du sida, « c’était pour appeler à une plus grande acceptabilité des malades, pour lutter contre la discrimination ». En 2001, Cameron reçoit un appel de Mandela et raconte son entrevue avec lui. Il comprend que Mandela veut agir mais sans discréditer son successeur. Il comprend qu’il veut assumer, à 83 ans, la nécessité du traitement antirétroviral, à l’ANC. C’est ensuite différents événements en 2002 et la visite de Mandela à Zacki Hachmat chez lui et le port du fameux T-shirt de haute signification dans le pays.

Poursuivant son enquête en interrogeant le photographe, Eric Miller, l’écrivaine rétablit la date exacte de sa photographie, quelques mois plus tard, dans un autre contexte que le photographe lui raconte avec force détails. Enfin, dernier fait marquant : au décès de son fils Makgatho, Mandela a dit publiquement qu’il était mort du sida en 2005. Elle lit aussi le témoignage de son petit-fils Ndaba vivant avec Mandela depuis 1993.

 

Le récit revient alors sur le caractère infamant de la maladie pour la société sud-africaine et  laisse entrevoir les raisons du silence de Mandela puis la prise de risque de la vérité à la mort de son fils, geste fort. La photo, elle, a été prise en décembre 2002 à Khayelitsha : « Mandela a les deux bras levés, sourire vague, un regard doux, mais il semble inquiet ». C’est bien avant sa déclaration à la mort de son fils : « Au terme d’un long cheminement vers la vérité, il parviendra à se confronter au caractère intimement indicible du sida ».

 

Beata Imubyieyi Mairesse a rappelé précédemment ce que pensait Cameron de cette position. Elle interroge alors Zackie Hachmat : « les gens le critiquent pour ne pas avoir été actif dans la lutte contre le VIH pendant sa présidence. Mais je pense que c’est une erreur. Il avait tant à faire. Il devait veiller à ce que le pays ne sombre pas dans le chaos ». Zackie donne aussi son analyse sur l’ensemble de la question. Il rappelle que lorsque Mandela a mis le T-shirt, l’ANC lui a claqué la porte au nez tant était forte le refus de regarder en face la maladie et les ravages qu’elle a fait et fait. Il se rappelle, lui qui refusait de prendre la trithérapie tant qu’elle n’était pas accessible à tous les malades : « Quand il a enfilé ce T-shirt, j’ai su que j’allais bientôt devoir prendre la trithérapie ». Depuis « Aucun autre président n’a porté un T-shirt HIV POSITIVE. Je pense que Madiba a joué un rôle indispensable pour garder en vie des gens comme moi ».

 

Cette dernière partie approfondit encore la dimension d’humanité de Nelson Mandela tant dans ses hésitations que dans son audace finale. C’est une image nouvelle et qui ne nuit en rien à ce que l’on sait de lui.

 


Le sens d’un titre


A l’avant-dernier paragraphe de cet essai-récit, Beata Umubyeyi Mairesse, éclaire le titre qu’elle a choisi :

« La solidarité des ébranlés, c’est se mettre à la place de l’autre, dans sa peau, sa pauvreté, son désir, sa honte, frissonnant de couleur humaine. C’est ce que nous approchons quand nous entendons une histoire qui nous déplace, mais qui ne peut advenir véritablement si nous repartons inchangés, que nous retournons à nos jugements ou à nos propres chagrins sans que ces derniers aient pu entrer en résonance avec ceux du conteur ou de l’héroïne. Jan Patočka a écrit que la solidarité des ébranlés s’édifie dans la persécution et l’incertitude.

N’est-elle pas une vertu nécessaire à notre temps ? ».

 

C’est bien au philosophe tchèque Jan Patočka (1907-1977) et ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire de 1975, que l’expression est empruntée. Il affirme, s’appuyant sur des témoignages de la Première guerre mondiale, qu’au pire de la guerre, certains hommes retrouvent en profondeur leur humanité, ce qu’il nomme la « solidarité des ébranlés ».

 

En exergue deux citations, l’une extraite de Règles douloureuses de Kopano Matlwa et l’autre de Une syllabe de sangd’Antjie Krog : les deux citations, comme le sida et la honte de l’enfance, sont des « histoires de sang » qui brûlent les frontières de sexe, de race et de pays.

 


 Kopano Matlwa 2015 
 Kopano Matlwa 2015 


  Krog in 2019
  Krog in 2019

                                                               


Derniers mots :

« Nos colères fleurissent au-dessus de la honte.

Ce sont elles qui alimentent les actions capables de transformer le récit que le monde croyait pouvoir nous imposer ».

Une pandémie qui touche un nombre infini d’êtres humains ; une phrase entendue par une petite fille qui stigmatise et l’enfonce dans le silence de la honte, « caractère intimement indicible ».

 


 



Beata UMUBYIEYI MAIRESSE, La Solidarité des ébranlés, Julliard, « Camera Obscura », septembre 2026, 224 pages, 21,50 euros

bottom of page