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Christophe Honoré : « Très vite, j’ai compris que c’était mal vu de lire Duras »

Dernière mise à jour : 1 mai


Christophe Honoré (c) DR


Impossible pour ouvrir notre dossier « Duras, notre contemporaine » de ne pas nous tourner vers Christophe Honoré dont l’œuvre aussi bien littéraire que cinématographique interpelle régulièrement la mémoire durassienne et en résonne vivement. Du personnage de Marguerite Duras qu’il a mis en scène au théâtre en 2012 dans son formidable Nouveau Roman jusqu’au souvenir de son rythme dans la phrase de Ton Père, Duras revient au cœur du travail d’Honoré. C’est au milieu de la préparation cannoise de son prochain film Marcello Mio en compétition officielle que le romancier et cinéaste nous a fait l’amitié de répondre.


Comment avez-vous découvert Marguerite Duras ? Un livre ? Un film ? Une pièce de théâtre ? Ses entretiens ? Quel a été votre réaction après la « rencontre » avec cette écrivaine ?

 

Au CDI du collège Edouard Herriot à Rostrenen. J’étais en cinquième, et après avoir lu les scénarios de Pagnol, je suis tombé sur le scénario de Hiroshima, mon amour. Lecture exaltée, très vite j’ai truffé mes rédactions de citations de Duras, entrainant des commentaires acerbes de mes professeurs dans la marge : « Quelle pédanterie ! ». Très vite, j’ai compris que c’était mal vu de lire Duras. Que ça ne pouvait pas être sérieux. Puis elle a obtenu le Goncourt pour L’Amant. Mes parents qui étaient abonnés à France Loisirs l’ont choisi pour moi dans leur sélection du mois. C’était évidemment gentil mais je regrettais de ne pas pouvoir le lire dans la couverture blanche et bleu de Minuit que j’avais repérée chez le libraire. Au lycée, je suis tombé amoureux des Petits Chevaux de Tarquinia. Puis j’ai découvert son théâtre. Avec mon frère aîné, on avait créé une troupe amateur à Rostrenen après la mort de mon père. Dans la salle des fêtes, en première partie du Père Noël est une ordure que présentait mon frère et la troupe, je jouais avec une amie de ma classe La Musica. Je me souviens d’avoir blanchi mes cheveux sur les tempes et aussi avoir emprunté une cravate de mon père. A l’issue de la soirée, les gens du village venaient voir ma mère, ils la félicitaient pour la pièce de mon frère, ils s’étaient bien amusés grâce à lui, puis en baissant la voix, ils s’inquiétaient pour moi, qui de toute évidence étais un gamin un peu perdu, sinistre, tourmenté, ils n’avaient rien compris à ce que j’avais joué. Duras fut l’écrivaine parfaite de mon adolescence, et elle le fut comme une manie honteuse.

 

 

Pourriez-vous me citer : le livre, le personnage, la phrase de Duras qui vous ont le plus marqué.e ? Pourquoi ces choix ?

 

« Lol V. Stein est née ici, à S. Thala ». L’entrée dans le Ravissement de Lol V. Stein est à la fois comme un hiéroglyphe et un sort qu’on lance. On comprend tout et on ne sait rien. Le cœur de la phrase c’est « ici ». Et dans ce « Ici », j’ai l’impression qu’on peut tout entendre de l’œuvre de Duras. Une littérature qui est d’ici et qui est ici. Quand on la lit, on ne peut plus l’éviter, elle règne ici.

 

 

Qu’est-ce qui vous fascine le plus chez elle ? Sa langue hyperbolique, anaphorique, ses silences ? Ses sujets atemporels qui reflètent, comme la parole du mythe, la mémoire à la fois collective et individuelle du XXe siècle ?

 

Aujourd’hui, je dois avouer que peut-être ce qui me fascine le plus chez Duras, c’est son cinéma. Le Camion et India Song sont des œuvres vers lesquelles je me tourne sans cesse. Elles sont une source d’idées permanente. Duras appartient à ces cinéastes chercheurs qui inventent un nouveau cinéma. Elle est l’égale de Bresson, Godard, Akerman. Ce qu’a trouvé Duras constitue un apport essentiel au cinéma d’aujourd’hui.

 

 

La « modernité » de son écriture, celle qu’elle a nommée dans les années 1980 « écriture courante », impatiente de s’exprimer, au plus près de l’intention orale et de l’inspiration créatrice a-t-elle inspirée votre œuvre ?

 

Parfois dans la mélodie de mes phrases, leur scansion, j’entends résonner un vieil air que je reconnais et qui vient d’elle. Et quand cela arrive, j’accueille sa présence comme on accueille un souvenir. C’est toujours alors heureux et fugitif.

 

 

Duras encore ou on la confie à l’histoire littéraire ?

 

Duras. Sollers. Robbe-Grillet. Pinget. Sarraute. Simon. Ils sont sentinelles d’aujourd’hui. Ils appartiennent à un temps qui n’est plus le nôtre, mais leur force et leur fécondité, font d’eux à mes yeux des auteurs toujours inédits.


(Questionnaire par Simona Crippa/Propos recueillis par Johan Faerber)






Marcello Mio de Christophe Honoré, France, 2h00 : sortie le 21 mai 2024 au soir



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