D’engagement en exil : récits de vie d’Algériens
- Christiane Chaulet Achour
- il y a 2 heures
- 3 min de lecture

Marie-Joëlle Rupp, fille de l’internationaliste Serge Michel, a raconté en 2023 chez le même éditeur, le retour dans sa vie de ce père absent dans, Le Retour de l’Africain blanc. Naît alors son désir de comprendre pourquoi il avait sacrifié sa famille à ce pays. Une des clefs possibles… écouter des Algériens vivant en France pour saisir la diversité d’une Algérie trop souvent figée dans des clichés approximatifs : « Aujourd’hui encore, Français et Algériens continuent à se méconnaître. Le souvenir d’un passé douloureux trouble et dénature l’image de nos peuples frères auquel nous lient les choix de l’Histoire ».
Le panel qu’elle offre à la lecture s’est constitué au gré de ses rencontres sur plusieurs années en sa qualité de journaliste : cinq personnes, écoutées, transformant son écoute en récit. Ainsi une part de la complexité algérienne se dévoile au fur et à mesure des récits dont l’ancrage peut être différemment apprécié.
D’une part, ceux qui sont nés et ont vécu en Algérie et qui se sont résignés à l’exil en France qu’après s’être sentis acculés à une impasse au pays même. C’est le cas, si l’on prend l’ordre de l’année de naissance de Mohamed Khaznadji, né en octobre 1939 dans un petit village à 90 km de Sétif où il rejoint son père en 1946 après la terrible répression en mai 1945 ; enseignant en Algérie puis en France. C’est le cas aussi de Ben Mohamed (Mohamed Benhamadouche), né le 10 mars 1944 en Kabylie, « poète parolier, chantre de l’amazighité » dans plusieurs de ses dimensions. C’est le cas, enfin d’Arezki Metref, né le 21 mai 1952 à Bouira, journaliste et écrivain. Lire ces trois récits, c’est découvrir ou retrouver la forte conscience dans l’enfance de l’injustice du système colonial, le vécu, différent de l’un à l’autre, de la guerre d’indépendance mais avec la même aspiration à la liberté, les expériences très contrastées de la post-indépendance et l’exil, choisi ou subi qui, de temporaire se transforme en résidence définitive sans que jamais le pays ne s’efface dans leur vie.
D’autre part, les destins différents de ceux qu’on pourrait nommer les Franco-Algériens, nés en France, ayant tenté un retour au pays de l’origine de leurs parents et qui construisent une vie d’engagement et d’actions en France. C’est le cas du destin si singulier de Derri Berkani, né le 3 septembre 1937, dans un lieu incertain (Algérie ou France), enfant caché comme des enfants juifs pendant la seconde guerre mondiale et partagé entre des adultes qui l’élèvent et qui construit sa trajectoire entre légende familiale et vécu français. C’est le cas aussi de Soad Baba Aïssa, née en 1961 à Paris, le seul récit au féminin de cet ensemble et la seule née après l’indépendance, militante active pour les droits des femmes.
Marie-Joëlle Rupp souligne leur point commun : « Tous sont Berbères et hormis Soad, d’origine kabyle ». La journaliste choisit le mot d’errance plutôt que celui d’exil et ajoute : « qu’ils soient ou non géographiquement exilés, ils portent tous en eux cet exil intérieur qui génère la nostalgie de la patrie originelle, plus mythique que réelle. (…) tous dans leur profonde humanité sont porteurs d’un éclat d’Algérie ».
Il existe beaucoup de récits de vie d’Algériens pris entre les deux pays. Ceux qui nous sont racontés ici viennent enrichir cette mosaïque algérienne dont le patchwork une fois composé dessine une réalité complexe et riche.
Marie-Joëlle Rupp, Sur les chemins de l’errance - Portraits d’Arezki Metref, Ben Mohamed, Soad Baba Aïssa, Derri Berkani, Mohamed Khaznadji, Pézenas, éditions Domens, décembre 2025, 187 pages, 18 euros