Dahlia de la Cerda : « Je ne peux pas modifier mon passé, parce que c'est un homme qui l'a écrit» (Mexico Médée)
- Cécile Vallée

- il y a 1 jour
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« Je ne peux pas modifier mon passé, parce que c'est un homme qui l'a écrit mais je peux encore changer mon présent, si c'est une femme qui écrit ce présent, et qu'elle m'aide à me racheter, qu'elle me donne de la profondeur, qu'elle me rend complexe avec mes erreurs mais aussi des vertus. » (Mexico Médée)
C’est ce que propose Dahlia de la Cerda dans cette sorte de fanfiction féministe et mexicaine du mythe de Médée. On retrouve, dans les six nouvelles qui composent ce recueil, le style percutant et l’art de la narration de Chiennes de garde, le précédent recueil de l’autrice, pour un questionnement politique du récit : quelle nouvelle forme inventer pour échapper à son effet d’héroïsation qui maintient patriarcat et masculinisme ?
« Il m'a dit qu’Aztlán était en alerte rouge pour les voyageurs, les dieux comme les humains. Que c'est une terre en guerre, une terre sanguinaire, une terre sans espoir. »
Malgré cet avertissement de son grand-père Hélios, Médée, après son crime, atterrit à Aztlán, une île située au milieu d’un lac dans la mythologie aztèque, île d’où seraient originaires les premiers Mexicains. Cependant, les nouvelles s’ancrent bien dans la société mexicaine contemporaine, rongée par le narcotrafic et la violence qu’il suscite et qui choque même Médée :
« Quand j'ai vu les milliers et les milliers d'avis de disparition, hommes et femmes confondus, j'ai été très impressionnée. J’ai appris ce que signifiait les termes « disparition forcée », « enlèvement », « exécution », « encajuelado, « encabijado », « féminicide » ; des mots qui m'étaient étrangers, des mots qu'on ne peut pas décrire ni raconter ni théoriser dans aucune tragédie. Des mots qui sont au-delà de toute définition et de toute métaphore parce qu'ils traversent les personnes, ils les déchirent. »
Les deux mots qui ne sont pas traduits n’existent pas en français. La traductrice en donne l’explication dans le glossaire : encajuelado désigne une « personne enlevée et enfermée dans un coffre de voiture », et encabijado, un « corps enveloppé dans une couverture après avoir été criblé de balles généralement pour servir d'avertissement à une bande rivale ». Cette spécificité lexicale macabre souligne bien l’impact du narcotrafic au Mexique. Cependant, il touche essentiellement les jeunes défavorisés. Qu’ils deviennent délinquants ou policiers, ils développent la même violence, comme l’explique Paulina, la narratrice de la première nouvelle, à propos de son père :
« L’état a pris un gamin sans avenir, pauvre et mate de peau, il lui a promis un salaire “ compétitif ” et quelques avantages en rab par rapport au minimum légal. Il lui a mis un uniforme et l'a déshumanisé. »
Jordán, le compagnon de Paulina et le seul narrateur du recueil, a été recruté par le camp adversaire. Sa mère explique qu’elle lui avait acheté « Le livre de la mythologie » en pensant que « les livres et les héros l'empêcheraient de choisir le mauvais camp ». Or, ce que Jordán aime chez les héros, ce ne sont pas leurs valeurs mais leur notoriété, comme le révèle sa scène préférée du film Troie :
« Je surkiffe la scène où Achille va voir sa daronne et la daronne lui dit qu'il a le choix entre : être un mec normal, se marier et mourir vieux, ou aller à la guerre et devenir une putain de légende et que s'il fait ça, frérot, alors on écrira des centaines d'histoires sur lui pendant des milliers et des milliers d'années. »
Jordán avoue être également imprégné de la version mexicaine de l’épopée : « Moi le corrido, j'y ai cru, frérot, qu'est-ce que tu veux que je te dise ». Le glossaire indique que le corrido est « une chanson traditionnelle, inventée à l’époque de la Révolution mexicaine, qui raconte une histoire, souvent sous une forme épique ». Il se décline en sous-genres : le « corrido bélico, « caractérisé par sa violence et l’apologie de la drogue et des narcos » et le « tumbado », « qui mélange des éléments de musique urbaine et de culture narco ». Or, ces récits mythiques valorisent un comportement masculiniste, comme celui des Argonautes – « Le projet de vie de ces zozos consistait à voyager de-ceci de-là et de-là de-ci sur un bateau à la recherche de terre à conquérir, de femmes à séduire et d'or à voler. » – et de Jason – « un héros d'après elle mais c'était surtout un bandit, un bandit de ouf ». Et cette « la gloire des héros s'appuie sur le sacrifice des femmes » qui sont « le processus de l’homme » :
« cette femme qui soutient l'homme quand il n'est rien, qui le rééduque, le transforme en vraie personne, lui lave ses habits, lui fait à manger, lui nettoie sa maison, l'écoute, l'aide, lui règle tous ses problèmes, lui sert de thérapie, le valide pour qu'il aille au bout de ses rêves, pour qu'il s'accomplisse, pour qu'il réussisse et quand il y parvient enfin, boum !, il te quitte, tu vois le tableau ? »
C’est ce qui est arrivé à Médée, pourtant, sa « tata Circée » l’avait prévenue que « ce truc des femmes du processus était une superbe connerie » qu’elle a elle-même évité : « la tata cool s'était avérée plutôt dure, meuf, dure à cuire, elle les avait transformés en gorets. Bien portée sur la vengeance, la tata ». À Aztlán, Médée emprunte une autre voie.
« Je reste à Aztlán pour trouver la rédemption mais pas une rédemption qui sanctifie ou qui justifie, non, une rédemption qui embrasse la merde et qui la transforme en résistance. »
C’est ainsi que Médée arrive dans sa Wolkswagen Jetta « avec deux serpents ailés peints à l’aérographe sur les côtés », « habillée en noir avec des tresses africaines ultrasexy ». Elle explique qu’elle est venue dans ce pays « parce qu’il paraît qu’ici on cherche ses enfants ». L’infanticide, qui reconnaît qu’elle s’est trompée de victimes, vient aider les mères d’Aztlán à retrouver le corps de leurs enfants tués par les leurs ou par les policiers. Elle aide les autres aussi bien à avorter – pour éviter de donner naissance à un futur narco, pour ne pas abîmer un corps refait – qu’à éviter une fausse couche ou à faire une FIV en solo pour avoir un garçon et l’éduquer hors des règles patriarcales et masculinistes : « je ne voulais pas d'une famille traditionnelle, je ne voulais pas d'un papa absent ou présent dans la vie de mon futur fils parce que je voulais élever et prendre soin d'une personne avec un pénis ». Ces femmes qui ont la parole, ne sont représentées ni en héroïnes ni en victimes, Médée témoigne d’« autant de violence que de résistance », à l’image de la mère de Jordán, sujette à la dépression post-partum, qui envoie ses enfants travailler dans la rue pour éviter le pire ou de la narratrice qui a fait des études de philosophie et qui s’interroge sur le passage de la théorie à l’action. Même si elle passe de références occidentales à celles du Sud global, elle sent que ce qu’elle propose reste en décalage avec ce que vit la population défavorisée mexicaine : « Je me suis trompée en pensant que toutes les réflexions doivent être exprimées dans des termes que nous considérons hégémoniquement comme ayant de la “profondeur ”. C’est la raison pour laquelle elle décide pour enseigner « la philosophie dans les collèges et les lycées de la région, comme réponse à la violence » de ne pas faire « comme tous ces trucs de colons qui viennent dans la montagne éclairer les pauvres petits enfants sauvages avec leurs connaissances super raffinées » mais de parler de philosophie « à travers le reggaeton et les corridos : classiques, vénères ou tumbados, romantiques ».
Ce recueil enrichirait ce corpus car il propose une nouvelle forme de corrido qui déconstruit le processus d’héroïsation du récit. En fragmentant l’histoire de Médée à travers les six nouvelles et en la mettant en miroir avec les voix féminines mexicaines contemporaines, Dahlia de la Cerda brise les codes de l’épique. Il n’est pas davantage question de victimisation : les femmes ne sont pas confrontées à des forces qui les dépassent, elles peuvent agir. C’est aussi le corrido de la sororité que découvre Médée : « Elles avaient toutes un air de complicité. Je me suis sentie entourée. Je me suis sentie chez moi. Je me suis sentie enracinée ».

Dahlia de la Cerda, Mexico Médée, (traduction par Lise Belperron), Editions du sous-sol, 2026, 176 pages, 21,50 €.





