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Elaine Mokhtefi (1928- 2026) : Un parcours d’exception

Photo du rédacteur: Christiane Chaulet Achour
Christiane Chaulet Achour
il y a 10 minutes
8 min de lecture



On apprend avec une immense tristesse le décès d’Elaine Mokhtefi à l’hôpital Mount Sinaî de New York, le 11 septembre 2026. Celle qui s’apprêtait à retourner en Algérie le 10 octobre ne pourra y aller, celle qui chérissait ces retours n’est plus là. On a beau se dire que mourir à 98 ans est dans l’ordre des choses, on ne peut accepter une disparition qui prive d’une vie exceptionnelle et d’une mémoire invisibilisée.

Le 14 septembre 2026, El Moudjahid, quotidien national algérien, lui a consacré un article : « La grande militante anticolonialiste américaine, Elaine Mokhtefi est décédée, vendredi 11 septembre 2026, à l'âge de 98 ans. Au mois de juillet dernier, elle a obtenu la nationalité algérienne en vertu d’un décret présidentiel […]. Rappelant sa venue l’année dernière à Alger au SILA et à l’invitation « de l’Association des Amis de la Révolution», le critique et universitaire Ahmed Bedjaoui a indiqué, dans un post qu’il a publié sur les réseaux sociaux, que la défunte «devait être reçue le 10 octobre prochain à Alger pour fêter son acquisition de la nationalité algérienne ».

 

 

 


 

Comment ne pas se souvenir des dernières lignes de son ouvrage, Alger, capitale de la révolution (2019) où elle écrivait :« Mon histoire avec l’Algérie ne se terminera jamais. Elle a envahi et occupé mon être durant toutes ces années. J’étais parmi les rêveurs qui y sont allés pour construire un monde nouveau. J’ai cru en le peuple algérien, en son cœur et en son âme, à travers la guerre et dans la reconstruction du pays martyrisé. J’ai reçu affection et reconnaissance, en plus d’un chez moi. Je n’ai jamais rencontré un Algérien qui ne fût pas meurtri par tant d’injustice, tant de misère, encore irrésolues. […] A chaque rassemblement, je cherche les Algériens, jeunes et vieux ; ce sont des gens qui ont le sens du passé. Je replonge en arrière avec eux et me souviens. Je retrouve ma jeunesse ».

 

Elaine Mokhtefi avait traduit elle-même en français son ouvrage, publié aux Etats-Unis en 2018,  Algiers, Third World Capital. C’est un témoignage autobiographique passionnant et de premier ordre sur sa vie algéroise et ses activités avant et après l’indépendance de l’Algérie jusqu’à son départ forcé en 1973 : une mémoire tressée autour des convictions et idéaux défendus aussi par celui qui fut son ami, Frantz Fanon.

 

On  peut reprendre brièvement les informations biographiques qu’elle donne pour l’édition française : « née, Klein, en 1928 à New York, issue d’une famille juive de la classe ouvrière américaine, la lutte pour l’indépendance l’a conduite à vivre douze ans en Algérie où elle a travaillé comme journaliste et traductrice. Elle s’est mariée à un ancien membre de l’Armée de libération nationale algérienne devenu écrivain, Mokhtar Mokhtefi, décédé en 2015 ». Notons que les mémoires de celui-ci ont été éditées par Barzakh à Alger, juste après son décès : J’étais français-musulman – Itinéraire d’un soldat de l’ALN. Le témoignage d’Elaine rejoint celui de Mokhtar dans sa subjectivité lucide et argumentée, dans la somme d’informations qu’elle donne sur la résistance algérienne et ses après, dans les aides extérieures apportées à ce pays se constituant en nation.

 

 


Mokhtar et Elaine Mokhtefi, Alger, 1972

 

 

Dans son enquête en 2009, Algérie, Les années pieds-rouges, Catherine Simon fait une allusion furtive à Elaine Mokhtefi, à propos de l’installation des Black Panthers à Alger : « Malgré la froideur des relations entre Alger et La Havane, le régime du colonel Boumediene comprend l’intérêt de recevoir le fugitif  [il s’agit d’Eldridge Cleaver]. Grâce à l’entremise d’une influente Américaine, Elaine Klein, ancienne amie de Frantz Fanon installée à Alger depuis l’indépendance, des invitations sont lancées pour que soit reçue en grande pompe une délégation entière des Black Panthers ».

Par son récit, Elaine Mokhtefi entraîne dans l’effervescence postcoloniale qu’Alger a connue alors et dans le continuum de sa vie. La postface, « Une enfance américaine », permet de comprendre ses engagements : de son enfance à l’année 1951 – elle a alors 23 ans –, l’été plus précisément où elle a assisté au Congrès de l’Assemblée mondiale de la jeunesse (UWF) à l’université de Cornell et à la suite duquel le FBI s’est intéressé à elle car elle dénonçait le racisme aux Etats-Unis. Puis elle quitte l’Amérique pour l’Europe. C’est alors que commence son récit « algérien » : sa rencontre à Paris des Algériens par le défilé d’ouvriers nord-africains le 1er mai 1953, qu’elle met en lien avec la condition des Noirs dans son pays. Elle s’engage dans l’action internationale et est à Accra en 1958 et y rencontre Frantz Fanon. A propos de cet intellectuel anticolonialiste incontournable, elle donne des souvenirs inédits et passionnants. Son expérience algérienne a commencé avant Alger dans les fonctions qu’elle a eues au sein de l’Office algérien de New York, sorte d’embryon d’ambassade d’Algérie avant l’indépendance, qui travaille à faire sa place au FLN au sein des Nations-Unies. Dès lors, de 1959 à 1974, date de son départ d’Algérie, elle va connaître nombre de personnes devenues des personnalités de premier plan dans l’Algérie indépendante et dans le monde.

 

Fin octobre 1962, elle arrive pour la première fois à Alger, la veille des fêtes du 1er Novembre et découvre une  ville complexe. Elle fait de nouvelles rencontres et décrit les festivités « grandioses » : « Ici et là, je voyais des Algériens que j’avais connus à New York et des progressistes français que j’avais rencontrés auparavant. L’euphorie était générale et libératrice ». Sa décision est vite prise de rester en Algérie et de participer à l’édification d’un pays en ruines. Elle travaille à l’Office National du Tourisme où elle fait la connaissance de Colette Melki (Anna Greki) puis au bureau de presse et d’information de la Présidence pour établir des revues de presse des journaux étranger. Au fur et à mesure de son récit, du ton très libre qui la caractérise, elle donne son point de vue sur un certain nombre de personnes. Elle n’enjolive pas, elle ne noircit pas. Elle raconte avec l’acuité du regard de l’Algéroise qu’elle est devenue. En écho au titre de son ouvrage, elle écrit : « Alger constitua un carrefour pour tous les mouvements de libération et antifascistes des années soixante. J’y ai connu des exilés d’Espagne et du Portugal, adversaires des dictateurs Franco et Salazar, ainsi que des militants du Brésil, d’Argentine, du Venezuela, d’Amérique centrale, des opposants aussi bien que des représentants des guérillas. Quasiment toutes les organisations de libération dans le monde avaient un bureau à Alger, depuis le Front de libération du Sud Vietnam (Viêt-Cong) à l’ANC, la SWAPO, le FRELIMO, le MPLA, en passant par des étudiants d’Ethiopie, pirates de l’air, et les organisations de libération palestiniennes ».

Sa maîtrise de l’anglais en fait une des traductrices les plus sollicitées. Elle raconte aussi la prise de pouvoir par le Colonel Boumediene, le 19 juin 1965 et l’emprisonnement de Ben Bella.

Elle fut parmi les organisatrices du premier Festival panafricain en 1969, chargée de militants de mouvements de libération : Angola, Mozambique, Afrique du Sud... C’est, en particulier aux Black Panthers et à l’arrivée clandestine d’Eldrige Cleaver qu’elle consacre de nombreuses pages. La fonction d’interprète, on le sait, est une fonction qui place au carrefour de discussions, de médiations et, lorsqu’elle dure, d’amitiés. Expulsée en 1973, elle est interdite de retour pensant quarante quatre ans. C’est en 2018 que l’ambassade d’Algérie l’informe qu’un visa peut être établi à son nom. Dans un entretien, elle donne la raison de son expulsion : « J’ai été terriblement triste d’être séparée de ce pays que j’ai tant aimé, que j’ai considéré comme le mien. La raison de mon expulsion était que je refusais de renseigner la Sécurité militaire sur mon amie, la femme de Ben Bella, qui était à l’époque incarcéré. Après de longues années d’exil, peut-on dire, j’y suis retournée en novembre dernier y passer quelques semaines. J’ai pu rendre visite à des amis, à la famille de mon mari, j’ai pu me promener dans les rues d’Alger, humer l’air d’Afrique du Nord, manger sa cuisine, baigner dans l’ambiance quotidienne. Et depuis, il y a eu le Hirak. (…) Je viens de lire une interview-portrait dans le New York Timesde l’ambassadeur palestinien à l’ONU, Riyad Mansour, qui dit avoir adopté comme slogan " je suis prisonnier de l’espoir". Adoptons-le aussi pour l’Algérie ! »

A la question qui lui a été posée, dans un entretien, des raisons qui expliquent toutes ces années pour écrire, elle a répondu : « J’ai toujours su que j’avais eu une vie insolite, que j’avais été témoin d’événements qui sortaient de l’ordinaire, que j’avais croisé le chemin d’hommes et de femmes qui défrayaient la chronique, qui laissaient des traces. Et quand j’en parlais, il y avait souvent des amis pour dire "tu dois écrire". Mais il fallait un temps de gestation. Finalement, mon mari Mokhtar Mokhtefi et moi avons pris la décision. Il a été encouragé par l’éditrice algérienne Selma Hellal des éditions Barzakh. On s’est mis dans deux pièces différentes de l’appartement et on a commencé. Tous les soirs on parlait de l’écriture, on s’est mutuellement encouragés, on a comparé des notes, on a parlé longuement de nos souvenirs… J’ai écrit… »

 

Pour ma part, je peux témoigner qu’Elaine a toujours été un « pont », une courroie de transmission entre des personnes qui s’intéressaient, pour une raison ou une autre, à l’Algérie. Ce fut le cas lorsqu’elle m’a mise en contact avec Olivier Gloag devenu un ami ; nous partageons, entre autres, nos échanges fructueux et solidaires sur la lecture d’Albert Camus. Ce fut le cas aussi pour me signaler le roman d’Amara Lakhous, La Fertilité du mal, dont la dédicace est offerte à Elaine et Mokhtar Mokhtefi (Collateral, 10 décembre 2024). Ce fut le cas aussi pour ma mise en relation avec Marine Cornuet qui a traduit aux Etats-Unis, Algérie, capitale Alger d’Anna Gréki (Collateral, 28 janvier 2025).

 

Notre dernière collaboration était un projet qui lui tenait tellement à cœur : faire connaître une amie américaine qui s’était engagée dans le soutien à la guerre de libération algérienne, Kathryn Mathews Degraff. Ce témoignage accompagné des photos retrouvées de Kathryn a été édité sur le site « Histoire coloniale et postcoloniale » dans son édition du 15 juillet au 1er septembre 2025, dans la rubrique « Algérie coloniale (1830-1962) » :

 

« Une journaliste américaine dans la guerre d’Algérie, par Maura McCreight et Elaine Mokhtefi -

Maura McCreight et Elaine Mokhtefi nous racontent l’histoire retrouvée de Kathryn Mathews Degraff/Updegraff (1926-2018), jeune journaliste californienne qui séjourna dans les maquis de l’ALN en Algérie et dont on a retrouvé en 2018 les photos jusque-là inconnues.

« En 1957, dans les montagnes de l’est de l’Algérie, des avions militaires français survolent de très près une jeune femme. L’un d’eux vole si bas, au niveau des arbres, qu’elle arrive à voir le visage du pilote et les mitrailleuses attachées aux ailes de l’avion. Elle sait qu’elle devrait se raidir, rester immobile, mais elle est trop effrayée. Elle plonge dans un fossé et s’allonge dans une rigole. Elle courbe son dos dans l’attente d’une rafale et crie, à haute voix : « Mon Dieu, j’ai peur! »

L’avion rôde au-dessus d’elle… puis s’en va.

La jeune femme s’appelle Kathryn Updegraff. Elle est américaine et joue à la journaliste dans l’espoir de dire au monde en image, avec film et photo, que les Algériens sont en guerre contre la France coloniale, qu’ils luttent pour leurs vies et pour l’indépendance de leur pays. C’est une guerre qui a débuté il y a près de trois ans et semble interminable. De fait elle ne prendra fin que cinq ans plus tard… »






Photographe inconnu, Elaine et Kathryn à Alger

septembre 1962, The Degraff/ Updegraff  Archive

 

Celles et ceux qui ont eu la chance de croiser la route d’Elaine ou d’échanger plus longuement avec elle savent combien ces êtres de conviction sont rares et qu’on doit s’enrichir de leur mémoire.

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