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Elke de Rijcke : Une poétique écologique du vivre « avec » (Paradisiaca. Un Lac-Opéra)

  • Photo du rédacteur: Coral Nieto Garcia
    Coral Nieto Garcia
  • il y a 1 heure
  • 3 min de lecture


Elke de Rijcke (c) Elke de Rijcke
Elke de Rijcke (c) Elke de Rijcke


Il existe des livres qui se donnent d'emblée et d'autres qui semblent se transformer à chaque nouvelle lecture. Paradisiaca. Un Lac-Opéra appartient à cette seconde catégorie. À chaque retour au récit, une nouvelle image surgit, une vocalité se glisse, une autre strate de sens (du sensible) apparaît, comme si l'œuvre elle-même demeurait ouverte. Le livre d'Elke de Rijcke compose une expérience de lecture-écoute, où le lac de Constance devient le milieu d'une polyphonie en devenir. Peuplé de formes de vie et de voix humaines et non humaines, paysagères, historiques ou encore conceptuelles, Paradisiaca se présente comme un environnement vivant en perpétuelle transformation.

 


Des instances « translyriques » 


La question des voix apparaît comme l'un des principes structurants et formels du récit. Écrire la voix, c'est la penser, et penser la voix, c'est la faire être. La quarantaine d’instances d’énonciation qui traversent le texte compose une galerie de figures coexistant et s’affectant mutuellement, révélant des manières singulières d’habiter le lac. 

L'originalité de cette polyphonie tient au fait qu'aucune de ces présences n'occupe une position centrale qui ordonnerait les perceptions. L'expérience et la connaissance du lac se construit au contraire de manière située et relationnelle : elle passe par la marche, le désir, la mémoire, les transformations de la matière et les imbrications entre agents humains et non humains.

L'organisation chorale, ou l'écologie du vivre « avec », qui donne forme à ce récit fait émerger une connaissance sensible où la multiplicité n'est jamais synonyme de dispersion. Au contraire, elle compose un tissu de relations mouvantes à travers lequel le lac apparaît comme une entité irréductiblement plurielle. C'est pourquoi, dans Paradisiaca, la voix poétique ne renvoie jamais à l'expression d'un « je » stable ou unifié. Elle circule entre les êtres, les choses et les intensités. Ce mouvement donne naissance à ce que l'on pourrait nommer des instances « translyriques ». La subjectivité n'y apparaît plus comme une intériorité fermée ou expression d'unicité, mais comme un phénomène relationnel. 

Cette dynamique se retrouve également dans la matérialité même du texte. Les mots s’y présentent comme des événements, des intensités, des passages. Les vocalités qui traversent l'œuvre relèvent moins du langage que d'une vibration commune, une pensée qui se construit dans la cohabitation et la coexistence des singularités. Lire Paradisiaca, c'est ainsi entrer dans un régime de lecture (et d'écoute), qui cherche à faire émerger une communauté où humains et non-humains participent d'un même tissu relationnel. 

 


Une écologie des milieux et du vivant


Le lac de Constance n'est jamais réduit à un décor. Il se présente comme un milieu à la fois matériel, social, sensoriel, environnemental et mental.

Cette dimension ne prend pourtant jamais la forme d'un discours militant ou démonstratif. L'écriture privilégie une attention aux circulations et aux intra-actions. Comme résultat, ce qui « parle » ici, ce sont les vibrations, les rythmes, les matières et les relations. À travers cette attention aux milieux, Paradisiaca invite également à vivre ce que certaines pensées contemporaines du vivant désignent comme transcorporéité : les corps ne constituent pas des entités autonomes et closes, mais sont constamment traversés, affectés et constitués par leurs imbrications avec les milieux matériels, symboliques, biologiques et environnementaux.

 


Un continuum


Paradisiaca ne cherche jamais à stabiliser le monde qu'il décrit. Au contraire, le réel y apparaît comme fondamentalement instable et traversé d'événements. Chaque expérience demeure partielle, située, toujours susceptible d'être déplacée par une nouvelle perception. 

Dans ce régime du devenir, la capacité à ressentir, écouter, penser et faire ne constituent plus des activités séparées. Elles participent d'un même mouvement relationnel. Le récit ouvre ainsi un espace où l'on apprend à demeurer avec ce qui nous co-constitue. C'est peut-être cette disponibilité et attention à l'inconnu qui fait la force singulière de Paradisiaca. Plus qu'un livre sur un lac, Elke de Rijcke écrit (et fait) une expérience de cohabitation avec les multiples formes du vivant. Une œuvre qui rappelle que le réel n'est jamais donné, mais en devenir « avec ». 







Elke de Rijcke, Paradisiaca. Un Lac-Opéra, éditions MF, "Poésie commune", mars 2026, 160 pages, 10 euros



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