Le livre pour tous, autrement
- Jan Baetens

- il y a 6 heures
- 4 min de lecture

Les actes de colloque, vieux « genre » de l’édition en sciences humaines, n’ont pas bonne réputation. Les temps sont loin où la collection 10/18 publiait à rythme soutenu les grandes thèses d’État, les colloques de Cerisy les plus innovants et bien des numéros spéciaux fort pointus des revues d’avant-garde. Aujourd’hui, ayant trouvé refuge en ligne, ce type de publications ne se trouve plus guère en librairie. Les volumes collectifs font peur. L’essai, surtout l’essai littéraire, ne suscite plus guère de curiosité. L’inévitable distance temporelle entre colloque (tant l’organisation d’une rencontre que la préparation d’un livre sont des travaux de longue haleine) et actualité risque de détourner le lecteur général, pour ne rien dire des difficultés du livre et de la librairie en général.
Véritable somme de plus de 500 pages superbement illustrées issue d’un colloque de Cerisy du 20 au 26 juin 2022 dirigée par deux spécialistes du réseau Rimell (Recherches Interdisciplinaires sur la Muséographie et l’Exposition de la Littérature et du Livre[1]), le présent ouvrage montre que la publication d’actes en livre garde tout son dynamisme et plus encore tout son intérêt, en particulier s’agissant d’un objet qui est le livre même. Non le livre-objet au sens traditionnel ou exclusivement artistique, qui relève de l’ancienne bibliophilie ou des arts plastiques et visuels, mais le livre en tant qu’il se situe de nos jours au sein d’un champ littéraire plus vaste où la chaîne du livre, qui part traditionnellement de l’auteur au lecteur en passant par de nombreux intermédiaires, est devenue une chaîne de collaborations engageant de multiples formes de médiation et de communication pour engendrer un nouveau rapport à la chose littéraire. Le texte n’est plus seulement un document qu’on lit (ou écoute) en solitaire, il est une plateforme qui instaure de pratiques et expériences inédites, inséparables de nouvelles politiques du livre et de la littérature, articulant l’expérience du lecteur et de la lecture sur des manières de créer et de vivre en communauté.
Le volume dirigé par David Martens et Isabelle Roussel-Gillet réussit un triple pari.
Il constitue d’abord la synthèse en même temps que le tremplin d’un type de recherches encore que peu exploré, du moins en langue française : l’exposition de la littérature, pratique aujourd’hui omniprésente (la pression de l’événementiel dans le monde muséologique y est pour beaucoup), mais étudiée seulement de manière parcellaire et fractionnée, un peu au coup par coup. Le dossier réuni par ce livre est d’une richesse époustouflante, allant des lieux traditionnels telles la bibliothèque ou la maison d’écrivain aux espaces et environnements plus contemporains comme par exemple l’Imec, le festival Extra ! à Beaubourg, les médiathèques, ou encore les nombreux musées ou centres culturels, spécialisés ou non dans le texte ou la reliure, qui tous s’efforcent de réinventer et le livre et l’exposition du livre (de la Wittockiana à Bruxelles à la Fondation Michalski près de Lausanne).
En second lieu, il organise ce champ d’études en adoptant une double perspective : interdisciplinaire d’une part, historique d’autre part, la combinaison de points de vue pratique et théorique étant une autre facette de ce parti pris de diversité. Il en résulte une organisation du volume en cinq domaines, avec de nombreuses et utiles connections et correspondances mais sans jamais de faciles chevauchements : « Des expositions littéraires » (qu’est-ce qu’on expose : des objets ou des pratiques ? du matériel ou de l’immatériel ?), « Quelles institutions ? » (on connaît les lieux d’exposition traditionnels, mais quels sont les nouveaux espaces et comment y interagir avec les nouveaux publics ?), « Conceptions collectives des expositions » (curater une exposition littéraire est par définition un travail d’équipe), « Médiations et actions culturelles » (l’exposition de la littérature ne peut être comprise et être pertinente dans un cadre plus global, où interagissent bien des types de médiation et de visées politiques, pas toujours compatibles entre elles) et enfin « Catalogues et publications » (si le « catalogue » garde toute sa pertinence, on note une tendance très forte à l’évolution de ce type de publications vers des créations plus autonomes).
Enfin, il réunit tout l’éventail des chercheurs et professionnels actifs en ce domaine : historiens, théoriciens, commissaires d’exposition, directrices de musée, responsables politiques, scénographes, écrivains, éditeurs, notamment, avec toujours une réelle et salutaire diversité de tons et de voix, de la communication scientifique au dialogue avec le public (bien des chapitres incluent le jeu des questions-réponses après, voire pendant, les conférences), mais aussi avec un bel équilibre entre France et francophonie, institutions privées et structures privées, Paris et province, centre et périphérie, culture légitime et culture populaire.
Exposition de la littérature montre que l’étanchéité des fonctions d’archive, de musée et de lieu de création a vécu. L’ouvrage témoigne ainsi des effets de la nouvelle charte de l’ICOM mais aussi des mutations de la politique culturelle depuis les années Malraux (en fait depuis les premières publications relatives au musée imaginaire, qui datent de 1947) et du brouillage des frontières entre le patrimonial et l’éphémère. De nombreux exemples sont une illustration contemporaine de la dialectique de l’éternel et du quotidien mise en avant par Baudelaire et qui informe jusqu’à aujourd’hui nos idées sur la modernité. Ils indiquent également qu’il n’est plus possible de faire des distinctions absolues entre texte, livre, création artistique et politique de la culture, voire politique tout court. Comme cet ouvrage le dit à chaque page sans le dire de manière explicite (mais le message est clair) : l’horizon de l’exposition de la littérature est bien celui de la littérature faite par tous, non par un.
Exposition de la littérature. Enjeux, pratiques et histoire, sous la direction de David Martens et Isabelle Roussel-Gillet, PU Rennes, coll. Interférences, avril 2026, 30 euros
Note :
[1] Pour une brève présentation, voir Anne-Christine Royère et David Martens : « "Littérature, expositions, musées. Les RIMELL, portrait d’un réseau de recherche », en ligne : "Littérature, expositions, musées. Les RIMELL, portrait d’un réseau de recherche" - Archive ouverte HAL
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